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Adieu ma zouli par Boudaoud Mohamed

3 juin 2010

Contributions

« Mec Toubek, dit Vis Tiwek avec une voix suppliante, raconte-moi cette merveilleuse histoire qui t’est arrivé chez les humains. J’ai envie de t’entendre encore une fois me narrer la ravissante aventure que tu as vécue là-bas ! Ici, il ne se passe rien. C’est toujours la même athmosphère grise et froide. Mélancolica est une planète qui pisse un ennui visqueux et lourd par toutes ses fissures. J’en ai la viande poisseuse et l’esprit gluant. Je t’en supplie Mec Toubek, aide-moi à supporter ce temps écrasant et vide qui m’étouffe. Parle-moi de cette fille que tu as connue là-bas. Sois généreux, partage avec moi ce magnifique souvenir qui illumine ta vie maintenant. Ma mémoire est encombrée d’images et de bruits tristes et laids. La bouche de ma copine ruisselle de mathématiques et de physique. Ce distributeur d’équations me congèle la chair. Je souffre.»



Comme d’habitude, Mec Toubek ne répond pas aussitôt au désir de son ami, mais laisse s’écouler un peu de temps, puis sa voix se fait entendre, donnant un coup de pied au silence qui se sauve comme un chat malmené, sans miauler, et va chercher ailleurs un coin où ronronner et se lécher tranquillement, sans pudeur. « Ta demande me remplit de plaisir et de joie, Vis Tiwek. Je te répèterai cette histoire autant que tu voudras. Comme chaque soir depuis des mois, je vais te raconter ce qui m’est arrivé sur la terre. »

Mec Toubek s’éclaircit la gorge pour la désencombrer des déchets qui auraient pu amocher son histoire, et d’une voix douce et émouvante, il commence son récit.

Il dit qu’un jour, alors qu’il se déshabille pour prendre une douche, il découvre des moisissures d’ennui verdâtres sur son corps. Il panique. Il a surtout honte. Sitôt lavé, pommadé et parfumé, il se met à réfléchir à un moyen pour éviter de croupir. Au bout de quelque temps, son cerveau pond un œuf d’où sort, non pas un poussin, une idée. C’est ainsi qu’il a décidé d’aller faire un tour sur la terre. Il ne connaissait pas encore cette planète, et il s’est dit que c’était une bonne occasion d’aller la visiter. Comme il n’avait aucune idée du pays sur lequel il voulait attérir, il dit qu’il a fermé les yeux et posé son index au hasard sur une carte qu’il a étalée sur une table. C’est de cette manière aléatoire qu’il a choisi cette contrée appelée Algérie.

Impatient de partir, muni de quelques objets qu’il a jugés nécessaires, il monte dans son véhicule à une place et appuie sur cinq boutons qui le propulsent dans l’espace. Quand il arrive à destination, il fait nuit, mais la lumière d’un lampadaire et de la lune éclaire suffisamment les lieux pour qu’il puisse distinguer les objets autour de lui, et ne pas utiliser ses lunettes de vision nocturne. Silencieusement, il se pose sur la terrasse d’une maison.

Il s’apprête à descendre de son engin lorsqu’il voit une forme entrer par une petite porte située en face du véhicule. D’après ses dires, c’est une femme. Ses cheveux sont défaits et sont très longs. Ils lui couvrent entièrement le dos. Elle referme la porte soigneusement, et comme un automate, elle se dirige vers le lieu où il se trouve, s’arrête à deux pas, se met à genoux, lève les mains vers le haut, puis des paroles s’élèvent de ses lèvres vers les étoiles qui scintillent dans le ciel. Absorbée, comme envoutée, elle n’a pas vu l’engin. Il dit qu’il a enfilé son casque traducteur et prêté l’oreille.

Selon lui, c’est une langue remplie de plaintes qui parvient à ses oreilles, qui déchire l’âme, comme chargée de souffrances séculaires. Il se souvient : «Chaque parole me perce le cœur comme une lame effilée. Je l’entends aujourd’hui encore, cette fille qui colonise depuis cette nuit-là ma mémoire.»

Mec Toubek s’arrête de parler, l’attention attirée par un groupe de filles qui passent, bavardant avec animation. « Ces pilules sont extraordinaires, dit l’une d’elles avec feu. Dès que des bestioles se mettent à me chatouiller sous la peau, je m’allonge sur mon lit et j’en avale une. L’attente est courte. Des frissons délicieux submergent mon échine. Maintenant, les mâles ne sont bons qu’à être rangés dans un grenier collectif ou un musée. » Les autres poussent des cris d’exclamation et lui demandent le nom de la pilule. Vis Tiwek grimace de dépit. Les propos de la jeune fille l’agacent. Les deux amis regardent s’éloigner les jeunes filles avec des yeux mécontents et déçus, puis Mec Toubek reprend la parole qu’il avait rangée à portée de sa voix.

Il dit qu’il se rappelle encore nettement les propos murmurés par l’Algérienne aux cheveux longs. Elle murmurait : «Où es-tu mon sauveur ? Des années et des années se sont écoulées depuis que je viens t’appeler et t’attendre sur cette terrasse ! Je n’en peux plus ! Cette longue attente a dévoré ma patience et déchiqueté mes nerfs ! Le temps a chiffonné ma chair et ses mains traîtresses sont en train de faner les pétales de mes fleurs. Une odeur de pourriture suinte de mes pores. Viens me délivrer des pattes laides de cet ennemi des femmes ! Pourquoi s’acharne-t-il sur mes formes abondantes et nourricières ? Pourquoi cette haine ? Mais ton amour et ta tendresse épanouiront et rafraîchiront mon âme et mon corps ! Viens me délivrer aussi du bêton dans lequel m’ont encagée les mâles soupçonneux, tristes et déprimants de ma tribu ! Avec des mots, ces monstres ont tissé des cordes avec lesquelles ils ont ligoté mon corps ! Où es-tu mon sauveur ? Ils disent que je suis folle ! Combien de fois j’ai été rouée de coups à cause de mes pensées ! Ce sont eux qui sont fous à lier ! Quand viendras-tu m’arracher à cette vie lamentable et abrutissante ! Je saurai te rendre heureux ! Je viderai ta chair des serpents frénétiques qui la tourmentent et l’enfiévrent ! Où es-tu mon sauveur ?…»

Mec Toubek dit que l’Algérienne a parlé ainsi pendant un long moment. Il dit aussi qu’il est resté immobile dans son engin, fasciné par les paroles de la jeune fille. Ensuite, il est sorti doucement de son véhicule et l’Algérienne, qui tenait son visage dans ses mains et pleurait, s’est rendu compte d’une présence à ses côtés. Il dit qu’elle a levé la tête brusquement, et que, l’ayant aperçu, elle s’est évanouie. Mais quelques instants plus tard, elle a commencé à bouger et a ouvert les yeux. Il affirme qu’il la tenait dans ses bras. Il dit qu’une odeur de fruit sauvage émanait de son corps charnu, vertigineuse et enivrante, qui lui donnait envie de la sentir et la lécher.

Elle ne portait qu’une robe courte et légère sur sa chair, largement échancrée sur sa poitrine plantureuse. Elle l’a regardé longuement puis elle a chuchoté, des frissons courant sur sa chair : «Serre-moi plus fort ! Je suis à toi ! Je t’appartiens ! Enlève-moi ! … Mais qui es-tu ? Es-tu le sauveur que j’attends depuis des années ?» Mec Toubek raconte qu’il lui a dit ceci : «Je m’appelle Mec Toubek. Et toi comment tu t’appelles ?» Il dit qu’elle s’est exclamée, déformant son prénom : «Mektoubi ? Oh, mon Dieu !» Après quoi, elle est tombée dans les pommes une deuxième fois.

Mec Toubek dit que troublé par ce corps abandonné qui gisait dans ses bras, ne sachant quoi faire pour réveiller la jeune fille, il s’est penché sur elle légèrement, avec douceur, et l’a embrassée à plusieurs reprises, tendrement. Il dit qu’elle s’est réveillée, poussant des gémissements exigeants : «Qui dépose ces pétales de rose trempés de miel brulant sur mes lèvres ? J’en veux encore ! Encore !» Mec Toubek rapporte que, touché par les prières de la fille, et constatant qu’elle reprenait conscience, il a continué à l’embrasser, plus tendrement qu’avant, avec plus d’insistance. « Elle brûlait, dit-il. Ses yeux brillaient comme deux grosses lucioles. Elle se tordait brusquement comme si une main invisible lui plantait des lames dans les reins. Elle se tendait vers moi et me mordait comme une plante carnivore et affamée. Et sous la lumière de la lune qui coulait sur elle, je l’ai vue s’ouvrir et se dilater, emplissant sa robe qui s’est mise à craquer en plusieurs endroits. Ses gémissements et ses appels emplissent la nuit. «Je souffre, murmure-t-elle. Dis des mots d’amour à ta Zoulikha, ô Mektoubi. Dis-moi : je vais te manger ! Dis-moi : je vais te déchiqueter ! Mords-moi ! Des vers brûlants comme des braises grignottent mes fleurs. Prends ton épée et décapite ces bestioles qui infestent ma chair.»

Mec Toubek ajoute que, bouleversé par cette chair ruisselante de prières, il a murmuré : «Oui, ma Zouli ! Oui, ma Zouli !» Mais il se rappelle qu’au moment précis où il a décidé de se soumettre aux appels ensorcelants de la biche algérienne, souffrant atrocement lui aussi, des individus ont envahi la terrasse. Il raconte que ces barbares l’ont ficelé et baillonné en un tournemain, sans prononcer un mot, en silence. Baillonnée elle aussi, la fille a été enveloppée dans un drap par trois femmes, qui l’ont ensuite entraînée par les cheveux vers la petite porte.

Un instant plus tard, emporté comme un sac par deux de ces hommes, il se retrouve dans une grande pièce presque vide. On le jette sur le sol. Cinq hommes se tiennent debouts près de lui. L’un d’eux, un moustachu au regard torve, sort un couteau de sa poche et dit, s’adressant à un noiraud au visage ratatiné, au crâne enrobé dans un turban d’un blanc douteux : «Papa, je vais lui trancher le coup tant qu’il fait nuit, pour qu’on ait le temps de le sortir d’ici et de le jeter dans un dépotoir avant que le jour ne se lève. C’est bientôt l’appel à la prière.» Le noiraud au turban ne répond rien. Une toux effroyable secoue ses poumons, qui disloque son corps squelettique et ébranle toute la maison. Après quoi, rapporte Mec Toubek, cet individu crache sur le sol une grosse boule verdâtre et teintée de sang qui se met à puer horriblement, se penche et l’observe longuement, puis se relève, le dos craquant comme une caisse en bois déglinguée.

C’est à ce moment qu’un jeune homme portant des lunettes intervient et dit : «Papa, n’écoute pas ce boucher ! J’ai vu une ombre bouger sur la terrasse de Kaddour. Tu sais que ce mouchard ne dort jamais. Qui nous dit qu’il ne nous a pas vus ? Il est sûrement en train de nous surveiller ! Papa, veux-tu terminer le restant de tes jours dans une sordide prison ? D’ailleurs, tous les mâles de cette bicoque se retrouveront en tôle. Qui s’occupera alors des femmes et des enfants ? Il faut penser à autre chose.»

Mec Toubek dit que le moustachu au regard torve s’est écrié : «C’est lui qu’il ne faut pas écouter, papa ! Notre honneur a été éclaboussé par ce morveux casqué qui a osé garer sa voiture bizarre sur notre maison et salir la réputation de ta fille !» Mais, le noiraud au turban louche demeure silencieux. Il semble attendre quelque chose, le regard fixé sur la porte. Un instant plus tard, une femme est entrée et a déclaré d’une voix fluette : «La folle n’a rien. La vieille l’a soigneusement visitée. Elle est intacte. Pas la moindre fissure. Mais ses lèvres sont étrangement gonflées et ses yeux sont peuplés de lucioles. Son grand-frère rode autour d’elle avec un couteau, salivant de fureur. Sa bouche souffle une haleine qui a tué les chiens et fané les fleurs en plastique qui ornent les murs du couloir. Il veut l’égorger. Qu’est-ce que je dois lui dire ?» (À suivre)

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “Adieu ma zouli par Boudaoud Mohamed”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Adieu, ma Zouli (II)*

    par Boudaoud Mohamed
    Alors, continue Mec Toubek, le noiraud au visage ratatiné a prononcé ces paroles : « Femme ! Comment oses-tu venir ici me raconter que la diablesse a été attentivement examinée par la vieille ? Me prends-tu pour un imbécile ?

    Les yeux de ta mère ne sont même pas foutus de faire la différence entre un cafard et une olive ! Je l’ai vu de mes propres yeux en avaler deux en gémissant de plaisir !

    Je venais tout juste de les écraser dans la cuisine.

    D’un autre côté, en plus de ces nuages sombres qui lui bouchent la vue, elle n’arrête pas de trembler et ses doigts frétillent comme des asticots !… Alors, dis-moi ! Comment veux-tu que je fasse confiance aux paroles d’une carcasse détraquée qui vibre sans trêve ? Dieu Tout-Puissant, j’ai épousé une ânesse ! Retourne là-bas et vérifie toi-même minutieusement si la folle a subi des dommages déshonorants ! Utilise la torche électrique qui se trouve dans la caisse en bois dans laquelle je range mes outils ! Change les piles ! Quant à ton fils aîné, à ce mulet qui lui tourne autour en brandissant un couteau, dis-lui de cesser son cinéma ! J’ai horreur des frimeurs ! Cette poule a beau caqueter, ouvrir ses ailes, se gonfler et hérisser ses plumes, elle reste ce qu’elle est : une poule pommadée et huilée ! C’est moi qui commande ici ! C’est moi qui donne les ordres ! C’est moi qui déciderai du sort qui attend cette chèvre habitée par Satan. Et voici mes décisions. La folle, je vais la marier au berger de Bachir ould Djillali. Ce boiteux est le mari qu’il faut pour cette débauchée. Il la matera ! Il saura comment la corriger ! Je l’ai vu une fois tuer un bouc d’un seul coup de poing en plein museau ! L’animal dérangeait les femelles !… En particulier, l’une d’elles que le berger appelle Zizi. Pour ce qui est de ce délicat parfumé et efféminé, on va l’enfermer dans ce garage en attendant de vérifier si cet espion dégoûtant de Kaddour est au courant ou pas de ce qui s’est passé ici cette nuit. Cette merde avec deux pattes est capable d’empuantir le restant de mes jours. Ensuite, j’aviserai… »

    Une nouvelle toux, ajoute Mec Toubek, plus violente que la première empoigne le noiraud et lui coupe la parole. Pendant quelques instants, elle le ballotte furieusement, lui arrachant un nuage de poussière et une autre boule caoutchouteuse plus épaisse et plus sanguinolente que la précédente qui gisait encore sur le sol, couverte de mouches vertes et bleues. Quand il crache cette affreuse gomme, une vapeur noire s’échappe de sa bouche, dessinant dans l’air une forme qui rappelle la tête d’un squelette. Lorsque la toux libère son corps, le noiraud arrange son turban et dit d’une voix éraillée : « Maintenant, que quelqu’un parmi vous glisse soigneusement ces deux crachats que je viens d’expulser de mes poumons dans un flacon. Je l’emporterai demain chez Badra la voyante pour qu’elle me confirme le bonheur qui m’attend dans les jours à venir. Car cette toux est en train de nettoyer vigoureusement mes profondeurs des saletés qui s’y sont accumulées à cause de la vie de merde que je mène dans cette maison peuplée de fous. Ma viande baigne dans une atmosphère trouble et suspecte.

    Dangereuse ! Annonciatrice de malheurs ! Bagarres, hurlements, bruits étranges et angoissants pendant la nuit, chuchotements louches et silences brusques, froissements, frémissements, gémissements, odeurs sataniques, appareils et objets douteux, taches et traces indéfinissables, complots, traîtrises ; à longueur de journée, je suis encerclé de bruissements et de sifflements terrifiants ! Mais Dieu, le Clémént, le Miséricordieux s’est toujours porté à mon secours ! Cette toux bénie me débarrassera des impuretés que vous m’avez inoculées dans le sang, maudite progéniture ! Non, je ne suis pas malade ! Je vivrai encore cent ans ! De longues années lumineuses et florissantes m’attendent ! J’entends des plantes charnues couleur de chair qui murmurent mon nom avec douceur, qui m’enveloppent soyeusement ! Elles dégagent un parfum enivrant qui imprègne ma chair et la purifie ! Je vivrai ! Je ne mourrai pas ! Je n’ai pas encore vécu ! Dieu ne le permettra pas ! Amen !»

    Mec Toubek se tait, la gorge empâtée par l’émotion. Des minutes courbées sous le poids d’un lourd silence s’ensuivent. Vis Tewek enfonce sa main dans sa poche et en tire une petite plaquette, de laquelle il détache un comprimé jaune foncé qu’il avale. Depuis un bon moment, une petite faim picotait son estomac. Mais absorbé par l’histoire de son ami, il avait oublié de se nourrir. Péniblement, Mek Toubek reprend le fil de son récit.

    Il raconte que le noiraud a brusquement éclaté en sanglots. Après quoi, plongeant sa main droite profondément au fond des vêtements fatigués et délavés qui couvrent son corps, il sort un grand morceau de tissu décoloré et chiffonné, se mouche dedans longuement et méticuleusement, s’en éponge les yeux et le visage, puis le remet dans le trou qui le contenait. Ensuite, ajoute Mec Toubek, l’homme s’approche de lui lentement, comme s’il craignait de tomber en ruine, et se met à l’observer avec des yeux jaunes presque entièrement cachés par des paupières noires et plissées comme un pruneau sec : « Qui es-tu ? Comment oses-tu pénétrer dans ma maison et salir ma réputation ? Qui t’a élevé de cette manière, espèce de chien ? Si tu es encore en vie jusqu’à maintenant, c’est grâce à ce cochon de Kaddour qui a les yeux braqués jour et nuit sur les maisons des gens ! Sinon, à l’heure qu’il est, tu serais une viande en train de se vider de son sang sur le ciment de ce garage ! Je t’aurais déjà coupé la gorge ! »

    Mec Toubek s’interrompe un instant pour reprendre son souffle puis poursuit son histoire. Il dit que le noiraud, après avoir examiné avec curiosité ses habits et son casque traducteur, a dit : « Qui es-tu ? Pourquoi es-tu habillé de la sorte ? Quel est cet objet bizarre que tu as sur la tête ? De toute ma vie, depuis que je m’agite sur cette terre, depuis que j’ai quitté le ventre de ma mère, je n’ai jamais vu pareil costume sur un être humain ! On dirait que tu sors d’un film ! Qui es-tu ? Parle ! »

    Mec Toubek rapporte qu’il a répondu par ces paroles : « Je suis un Mélancolicien. Je viens d’une autre planète. C’est la première fois que je visite la terre… » Mais le noiraud a crié, le réduisant au silence : « Tu te fous de ma gueule, fils de chien ! Je vais t’écrabouiller le visage avec une hache pour te montrer qui je suis ! Vous avez entendu ? Ce mignon vient d’une autre planète ! Alors, explique-moi enfant de garce ! Si tu viens d’une autre terre, comment se fait-il que tu parles et que tu comprennes notre langue ? »

    Mec Toubek dit qu’il a eu cette réponse : « Je ne parle pas votre langue. C’est ce casque qui me permet de vous parler et de vous comprendre. Il est muni d’appareils qui traduisent automatiquement vos paroles en ma langue et les miennes en la vôtre. Si vous désirez une preuve de ce que je dis, appuyez sur le bouton jaune de la commande bleue fixée à ma ceinture, et vous m’entendrez parler en ma langue maternelle. Ensuite, si vous voulez que je puisse continuer de communiquer avec vous, il vous faudra appuyer alors sur le bouton rouge. » Les hommes demeurent à leur place, visiblement troublés par ce qu’ils viennent d’entendre.

    Leurs visages expriment une curiosité inquiète et soupçonneuse. Mais ils ne disent rien lorsqu’ils voient les doigts osseux et tremblants de leur père se tendre vers le bouton jaune.

    Mec Toubek raconte qu’il s’est mis ensuite à parler en sa langue, disant ces quelques mots : « Vrik tisvac dida dida jlig chnouc bresk dida dida Zouli. » Les hommes le regardent d’un air abruti, la bouche ouverte. Le moustachu au regard torve se met à crier et à gesticuler, zébrant l’air de son couteau. Le noiraud ne lui accorde aucune attention, tend la main vers la commande, applique doucement son index sur le bouton rouge, et fait des signes à Mec Toubek, lui demandant de répéter ce qu’il vient de dire. Comprenant ce qu’on exige de lui, Mec Toubek reprend : « Zouli est jolie ! Je ne lui faisais pas de mal ! Je la consolais ! » Le moustachu aux yeux torves explose : « Il ne manquait plus que ça ! Ce singe se moque de nous ! C’est de ta fille Zoulikha qu’il parle ainsi papa ! Il l’appelle Zouli ! Qu’attendons-nous pour lui trancher le cou ? » Mais le noiraud frappe violemment le sol de son pied droit en aboyant : « Ferme ta gueule ! J’ai besoin de calme pour mener à bien mon enquête ! Je ne veux pas d’idiots qui gigotent autour de moi quand je réfléchis ! Pose ce couteau et tiens-toi tranquille ! Je t’ai déjà expliqué que c’est moi qui commande dans cette maison ! Maintenant, je dois découvrir un moyen qui me prouvera que ce voyou n’est pas en train de m’embobiner. Je vais me concentrer sur le problème. Silence ! »

    Mais la voix du jeune homme qui porte des lunettes empêche le silence de s’établir. Il s’approche de son père et déclare : « Papa, je crois que j’ai la solution de ton problème ! C’est simple ! Tu mettras son casque et lui parlera en ce qu’il prétend être sa langue maternelle ! S’il ne ment pas, ses paroles parviendront à tes oreilles traduites en notre langue ! Sinon, ça voudra dire qu’il a inventé toute cette histoire pour échapper au châtiment ! Es-tu d’accord, papa ? » Le visage du noiraud s’illumine : « Tu as raison, mon fils ! C’est une chance d’avoir un gosse aussi intelligent que toi ! Nous allons immédiatement appliquer ta solution ! Détachez-le pour qu’il puisse enlever son casque. Je ne veux pas que cet appareil soit bousillé par vos mains tordues ! »

    Mais la porte s’est ouverte et une femme est apparue dans l’encadrement. C’est celle à qui le noiraud avait demandé d’examiner Zouli avec une torche électrique. C’est son épouse. Elle dit : « La lumière a confirmé les dires de ma mère. La folle est intacte. RAS. Je l’ai fouillée de fond en comble. Mais sa chair est brûlante. Mais ses lèvres sont gonflées et rouges comme des coquelicots. Ce chien l’a ensorcelée. Je l’ai baillonnée une deuxième fois pour que les filles n’entendent pas les paroles enflammées que lui souffle le Diable. Cependant, ma mère n’est plus à la maison. J’ai envoyé notre fils aîné la chercher dans la rue et les environs. Elle a disparu. Elle a sûrement entendu les durs propos que tu as eus à son sujet tantôt. En dépit des apparences, elle possède des oreilles très fines. Elle est capable de capter des paroles prononcées dans les maisons situées de l’autre côté de la rue ! Sa mémoire doit être peuplée de secrets. Et comme elle est très fière, elle est partie. Elle a donc disparu. »

    Mec Toubek raconte qu’ayant entendu ces paroles, le jeune homme qui porte des lunettes s’est avancé vers son père et a déclaré : « Papa, si elle n’est pas à la maison, il est très possible que ma grand-mère soit chez ce sanglier de Kaddour. Comme il est toujours aux aguets, il l’aurait vue sortir et l’aurait emmenée chez lui. Si c’est là la vérité, alors ce salaud est en ce moment en train de la cuisiner pour savoir ce qui se passe chez nous. Pour se venger de ce que tu as dit sur elle, elle va tout lui dire. Papa, notre réputation est en danger ! Bientôt, tout le peuple algérien saura que nous avons surpris un étranger sur la terrasse de notre maison en train de déshonorer ta fille.»

    (A suivre)

    *La première partie de ce texte a été publiée par le Quotidien d’Oran le jeudi 03/06/2010.

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