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L’histoire en salle ou la conscience égarée par Mohammed ABBOU

21 mai 2010

Contributions

Dès quinze heures, il y a foule dans la petite cafétéria du siège de l’Assemblée populaire et dans la salle des pas perdus sur laquelle ouvre son hémicycle.



Les autorités locales, les hauts responsables de l’administra-tion, les notables de la ville, les dirigeants d’entreprises et d’établissements publics, les représentants des organisations professionnelles et des associations de toute nature, tout le monde est là pour assister au rassemblement clôturant la tournée d’un dirigeant national dans la région. Dans le cadre de la campagne électorale, ce haut responsable du pays a programmé une demi-dizaine de rencontres dans les villes voisines avant ce rassemblement, qu’il a prévu en fin d’après-midi. Des petits groupes se forment spontanément dans un brouhaha indescriptible. Les responsables influents sont, évidemment, les plus courus, par les représentants de ce qu’il est convenu d’appeler la société civile. Des affaires se traitent, des engagements et des rendez-vous se prennent, des coordonnées et des informations s’échangent.

Les personnalités sollicitées s’en tirent avec des promesses, qu’elles ne tiendront probablement pas. Leurs interlocuteurs le savent, mais ils ont le sentiment d’avoir fait une démarche et se nourrissent d’espoir, jusqu’à la prochaine occasion. Dans ces rendez-vous publics, les mêmes personnes se retrouvent depuis un quart de siècle. Elles ont décidé d’être les représentants d’un peuple dont la première génération les a peut-être connus mais pas les suivantes. Elles sont toujours là parce qu’elles ont plus d’un tour dans leur sac pour y être, parce que les autres ont abdiqué leurs droits ou encore parce que cela arrange bien les affaires de tout le monde.

Elles ont élaboré un langage stéréotypé et des formules creuses et inodores qui disent en même temps tout et rien. Des formules d’apparence courageuse et déterminée, mais au fond sans grande conséquence, pour personne.

Les présents, à quelques petites exceptions, se connaissent, ils se saluent, s’interpellent, se contredisent parfois, divergent rarement et finissent toujours par se congratuler. Le manège dure depuis plus de trois heures et l’orateur avait déjà une heure de retard. Les échanges reprennent, des voix s’élèvent çà et là et des groupes qui s’étaient séparés se reforment une nouvelle fois. Tous les sujets sont en débat et d’un cercle à un autre on peut passer de l’éducation à l’économie ou encore au sport, selon les affinités et les préoccupations. Les plus entreprenants sont les jeunes, de place en place, ils s’incrustent dans la discussion et la détournent pour en venir à leurs préoccupations et solliciter des aides et des solutions que leurs interlocuteurs sont susceptibles d’apporter. Ils ne quittent un lieu pour l’autre qu’après avoir pris les cartes de visite.

Les femmes aussi ne manquent pas d’être très actives, les plus jeunes jouent un peu de leur charme et butinent au gré de l’invite des regards. Les plus âgées abusent de leur «ancienneté» et imposent leur présence aux autres, se prévalant de leur long combat pour une cause commune. Les responsables assiégés se drapent dans la dignité de la réserve et affichent dans leurs propos le souci de l’intérêt général et de l’équité publique. Cette attitude est censée tenir à distance les prétentions privées ou les sollicitations à la limite de la légalité. Elle leur évite surtout d’être importunés outre mesure. Et c’est dans cette ambiance de tables rondes, sans les tables, qu’est invoqué, dans tous ses aspects, l’état de la ville et du pays. Le passé, le présent et l’avenir sont passés en revue, évalués, projetés; avec satisfaction pour les participants à la décision et ses bénéficiaires, avec ressentiment pour ceux qui ont raté l’aubaine mais qui ne désespèrent pas de se rattraper, avec déception pour les oubliés.

Tout à coup, la foule s’ébranle en direction de l’hémicycle, les regroupements s’éparpillent dans la précipitation et chacun, oubliant subitement les civilités et les amabilités d’il y a un instant, participe à la bousculade pour s’assurer un siège au premier rang. S’asseoir en première ligne est un indicateur du rang social, donne plus de visibilité et permet la proximité avec l’Autorité. En un rien de temps, la salle est comble et quelques retardataires quêtent des yeux les rares places encore libres.

Le silence dure peu, la discussion reprend de plus belle cette fois-ci entre voisins de travée que le hasard du remous de la foule a mis côte à côte. Trois heures sont déjà passées depuis l’heure annoncée du rendez-vous. C’est l’heure du «vingt heures», des employés s’activent pour mettre en marche un téléviseur posé sur une table à l’angle droit de la pièce, sans succès.

Les invités à l’origine de l’initiative des agents, déçus, reprennent leur discussion. La salle renoue avec le désordre sonore des échanges multiples et simultanés.

Mais au fil du temps, les sujets s’épuisent, la faconde décline, les tons baissent et beaucoup ne se parlent plus mais ne s’observent pas moins. La fatigue gagne les corps et les esprits, l’enthousiasme du début d’après-midi a laissé place à la lassitude. On n’attend plus un événement, on s’acquitte d’une corvée. Il est minuit, mais de la bravoure aucune trace.

Un mouvement du personnel et du service d’ordre annonce brusquement la fin du calvaire. Il est là, avec un énorme retard mais il est enfin là. Accompagné du premier responsable des lieux, il rentre à grands pas dans la salle, salue brièvement de la main l’assistance et s’installe dans la tribune. Après une brève allocution de bienvenue de son hôte, il prend aussitôt la parole, s’excuse pour le retard, sur les causes duquel il ne s’attarde pas et entame une longue litanie sur les conditions d’exercice de sa primature et sur la situation du pays. Répété pour la sixième fois, le discours bien rodé est débité sur un rythme si monotone qu’il achève une assistance déjà assommée par l’attente.

Personne ne se rend compte qu’il prononça le mot de la fin et son accompagnateur a dû élever la voix pour trouver un premier «volontaire» qui daigne prendre la parole offerte à une présence purement physique. Pris de court et émergeant difficilement de sa torpeur, le responsable local des « condamnés à mort» brandit une médaille pendant à un collier aux couleurs du drapeau national et déclare en descendant les marches de l’amphithéâtre: «Je n’ai rien à dire, je me contente de vous élever à la présidence d’honneur de notre association, vous êtes désormais le président des condamnés à mort; à vous de défendre nos intérêts.» Un tonnerre d’applaudissements accompagna l’intervenant dans son geste.

Le représentant des enfants de chouhada se lève en second lieu. Lui aussi a été bousculé dans sa somnolence et n’avait pas les idées très claires, il s’en tire alors avec une pirouette: «Monsieur le Président, nous avons, je crois, trop parlé, nous avons vieilli en parlant. Nous n’avons pas cessé de réclamer nos droits et nous n’abandonnons pas, mais comme à notre âge il est trop tard, alors, occupez-vous de nos enfants, donnez-leur nos droits». L’assistance, émue, oublia d’applaudir, les responsables s’en rendirent compte et s’appliquèrent à le rappeler aux présents qui compensèrent leur réaction tardive par l’intensité de leur ovation. Arrive enfin le tour des grands blessés de guerre. Dans le silence qui attend le premier mot, on entend un clic-clac métallique puis le bruit sourd d’un objet heurtant le pupitre. L’auteur du geste venait d’enlever la prothèse en bois de sa jambe et de la poser devant lui, il promène son regard dans toute la salle, puis, sûr de son effet, s’adresse à la tribune en disant simplement: «Je n’ai plus envie de répéter encore ma rancœur et mes requêtes, je vous dis simplement, rendez-moi ma jambe !». Une lourde atmosphère plombe la salle. Chacun devait se dire, qui détermine les droits et qui y répond et en répond dans notre pays ? Comment privatiser l’héritage du sacrifice pour la nation ? La fatigue des corps a-t-elle engourdi aussi les consciences ? A-t-elle brouillé les vertus d’une cause sacrée ? Le meeting tardif a complètement raté l’objectif programmé mais a permis de prendre toute la mesure d’un pays qui refait son histoire en salle et ne retrouve pas le chemin de sa conscience égarée.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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