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Chronique du jour : KIOSQUE ARABE Shéherazade et la haine sans entraves

10 mai 2010

Contributions

Shéherazade n’est pas allée au bout de ses contes fantastiques. Avant qu’elle ne termine de raconter le happyend du «Voleur de Baghdad», Shahrayar, son époux et bourreau, l’a étranglée. Un rien trop platoniques, ces histoires à rêver les yeux ouverts et pas de quoi mettre en branle la libido d’un roi blasé. Le prince Ahmad a donc eu la tête coupée, le petit voleur, Abu, qui devait venir à sa rescousse, s’est retrouvé enfermé dans la fiole magique, à la place du méchant génie.

La fille du sultan finira comme captive dans le harem du vizir Djaffar, où elle aura des difficultés à captiver l’attention du maître, vu la forte concurrence. Sindbad, le marin, s’est noyé au large de Ghazaouet, en essayant d’aider des harraga à atteindre les côtes de l’Espagne chrétienne. Aladin s’est fait exploser, comme un vulgaire apprenti terroriste, en manipulant sa lampe magique. Quant aux sœurs de Shéherazade, elles se sont exilées du côté de Hassi- Messaoud, à l’ombre des derricks et des torchères, emblèmes de modernité. Shahrayar les y a retrouvées et leur a dépêché ses prêcheurs, ses lapidateurs et ses défenseurs de la morale extra-muros. Les sœurs de Shéherazade, qui ne savent pas nager, ont fui plein sud, vers le nouvel eldorado pétrolier, mais en vain. Leur calvaire dure encore ! Comment pourront-elles croire qu’il y a encore une place pour elles, là-haut, quand les promis aux douceurs des rives du «Kawthar» (1) leur disent le contraire ici-bas ? Comment ne pas perdre la foi quand des hommes, habillés de piété, font de votre vie terrestre un enfer, sans espoir de salut ? Lorsque les minarets lancent des messages de haine et de violence, alors qu’on nous dit qu’ils ont été érigés pour porter très loin le message divin ? Si des petits minarets de province nous font désespérer de la religieuse humanité, que faut-il attendre du «grand minaret» qu’on nous promet ? Des imprécations, des excommunications ou des appels à voter «oui» quand on a envie de dire «non» ? Tout porte à croire que nous nous portons massivement vers le pire, en dépit des efforts prodigués pour nous convaincre du contraire. En passant dernièrement devant la statue de Nasreddine Baba-Aroudj, sur les hauteurs d’Alger, j’ai pensé à ce que serait le comble du masochisme algérien. Ça consisterait à s’asseoir au pied de ladite statue et à dévorer goulûment un article défendant la moralité du dey Hussein (2). Ce qui serait encore plus excitant, c’est de se faire matraquer par un policier, pour cause de sit-in illégal, les manifestations étant interdites dans la capitale. Revenons au dey Hussein : comme le savent tous les Algériens, ottomans ou non, il a quitté le pays, au lendemain de la conquête d’Alger, avec ses femmes et ses richesses, la primauté étant revenue aux secondes. On a beau être entouré de femmes, on n’en est pas moins vieux et impotent, pour ne pas dire autre chose. Or, c’est précisément à la suite d’une trahison conjugale que Shahrayar a décidé de se venger de toutes les femmes qui seraient recrutées dans son harem. Est-ce à cause des infortunes conjugales du prince que des avocats égyptiens se seraient mis en tête de faire interdire le livre des Mille et une Nuits ? Il est vrai que ce monument de la littérature arabe fait état de relations adultères et d’amourettes illégales et clandestines, voire contre nature. Il est connu, par ailleurs, que la société égyptienne, en particulier, et les sociétés arabes et musulmanes, en général, sont immunisées contre ces déviations. Sachant cela et connaissant la mâle combativité du barreau égyptien, on comprend mal que ces hommes se soient baptisés «avocats sans entraves». Cela veut-il dire qu’ils se sentent libres de faire ce qu’ils veulent ou qu’ils se sont libérés de toutes les entraves, juridiques et autres, qui auraient freiné, voire paralysé leurs mouvements ? En fait, et selon la presse égyptienne, l’action intentée par ce collectif, «sans entraves», vise simplement à faire interdire une réédition des Mille et une Nuits par une institution publique. Le fait que cette institution soit dirigée par l’écrivain Djamal Ghitany (3), connu pour être peu conforme aux canons islamistes, n’est sans doute pas étranger à cette initiative. Toujours est-il que tous les intellectuels égyptiens, plus ou moins progressistes, sont montés au créneau pour défendre Shéherazade et ses contes. Lors d’une conférence de presse organisée en réponse à l’initiative des «avocats sans entraves», Djamal Ghitany a affirmé que «les attaques contre les Mille et une Nuits sont semblables à la tentative d’assassinat de Naguib Mahfouz. Elles sont également assimilables à tous les actes de violence qui se commettent au nom de la religion, pour atteindre des objectifs douteux. «Ce livre est l’un des plus pudiques de la littérature arabe, a encore souligné Djamal Ghitany, en réponse aux accusations islamistes, et il a inspiré de très nombreux écrivains dans le monde». Sur ce thème, l’écrivaine saoudienne Zeynab Hafni rappelle les propos de l’écrivain Gabriel Garcia Marquez affirmant que les Mille et une Nuits était l’un des livres qui l’avaient le plus influencé et fertilisé son imagination. Elle précise que ce livre a fait l’objet de la première thèse universitaire soutenue par une Égyptienne, Suhail Kalamaoui, devant l’illustre Tah Hussein. La campagne des avocats est un message aux ministres arabes de la Culture afin qu’ils interdisent les œuvres du patrimoine comme les Mille et une Nuits, mais aussi Le Collier de la Colombe d’Ibn Hazm Al-Andaloussi, ou encore le Livre des Chants de Asfahani. Des œuvres qui sont nées dans une période très riche, où régnait une liberté de création qui n’existe plus de nos jours, note enfin Zeynab Hafni qui a défrayé la chronique, il y a quatre ans, avec son roman Malamih ( Physionomies). Agressée partout, pénitente perpétuelle, voilée jusqu’à la pupille et vivant dans des patries-purgatoires , Shéherazade a cru bon de se réfugier en France, pays des droits de la femme et des libertés. Elle est tombée dans les rets d’un citoyen français polygame, pour qui «avoir des maîtresses, c’est permis par l’Islam». La Mosquée de Paris, moins indignée par la polygamie que par son contenu, proteste. Qualifier des coépouses de maîtresses est une hérésie. Il faut à tout prix respecter les formes : une coépouse, ça peut être une ex-amante légitimée ou légalisée par la formule rituelle. De toute manière, l’Islam de France est regardé par l’autre bout de la lorgnette, celui qui fait voir la burka, alors que les intégristes occupent des quartiers entiers. Alors, pour les beaux yeux de Shéherazade, puisqu’ils sont tout ce qui nous est donné encore à voir, lisons et relisons les Mille et une Nuits, pour leur montrer que nous n’avons pas tout perdu.
(1) Est-il besoin de préciser ici qu’il s’agit de la fameuse rivière de l’Éden, où l’on peut notamment boire à satiété, sans ressentir les affres de la gueule de bois.
(2) En quoi la dénonciation de la vie dissolue et de la veulerie du dey Hussein peut-elle nous éclabousser. Le dey et sa suite ont quitté le pays comme des occupants chassés par des occupants plus forts. Que dis-je : ils ont quitté l’Algérie comme un locataire indélicat, sans payer leur loyer et en emportant les meubles et l’argenterie.
(3) Il faut sans doute rappeler que l’auteur de l’inoubliable Zeyni Barakat est l’un des rares intellectuels égyptiens à avoir résisté à la vague de furie antialgérienne qui s’est emparée de l’Égypte, après le match d’Oum-Durman.
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/05/10/article.php?sid=99893&cid=8

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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