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NOTE DE LECTURE PUISQUE MON CŒUR EST MORT DE MAÏSSA BEY Une plongée dans les «années rouges»

3 mai 2010

Non classé


Destinataire de nombreux prix littéraires (prix «Cybèle», «Marguerite Audoux», «Grand Prix de la nouvelle » de la Société des gens de lettres, «Grand Prix du livre d’Alger»), connue et reconnue internationalement, l’écrivaine Maïssa Bey n’est plus à présenter.PAR LEÏLA ASLAOUI-HEMMADI

Puisque mon cœur est mort est son dernier-né, paru en coédition aux Editions de l’Aube et Editions Barzakh 2010. Un roman dont je souhaiterais dire quelques mots. Il va de soi que cette note ne se veut pas une critique de l’ouvrage. Être critique littéraire est une profession. Ceux qui l’exercent savent qu’elle ne s’accommode pas d’amateurisme, d’improvisation et d’incompétence. Mon objectif de lectrice est plus modeste : je voudrais partager avec d’autres les moments de bonheur, mais aussi de douleur que m’a procurés la lecture de ce livre. Un ouvrage que j’ai lu d’un seul trait et dont on peut dire : «Lorsqu’on le prend on ne le lâche plus.» Dès les premières pages, Maïssa Bey nous replonge dans les «années rouges», celles du terrorisme islamiste, celles de l’horreur. Professeur d’anglais, Aïda, principal personnage du roman, voit sa vie basculer lorsque son fils (enfant unique) est assassiné par un islamiste. Pour survivre, pour ne pas mourir tout à fait «puisque son cœur est mort», elle se raccroche à la vie, le jour où elle voit la photo de l’assassin de son enfant. Elle décide de rechercher le tueur et d’écrire chaque jour à son fils disparu pour lui raconter la vie sans lui, pour conjurer son absence, pour dire sa solitude. Nous souffrons avec Aïda, nous pleurons avec elle, mais nous la suivons jusqu’au bout, jusqu’à la dernière page dans ses recherches. Je ne raconterai pas évidemment la fin afin de ne pas ôter aux lecteurs (trices) le plaisir de la découvrir, je dirai seulement que dans ce roman le mot douleur pourrait être inscrit de la première à la dernière page. A celles et ceux qui ont vécu pareil drame, Aïda insuffle la force de continuer comme si elle nous disait dans chacune de ses lettres : «Je ne peux plus le voir mais je le sais présent à mes côtés», ou encore : «Ceux qui partent aussi violemment ne s’en vont pas. Certes, ils sont invisibles mais ils demeurent auprès de ceux qui les ont aimés.» Maïssa Bey décrit la solitude, l’absence, la douleur, mais aussi le courage de Aïda avec une puissance telle et un réalisme sans pareil qu’on pourrait croire que Aïda c’est elle. Dieu merci, il n’en est rien. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela. Durant les années de terrorisme, professeur de lettres françaises et résidant (jusqu’à ce jour) à Sidi-Bel-Abbès, Maïssa Bey n’a pas fui et n’a pas opté pour la solution facile de l’exil. Elle a ainsi partagé avec ses compatriotes les souffrances, les horreurs et la peur des années de terrorisme. Voilà pour-quoi son livre nous parle. L’on ne peut pas en effet imaginer «les années rouges» si on ne les a pas vécues. Voilà pourquoi, également, l’on se surprend à croire que les lettres de Aïda à l’absent s’adressent à tous les absents. Pas seulement. Lorsque Aïda se remet debout, qu’elle décide de vivre (ou de survivre) pour son fils, qu’elle recherche son assassin, elle nous prend par la main, nous l’accompagnons : «Pour tout te dire, je nage à contre-courant de la douleur qui a failli m’emporter. C’est pour toi que j’essaie de revenir sur la rive. C’est difficile, les ressacs sont trop violents. » (page 21) Ou encore ce passage particulièrement beau : «Sais-tu comment j’ai réussi à ne pas sombrer ? Je peux l’expliquer à présent. C’est comme si je m’étais dédoublée. Un sentiment étrange d’irréalité. Un peu comme si j’assistais à une pièce qui se donnait sans moi… Ces préparatifs, ces allées et venues, ces paroles, tout ce qui se passait ne me concernait pas vraiment.» (page 25)
A l’absent, Aïda parle du «pardon» décrété et de la prétendue réconciliation. Chaque mot choisi par Maïssa Bey nous parle : «On me parle de réconciliation, de clémence. De concorde. D’amnistie. De paix retrouvée à défaut d’apaisement. A défaut de justice et de vérité. Alors je cherche partout…» (page 37) «Mais je n’entends que le bruit sec des armes que l’on recharge et le crissement acide des couteaux qu’on aiguise.» (page 38) Lors de la vente-dédicace de son ouvrage à la librairie du Tiers-Monde (24 avril 2010), Maïssa Bey a longuement débattu avec le public venu nombreux à la rencontre sur le thème du pardon.
Un débat enrichissant et qui nous a appris que ses longues recherches sur ce thème (le pardon) l’ont amenée à conclure que nul pardon n’est possible sans acte de justice et sans sanction de l’assassin. Si l’écrivaine ne pardonne pas, on ne décèle chez elle aucune haine. Pour autant, nous dit-elle. «Jamais une vraie réconciliation ne peut naître là où les blessures d’une mortelle haine ont pénétré si profondément.» (page 165) Et l’on reçoit parfaitement le message de Aïda lorsqu’elle dit : «A présent, c’est la haine qui me tient debout. Je la porte en moi.» (page 147) Au moment précis où les adeptes du «pardon», de la «réconciliation» reviennent à la charge, le livre de Maïssa Bey arrive à point nommé. Il nous rappelle ce dont nous sommes convaincus à jamais : on ne décrète pas l’oubli, on n’étouffe pas la voix de la haine, on n’impose pas le pardon à l’offensé. Un ouvrage qui est un cri de colère mais aussi d’espérance, puisqu’il nous laisse croire que le silence imposé à celui qui réclame justice n’est jamais immuable. Cet ouvrage, enfin, est un hommage à la mémoire de celles et ceux qui ont quitté ce monde parce que la bêtise et la haine en ont décidé ainsi. Et comme l’écrit Marina Da Silva dans le Monde diplomatique: «Le lecteur qui ne connaît pas encore Maïssa Bey a beaucoup de chance. Il va découvrir une écriture solaire dans tous ses éclats.» Lutter contre l’oubli imposé, lutter contre la douleur, la solitude, lutter pour survivre à défaut de vivre. Autant de messages que nous adresse Aïda dans ses lettres écrites à tous les absents, puisque son fils est celui qu’ont perdu de nombreux parents algériens durant les «années de braise». Un ouvrage douloureux mais si beau et si bien écrit ! A lire absolument.
L. A.-H.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/05/03/article.php?sid=99590&cid=16

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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