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Le chauffeur de la bagnole jaune et l’Hirondelle par Boudaoud Mohamed

15 avril 2010

Contributions

Quand la bagnole jaune a freiné dans un retentissant crissement de pneus à deux doigts de son corps, Boucif a réagi comme un homme qui a failli être transformé en un magma sanguinolent de chairs et d’os écrabouillés, palpitant et trépidant lamentablement sur le bitume.



C’est ainsi que la chair de son visage a été métamorphosée en une pâte molle et cireuse. Tous ses pores se sont mis à baver abondamment une sueur glacée et aigre. Ses jambes ont été transformées en papier mâché. Son cœur s’est mis à ruer frénétiquement comme un bêlier égorgé. Une envie impérieuse de pisser s’est emparée de sa vessie. La pauvre créature a oublié comment fournir à ses poumons l’air qu’ils réclamaient avec insistance.        Sa viande a été saisie d’un tremblement convulsif. Enfin, des images effroyablement nettes ont traversé son esprit : pendant une seconde, il a vu deux hommes laver et raser son cadavre en discutant avec une curiosité inquiétante et intéressée sur la verrue poilue large comme une pièce de dix dinars qui marquait sa fesse gauche depuis sa naissance, et dont seules trois personnes connaissaient l’existence : son père, sa mère, et son épouse. Boucif est demeuré dans cet état pendant environ dix minutes. Des passants ont accouru, et après l’avoir tâté pour s’assurer que sa viande et ses os n’ont pas subi de dommages, ils l’ont remis doucement debout, l’ont mené vers un trottoir et l’ont aidé à poser son postérieur dessus, la bouche dégoulinante de paroles réconfortantes.    «Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! répétaient-ils tous ensemble, formant autour de lui un attroupement frénétique, bruyant et étouffant. Tu n’as rien mon frère ! tu n’as rien mon frère ! »

Une vieille femme a surgi de sa demeure avec un grand verre rempli d’eau qu’elle lui a jetée brusquement au visage: «C’est pour l’arracher à la frayeur qui habite maintenant son corps ! a-t-elle affirmé avec une voix de chèvre. Sinon, il risque le pauvre de trembler de terreur jusqu’à la tombe, ses nuits peuplées de cauchemars lugubres, que Dieu éloigne de vous ce malheur, mes fils!» Son visage grouillait de rides qui révélaient une vie chargée d’expériences merveilleuses comme les grottes d’Ali Baba.

Un homme, inspiré peut-être par la vieille femme, s’est accroupi face à lui, a pris sa main droite dans la sienne, et s’est mise à murmurer des versets du Coran, les yeux fermés, le visage grave.

Pendant tout ce temps, le chauffeur de la bagnole jaune n’a pas prononcé un mot. Parfaitement calme, les mains derrière le dos, un peu à l’écart, il s’est contenté de regarder les gens qui s’agitaient bruyamment autour de l’homme qu’il a failli écraser. Ici, le lecteur ne comprendra pas ce comportement qu’il jugera pour le moins insolite. Il pourrait aussi trouver invraissemblable une conduite pareille et refuser de lire la suite de l’histoire. C’est vrai. Mais nous le prierons de patienter un peu et de nous faire confiance. Bientôt, ce mystère s’éclaircira.

Donc, dix minutes après le coup de frein qui l’a épouvantablement effrayé, Boucif a reconquis son état habituel. Quand les gens se sont dispersés, heureux d’avoir bien rempli quelques minutes d’une existence morne et gorgée d’ennui et de frustrations, emportant dans leur mémoire un évènement à raconter, le chauffeur s’est approché de lui, et le tenant par les épaules, a prononcé gravement ces mots énigmatiques : « Mon frère, j’en suis persuadé maintenant, c’est toi que mes yeux attendent de voir depuis sept jours ! Ce que l’Hirondelle Sacrée a prédit, s’est réalisé. Des questions inquiètes étincellent dans tes yeux, tu t’interroges sur ma santé mentale, mais je ne suis pas un fou, mon frère. Viens, nous allons prendre un café ensemble, et une fois que tu auras entendu toute l’histoire, tu saisiras le sens de ces paroles qui te paraissent en cet instant obscures, mystérieuses et alarmantes. »

Quelques instants plus tard, ils sont entrés dans un estaminet et se sont installés autour d’une table que des clients venaient de quitter. La fumée des cigarettes et les haleines formaient au-dessus de leur tête un nuage épais, gris et puant. Ils ont commandé chacun un café bien fort, et le chauffeur de la bagnole jaune a sorti de sa poche un paquet d’Afras qu’il a posé sur la table après en avoir extirpé une cigarette, le poussant vers Boucif qui s’est servi en remerciant.

En attendant leurs consommations, ils ont parlé de choses et d’autres. Autour d’eux, beaucoup de consommateurs avaient les yeux braqués sur un écran de télévision sur lequel une chanteuse égyptienne potelée minaudait, vêtue d’une robe rose bonbon généreusement échancrée, les lèvres ruisselantes de sang et légèrement entrouvertes, les mamelles rebondies, se tortillant comme si des dents invisibles mordillaient sa chair, gémissante, langoureuse, dangereuse.

Quand le garçon les a servis, le chauffeur a dit : « Mon frère, tu avais sûrement l’esprit très préoccupé pour s’aventurer comme tu l’as fait au milieu d’une chaussée sillonnée sans arrêt par toutes sortes de véhicules. Les hurlements que j’ai arrachés à mon klaxon auraient pu faire sursauter un cadavre ! Mais tu as continué ton chemin tranquillement, comme si quelque chose a empêché ce boucan d’atteindre tes oreilles. »

Alors, Boucif a approuvé en disant : « Oui, mon frère, tu as raison, j’avais la tête ailleurs. Je pensais à la misère dans laquelle je rouille depuis ma naissance. Pourtant, je ne suis pas un paresseux, mes bras n’ont jamais cessé de trimer. Mais au fil des jours, je me suis rendu compte que je pisse dans un récipient troué. En effet, plus je bosse, plus je m’enfonce dans la merde. Pendant ce temps, j’entends parler de mollusques bavards qui se sont enrichis sans verser la moindre goutte de sueur ! Eux, plus ils parlotent et plus ils baratinent, plus ils gagnent !… Je suis un maçon. En trente ans, j’ai participé à la construction de milliers d’habitations et de dizaines d’édifices publics. J’ai bouffé toute la poussière des chantiers de mon pays. Mais jamais je n’ai pu me dégager des chiffons pouilleux de la misère. L’argent que je gagne s’évapore en quelques jours, mon frère… Au marché, je fais mes provisions dans les coins où sont étalés les légumes et les fruits rabougris et verdâtres plus ou moins accessibles à mes sous. Ma pauvre femme se détruit les nerfs en essayant de les transformer en une nourriture acceptable et décente. Et il y a longtemps que je mange seul. C’est que je ne supporte plus les mines sombres de mes enfants. Ils ont raison d’être mécontents. Ce n’est pas une vie que je leur offre, mon frère… Sais-tu que j’ai dû emprunter de l’argent pour marier ma fille aînée… Au début, j’ai crié à ma femme qu’il n’était pas question que j’aille tendre la main ! Mais ma fille s’est mise à pleurer et j’ai failli la tuer…

Comme un animal, je lui ai tombé dessus à coups de poings et de pieds !… Le lendemain, rongé de remords et honteux, je me suis dirigé comme un con attendri vers des amis pour ramasser l’argent dont on avait besoin…

Maintenant, je suis enfoncé jusqu’au coup dans des dettes qui m’empêchent de fermer l’œil, je suis las, et des idées vagues mais angoissantes me tournent autour de la tête comme des mouches maléfiques…

Quelque chose s’est cassé en moi définitivement… J’ai envie de me reposer… Je ne veux plus trimer à longueur de journée pour rien…

Et je ne te le cacherai pas, mon frère, je suis de plus en plus fasciné par la mort… Je la désire comme un repos éternel..»

Boucif s’est arrêté de parler et a allumé une cigarette. Une autre chanteuse arabe aussi charnue que l’autre nourrissait généreusement les fantasmes des consommateurs. Elle ondulait comme un serpent sous la musique d’une flûte enchanteresse. En pointant vers l’image un index vibrant, un homme attablé non loin de nos deux héros lui lançait des imprécations, le visage ravagé par une colère louche comme tout ce qui est excessif.

Le chauffeur qui avait écouté son invité sans piper mot a écrasé sa cigarette dans le cendrier posé sur la table et a dit : « Il n’y a pas un doute, mon frère, c’est bien toi dont m’a parlé l’Hirondelle Sacrée. Elle m’a dit : « Tu rencontreras bientôt un homme que le désespoir commence à ronger. Une créature épuisée par une vie de labeur qui ne lui a rien donné en échange, et qui pense en ce moment à la mort comme on pense à un lit moelleux et reposant.» Elle m’a dit aussi: «Il sera le premier homme que tu sauveras des pattes monstrueuses du suicide. » Mais tu te demandes mon frère de quoi je parle. Eh bien, voici toute l’histoire ! »

Après un moment de silence, le chauffeur a repris la parole. Voici ce qu’il a dit : « Il y a une semaine, désespéré comme toi, j’ai pris la résolution de me donner la mort. Je ne sais pas comment ça m’est arrivé, mais brusquement j’ai pris conscience que j’ai toujours vécu comme un mulet. Pendant plus de trente ans, je n’ai fait qu’une chose : j’ai ruiné ma santé. J’ai travaillé sans répit pour, à la fin du mois, toucher un salaire misérable qui m’a bousillé la cervelle. Alors, j’ai décidé de me tuer. Je me suis procuré une corde, je suis monté dans ma ferraille jaune, et j’ai pris le chemin de la compagne pour y chercher un arbre où exécuter mon projet. Une demi-heure plus tard, j’en ai découvert un dans un lieu désert qui m’a semblé convenir. Mais au moment où j’ai passé la corde autour de mon cou, j’ai entendu une voix m’appeler par mon nom. Tu devines ma frayeur, mon frère, lorsque j’ai vu que la créature qui venait de m’appeler était une hirondelle perchée sur une branche à portée de ma main. Elle m’a dit : « Ô créature insensée, quel con tu fais ! Veux-tu crever alors que bientôt le nectar du bonheur va couler à flots pour tous ceux qui comme toi souffrent des morsures de l’injustice ? Veux-tu manquer le spectacle grandiose qui aura lieu avant peu dans ton pays, ô abruti ? Après avoir vécu comme un bourricot, au moment où tu vas enfin jouir abondamment de la vie, tu décides de te pendre, imbécile ? C’est tout ce que tu as inventé ? Au lieu d’attendre et de patienter, tu te précipites vers une corde ! Pourtant, comme tes frères, tu es fait d’une viande capable de supporter l’insupportable ! Si tu n’étais pas un idiot qui ne m’est pas indifférent, je t’aurais laissé frétiller du cul au bout d’une corde ! Ecoute-moi maintenant ! Bientôt, une épidémie effroyable va sévir dans ton pays. Elle s’attaquera exclusivement aux escrocs et aux fripouilles. Pendant un mois, ces fumiers ne cesseront pas de se tordre de douleur et de hurler comme des bêtes, et cela sous vos éclats de rire et vos moqueries. Après quoi, ils se métamorphoseront en singes, et vous les enfermerez dans les cages des zoos dégueulasses de votre pays ! Au terme de ce terrible châtiment, comme une fleur divine, une justice douce et parfumée poussera partout autour de vous. Vous téterez jusqu’à la tombe les seins plantureux et délicieux de la paix et du bonheur. Encore ceci avant que je m’envole : à partir de maintenant tu semeras partout mes paroles. Dis à tes frères ce que je viens de te dire. Mais qu’ils patientent encore un peu ! Dans une semaine, tu vas rencontrer un homme nommé Boucif. Il t’aidera à répandre cette bonne nouvelle. C’est une personne pure comme un ange ! Maintenant, tu dois te demander pourquoi je t’ai sauvé la vie, mon petit âne ! Car j’aurai pu choisir quelqu’un d’autre pour annoncer et propager cette nouvelle. Eh bien, c’est parce que je suis amoureuse de toi ! Oui, je suis folle de toi !

Et je ne suis pas un oiseau, mais une femme, une très belle femme ! Bientôt, ma chair t’appartiendra ! Car comme elle est une fripouille, ton épouse sera transformée en singe, elle aussi ! Ne me regarde pas ainsi, mon amour ! Tu me fais rougir ! Tu veux me voir ?       C’est impossible maintenant ! Tout ce que je peux te dire en ce moment, c’est que je ressemble à Shakira ! Mais je danse mieux qu’elle ! Au revoir, mon cœur ! » Et mon Hirondelle Sacrée s’est envolée, mon frère ! » Alors, d’une voix émue et à peine audible, Boucif a demandé au chauffeur : « L’hirondelle était-elle seule, mon frère ? » Après quelques secondes d’intenses réflexions, le chauffeur a répondu : « Je ne suis pas sûr, mais il m’a semblé qu’il y avait une hirondelle qui l’attendait sur un autre arbre. C’était aussi une femelle. Mes yeux ne m’ont jamais trompé ! »           C’est étrange, mais en entendant ces paroles, Boucif s’est mis à renifler, deux larmes aux coins des yeux, et le chauffeur de la bagnole jaune l’a entendu murmurer : «Elle sera enfermée dans une cage, elle aussi ! J’en suis persuadé !»

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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