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Le Soir des Livres : Entretien avec René Gallissot : «Henri Curiel était à un haut degré de contradiction»

5 avril 2010

LITTERATURE


Le Soir d’Algérie : Vous dressez un portrait du personnage à travers ses paradoxes : juif égyptien étranger, apatride en exil, gaulliste et communiste. Pouvez-vous préciser ces éléments de l’identité d’Henri Curiel ?

René Gallissot : Juif égyptien étranger est une catégorie propre à la classification de ceux qui sont à la fois considérés comme Egyptiens tout en appartenant à une minorité anciennement sous protection étrangère. Le régime dit des Capitulations qui plaçaient les minorités sous la protection d’un Etat chrétien d’un temps qui ne connaissait que des Etats religieux, est aboli en Egypte en 1936, et Henri Curiel a opté pour être reconnu «Egyptien» alors que la famille était sous protection du Royaume d’Italie et plusieurs de ses membres (dont son frère Raoul alors en France) ont choisi d’être Français. La catégorie est ainsi un condensé d’histoire et marque une discrimination dans la hiérarchie de déconsidération qui situe en dessous des Egyptiens véritables. Ces Egyptiens juifs sont enterrés au «cimetière des Etrangers» et Henri Curiel, plusieurs fois arrêté, sera interné à «la prison des Etrangers». Ceci sous-entend qu’être Egyptien, c’est être musulman ; ce qui s’appliquera en aboutissant à l’exode des Juifs d’Egypte et de la plupart des autres minoritaires, sauf les Coptes, chrétiens d’Egypte, dont le nom veut précisément dire égyptiens à partir du grec «guptai» ; ils n’ont pas d’autre patrie mais demeurent des Egyptiens de seconde zone quand les Egyptiens ne se nomment pas ainsi, mais en arabe : Misri (et l’Egypte Misr). Egypte et Égyptiens sont des appellations établies sur les atlas et acceptées internationalement par suite de la domination des puissances coloniales, à commencer par celle de la puissance britannique. Avec le nom de Copte, l’appellation de Gitan renvoie aussi à la désignation d’Egyptien, sur la rive nord de la Méditerranée, de ces «Roumi» ou Roms byzantins, magiciens et intermédiaires en tous genres ; les «Egyptiennes» sont porteuses de ce charme magique. Je fais un rappel d’histoire longue. L’histoire courte est l’histoire contemporaine qui, depuis à-peu-près deux siècles, est faite de nations et de passion nationale, et l’idéologie nationale remonte le temps en inventant des peuples héréditaires, corps des Etats-nations, et on dit race française et race égyptienne. Par réponse extrêmement vive à la création expansionniste d’Israël faisant disparaître la Palestine en 1948 et sous l’effet des montées répétées au front, des armées arabes, le nationalisme dominant en Egypte s’est affirmé arabo-musulman, minorant encore plus les Coptes, et poussant au départ des Juifs et des minorités «européennes». Henri Curiel gagne Paris en 1951, apatride en exil ayant deux patries de cœur, l’Egypte et la France. Le groupe Curiel est d’abord celui des camarades juifs d’Egypte de cet exode d’exclusion nationale, établis à Rome (de là le nom de groupe de Rome comme pour cacher que les directives viennent de Paris et d’Henri Curiel), à Turin, Milan, Genève et ponctuellement d’autres villes de présence juive sépharade. De là, dans le livre, cette première attention aux Juifs d’Egypte et au démontage des légendes qui fabriquent les identités nationales. Ce que fait Shlomo Sand p our le légendaire biblique et la généalogie consacrée des Juifs sionistes ; l’auteur de L’invention du peuple juif, est un ancien étudiant de Vincennes. Communiste gaulliste et réciproquement, n’est qu’un paradoxe que pour ceux qui ne connaissent que le gaullisme métropolitain intégré à la vision politique intérieure provinciale française. Un gaulliste d’Outre-mer, c’est autre chose. Le fond de départ, c’est le Front populaire antifasciste (à noter que l’Internationale communiste dit Front national ; en 1941 encore) ; par antifascisme, il s’agit de former des fronts nationaux démocratiques, et c’est auprès de cette Ligue ou Union démocratique qu’Henri Curiel devient communiste, restant partisan d’une Internationale communiste qui n’existe plus et idéalisant l’URSS. C’est à partir de ce mouvement qu’il crée et anime son propre groupe : mouvement démocratique de libération nationale, avec l’objectif d’en faire par fusion d’autres groupuscules, le parti communiste égyptien dont il serait autant dire le secrétaire général, la tête dans tous les sens du nom. Ce que la répression et l’exil rendront impossible ; Henri Curiel, selon la formule de Maxime Rodinson, est resté le Secrétaire général d’un parti communiste incréé. Il a soutenu la fondation du parti communiste soudanais ; le leader syndical Abd-el-Khaled Mahjoub, étudiant en Egypte, a été formé au groupe Curiel. A la demande de Moscou qui souhaitait voir des communistes égyptiens musulmans arabes, la section coloniale du PCF (avec Elie Mignot) créera in vitro un parti déclaré Parti communiste égyptien, clandestin et réprimé après avoir dénoncé Nasser, nouvel Hitler, puis prolongé par des orthodoxes à tout crin et par des «marxistes nassériens». Aussi pour le PCF dont il n’a jamais été membre, Henri Curiel est un «communiste égyptien douteux». Par contre, communiste gaulliste, Curiel le demeure ; depuis 1941, il participe aux Amitiés françaises, animées au Caire par Georges Gorse ; la librairie Curiel est le lieu de rencontre et de propagande de l’alliance antifasciste. Dans le mouvement d’indépendance nationale, aucune contradiction ; Henri Curiel restera attaché aux gaullistes de gauche, à l’entourage de De Gaulle, un peu comme un compagnon de la France libre (il ne peut l’être car il n’a pas combattu, à la différence des Vergès par exemple), un homme de résistance nationale, intouchable. De là, ses contacts à l’Elysée, la longue tolérance de ses activités par la DST, et l’illusion d’un lien, autre que de discours national reconverti, entre gaullisme et Tiers-Monde.
Les activistes du réseau Curiel sont rarement sous les projecteurs. Vous leur consacrez un chapitre. Pouvez-vous les évoquer rapidement ici ?

L’attention portée aux «porteurs de valises» a surtout éclairé, l’engagement des «jeunes voltigeurs» mis en vedette par le procès du réseau Jeanson, et peu condamnés au demeurant car ce sont des enfants de bonne famille (voyez la part du Lycée Jeanson–de- Sailly, 16e arrdt) ; ce sont des lycéens et des étudiants engagés, quelques-uns jusqu’à l’insoumission, en 1959 et 1960. L’éclairage médiatique s’est braqué sur les femmes, ces «tigresses», certes proches de Francis Jeanson et aussi d’Henri Curiel. J’ai voulu montrer le travail clandestin de fond de ceux qui ont aidé l’indépendance algérienne sur un cours plus long. Les biographies retenues le sont comme pages d’histoire. Apparaissent les proches du groupe des Juifs communistes exilés d’Egypte : Didar Fawzy, Joyce Blau, Joseph Hazan qui, lui, sera membre du PCF ayant le contact avec Jacques Duclos, et qui est le soutien financier et «l’employeur» ; il paiera encore de sa personne pour la tenue des rencontres palestinoisraéliennes comme Raymond Stambouli qui prête sa maison. Le père Robert Davezies est le témoin de la Mission de France et du devenir des prêtres ouvriers, insoumis à la papauté. Les frères De Wangen, et plus encore Jehan, le baron, c’est Solvay comme dit la DST qui le ménage et le tient. Itinéraires de droite traditionaliste catholique passant à gauche et à l’avantgardisme intellectuel et social. Le jeune Jehan De Wangen soutient le théâtre de Babylone de Jean-Marie Serreau où se rejoignent les acteurs autour de Jacques Charby qui a publié les témoignages, et les «lyonnais» du théâtre de Villeurbanne, et les intellectuels de Marseille en dissidence communiste… «JO», Georges Mattei, copain de jeunesse de Gérard Chaliand, conduit tous les engagements jusqu’à la revue Partisans (Maspero) et à Che Guevara, témoin de la «génération algérienne» quittant le Parti communiste pour l’extrême gauche. S’ajoutent ensuite ceux qui sont communistes mais prennent fait et cause pour les révolutions d’Afrique et d’Asie puis la Tricontinentale : Martin Verlet et Jean Tabet qui assure le lien entre Henri Curiel et Mehdi Ben Barka. Ce concours d’insertions dans le temps des luttes de libération nationale anticoloniales et le champ intellectuel des Temps modernes à Mai 68, et au-delà, participe de l’essai d’une biographie qui se veut historique, si possible, et s’écarte donc du journalisme d’hebdomadaires ou de télévision. C’est aussi rappeler que la revue Espritet les personnalistes chrétiens du Seuil (ou de la minorité UNEF) n’occupent pas tout l’horizon, d’autant qu’ils ne sentent pas le soufre puisqu’ils entretiennent la distance (religieuse ou de classe ?) se défendant de suivre le communisme. L’année 1956 marque aussi le début de la fin du communisme ou «marxisme soviétique» (formule d’Herbert Marcuse).
Dans la phase algérienne de l’itinéraire de Curiel, vous évoquez les visions conflictuelles de l’Algérie l’opposant à Francis Jeanson. En quoi y a-t-il désaccord entre eux ?

En parlant du Seuil où il travaille, nous arrivons à Francis Jeanson qui n’est pas un personnaliste catho, sinon d’éducation familiale, et a des contacts principalement féminins, avec les protestants et catholiques de gauche (vers André Philip et Robert Barrat) qui sont, pour quelques-uns, au début du réseau en octobre 1957. Homme à tout faire des Temps modernes, il est le porte-parole de Jean-Paul Sartre (notamment l’exécuteur de la descente philosophique d’Albert Camus) ; de Sartre, il privilégie le théâtre, et de l’existentialisme, retient la libre conduite personnelle en marginalité sociale, le bon plaisir plutôt que l’acte gratuit. Devenu anticolonialiste, il entend reprendre la révolution promise par le Front national de la résistance ; le Front de libération nationale, c’est donc le FLN. Littéraire versé à la prose philosophique, il n’est en rien un politique, pour ne rien dire de ses complaisances mondaines. Je n’ai jamais rien lu d’aussi politiquement inconsistant malgré les statistiques reproduites, que son livre publié au début de 1963, la Révolution algérienne, cette révolution devenue Femme ouvrant la révolution mondiale. L’accord politique n’est donc pas possible avec Henri Curiel, mais l’association factuelle. A défaut de l’action communiste de masse, Henri Curiel mène dans le concret et en veillant scrupuleusement au travail clandestin, une pratique d’aide à la guerre algérienne d’indépendance. Pour lui, c’est une part, sans distinguer comme le PCF : le «tout» (Moscou) et «la partie» (la guerre d’Algérie), du combat national des pays dominés. De là, l’affrontement (en salle) au minicongrès de fondation du Mouvement anticolonialiste français, organisation voulue par Henri Curiel pour tisonner les partis de gauche et le parti communiste. Curiel se pense un stratège politique qui s’emploie en même temps à la «pratique concrète» de l’aide aux luttes et mouvements nationaux de libération, mu par sa grande illusion volontaire de communisme international mais ayant une absence d’illusions sur la validité en soi de chaque mouvement, algérien compris par-delà les liens matériels reconduits. L’animosité est rentrée et donc intense, cependant moins vive et continue que le ressentiment de l’échec des groupes communistes en Egypte, pour Henri Curiel.
Toujours à propos de l’Algérie, vous qualifiez la démarche pieds rouges de «démarche idéaliste à côté de la société algérienne plus qu’aux côtés». Qu’est-ce au fait qu’un pied rouge? Curiel en était-il un ?
Le livre de Catherine Simon, après des efforts de précaution, superpose finalement sur une dizaine d’années, ceux qui, pour moi, sont «pieds rouges» de l’été 1962 au printemps de 1964 au plus, et les coopérants qui soignent et enseignent en fonction de leur engagement de soutien des mouvements de libération. Certains certes, principalement chrétiens, manifestent des sentiments fusionnels avec la vision de leurs semblables intellectuels algériens pris de passion nationale développementaliste. L’analyse est à faire mais pas par culpabilité rétroactive à dénoncer ce que «l’Algérie est devenue aujourd’hui», en fait la banale perpétuation de ceux qui sont restés maîtres de l’Etat redistributeur. Ainsi à l’indépendance, j’ai vu principalement en ébullition et en effort de noyautage, deux groupes (de l’ordre chacun des premières dizaines au plus) d’activistes professionnels révolutionnaires, voulant conduire ou impulser la révolution socialiste en Algérie : les «Pablistes» autour de Pablo, venant d’une branche de la IVe Internationale, et les partisans de Boudiaf (PRS) issus principalement du groupe de la Voie communiste en rupture du PCF et quittant l’Algérie après M. Boudiaf. Certains ont contribué à la reprise des services et de la production après l’exode dit des «pieds-noirs», et aux expérimentations socialistes d’autogestion. Il y a un miracle après l’indépendance, plus que le chaos des combats de chefs et de wilayas, celui d’avoir fait remarcher l’économie et répondu rapidement aux besoins de base de la société. Par obnubilation, les conteurs d’histoires ne voient que le combat de chef. Ce qui s’est passé à Alger est tout à fait autre chose ; l’Université d’Alger après l’indépendance est devenue un foyer mondialement unique d’effervescence intellectuelle ; étaient présents les jeunes représentants et dirigeants des mouvements de libération d’Afrique (des colonies espagnoles et portugaises), de l’ANC d’Afrique du Sud et de mouvements américains, latino-américains et afro-américains. De là ce moment de ferveur et d’exercice intellectuel et politique ; les enseignants étaient de jeunes marxistes, le plus souvent critiques ; l’arme était l’analyse de discours. Tous mes étudiants étaient plus âgés que moi, et les séminaires et cours prolongeaient les débats dans de longues soirées et nuits fumeuses à déconstruire l’européocentrisme et analyser les sociétés dominées frappées d’interdit d’émancipation civile et bloquées dans le sous-développement ; le mot-clef était celui de mode de production. C’est à cette université à la fois vivante et parallèle, critique comme on dira en Mai 1968 et à Vincennes, que Mehdi Ben Barka voulait donner le nom d’Université tricontinentale.
Vous abordez le chapitre consacré à la Palestine par deux interrogations : «Curiel communiste internationaliste? Curiel sioniste ?» Que répondez-vous à ces questions ?

Les points d’interrogations sont évidemment intentionnels. Mais par pour me défiler, ce que font ceux qui parlent du livre en faisant l’impasse sur la question palestinienne. D’abord deux remarques sur les limites d’Henri Curiel. Comme le notait ironiquement Maxime Rodinson, le marxisme de Curiel est celui de l’Ecole du parti ; brochures soviétiques et textes reproduits avec Travail salarié, salaire et capital, extrait portatif de Marx par Engels, ce qui n’est déjà pas si mal, et les partitions pédagogiques des «principes du communisme» qui ont l’efficacité de la pédagogie stalinienne. Le communisme de Curiel est internationaliste en commençant au moment de l’antifascisme du Front populaire, mais ignore tout de l’Internationale communiste. Il marche à l’étoile comme si cette Internationale existait toujours. Ainsi, il ignore qu’il y a eu un communisme palestinien porté essentiellement par des intellectuels juifs marxistes, en rupture de sionisme et de judaïsme, qui sont passés ensuite dans la Ligue anti-fa (antifasciste), et de plus jeunes ont abouti au Mouvement nationaliste arabe. Aussi, je rappelle ce long débat politique et intellectuel qui rejette le sionisme, même sur place, dispute d’un Etat palestinien démocratique, et esquisse une solution binationale à l’intérieur de l’Etat démocratique palestinien unique. Je rappelle aussi les vicissitudes du communisme et du syndicalisme en Egypte du fait des engagements minoritaires suivant le projet de l’Internationale communiste (1930) d’une fédération arabe des partis communistes préparant une Fédération des Etats arabes. La disparition de la Palestine en 1948, fait qu’à la suite de l’URSS, les communistes et Henri Curiel parmi les premiers, s’attachent à la solution du partage de la Palestine (novembre 1947). On en est encore là ; au reste, à quelques rectifications de frontières près et une formule sur les droits des réfugiés, c’est ce qui est porté sur papier à la dernière rencontre à Taba. Les gouvernements israéliens jouent contre cette solution, et celui des Etats-Unis ne fait que suivre cette fuite en arrière à courte vue, sinon suicidaire, pour ne pas mettre en péril l’échafaudage du pacte militaire du «Grand Moyen-Orient». Je dis cela parce qu’Henri Curiel, communiste des temps antifascistes, s’est arrêté à cette idée de partage, cherchant donc à mettre en rapport des interlocuteurs des deux bords. Très bien pour la nécessité d’un Etat palestinien. La réunion des «pourparlers de Paris» en 1976 avec P. Mendès-France, tient de l’exploit ; mais les participants sont des pacifistes sans mandat ; certes Issam Sartaoui a l’aval d’Arafat, mais tout personnel, et il sera mis en minorité à l’OLP ; les Israéliens sont des pacifistes déclarés, — le général Peled peut rencontrer son compagnon d’armes, le général Rabin —, mais ce sont des opposants, partisans de l’existence de deux Etats, d’un Etat palestinien selon les lignes de 1947 révisées, pour assurer la perpétuité de l’Etat juif ; aucun ne cache son idéal sioniste de l’établissement sacré de l’Etat juif.
Vous dites que l’Etat juif est impensé et posez la question que Curiel lui-même n’a pas posée : Qu’est-ce que l’Etat juif ?

Dans la pensée d’Henri Curiel, comme dans le vœu de l’ONU après la Seconde Guerre mondiale, l’Etat d’Israël doit donner un établissement au peuple juif selon la charte des Etats-nations : un peuple, un Etat, un territoire, voire une langue. Le peuple juif répond de l’Etat d’Israël, conformément au sionisme ; rappelons que la majorité des juifs, soit religieux, soit d’assignation à l’identification juive, vivent en dehors d’Israël. La part majeure est bien d’«être juif en diaspora», selon l’intitulé du livre de Richard Marienstras reprenant la formulation du mouvement internationaliste qu’était le Bund et ensuite la branche mondiale du Mouvement ouvrier juif. Les sionistes ne sont longtemps que la part mineure des migrations des juifs d’Europe. Le fait passe aux oubliettes par ignorance ou volontairement. Il demeure l’idée du Peuple-Etat juif comme si le sionisme était l’unique destin ; c’est légitimer l’Etat national par la communauté qui reste de référence religieuse même en disant culture. Le communautarisme religieux est contradictoire avec la conception démocratique et la liberté de pensée et l’égalité citoyenne des droits. Comme pour la plupart des intellectuels et politiques appartenant à la génération antifasciste et Henri Curiel à un haut degré, la contradiction de cette conception d’un Etat juif n’apparaît plus : le peuple juif est de même, un impensé ? Certes aujourd’hui le questionnement reprend notamment dans le livre de Shlomo Sand, qui déconstruit la fiction nationale généalogique d’un peuple unique ; mais dans son dernier chapitre, il écarte comme utopique, l’idée binationale, et se trouve en flottement entre référentiel d’un Etat juif et citoyenneté israélienne démocratique. Les humains font l’Histoire à reculons, du moins en devant rompre avec l’idéologie dominante, celle aujourd’hui du nationalisme d’Etat.
Peut-on démêler les fils de l’affaire Curiel aujourd’hui ? Qui l’a tué ? Qui est à l’origine de l’assassinat ?

Je n’ai pas voulu que le livre soit écrasé par l’Affaire ; je fais donc la mise au point en 5e partie, en situant le crime dans la lourde suite des assassinats politiques sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Les proches de Curiel qui surfont la place de son action tiers-mondiste, cherchent du côté des services étrangers : CIA, Mossad, Afrique du Sud. L’organisation d’aide aux luttes nationales : Solidarité accomplissait un travail modeste ou ponctuel, et des Services ne passent généralement à l’acte que si les actions sont fortement menaçantes pour le régime qu’ils servent, sinon ils laissent faire les Services du pays qui abrite les militants. Certes l’Afrique du Sud de l’apartheid réprimait l’ANC par tous les moyens et ne supportait guère les révélations sur l’assistance nucléaire française couplée du reste avec l’assistance à Israël ; les liens entre le Boss et le Mossad sont avérés, en particulier pour la surveillance des militants actifs. Le Boss éliminera (à Paris) Dulcie September qui est responsable de l’ANC à Londres ; le Mossad exécute des responsables palestiniens (inscrits sur la liste Golda bien qu’ils n’aient rien à voir avec les attentats de Munich ou de Vienne). La CIA prépare et réalise les coups d’Etat, généralement militaires, en Amérique latine, et en Afrique en complicité avec les services de l’Elysée et les réseaux Foccard en réserve ; mais la CIA laisse les Services nationaux opérer sur leur territoire, ce qu’on appelle les «actions homo», pour dire liquider un homme. La cible Curiel est visée dans la longue guerre postcoloniale reprise sous Giscard ; c’est la guerre d’Algérie qui continue, ou plutôt les défenseurs de l’Algérie française reprennent du service, en association notamment avec le grand réseau d’extrême droite Ordre nouveau (Aginter depuis Lisbonne et Madrid, qui monte les attentats par bombes, et délègue les exécutions aux commandos sur place, anciens de l’OAS et branche Action du SDECE). Le nom de Curiel est prononcé à Madrid dans une des réunions entre Services français et marocains mettant au point la réalisation de la Marche verte pour Hassan II. A la tête du SDECE, Alexandre de Marenches se croit investi de la mission d’abattre le KGB ; il est l’opérateur pour l’Elysée, de la guerre des Services entre Services français et Services algériens (via l’Amicale des Algériens en Europe). Cette guerre secrète est doublement triangulaire : aux côtés du Palais d’Hassan II, les Etats-Unis par la CIA (à sa tête, l’ami de De Marenches, W. Colby), qui a une base au Maroc, le SDECE donc, et en sus, l’Espagne franquiste encore coloniale, contre le triangle qui serait commandé par l’URSS s’appuyant sur l’Algérie et ses Services qui sont aux mains de militaires, et Khadafi prenant le relais de Nasser dans l’alliance du panarabisme et du panislamisme aidant les Révolutions du Tiers- Monde. Ces anti-communistes forcenés, liés aux réseaux traditionalistes catholiques, reproduisent la vieille paranoïa des états-majors et diplomates français et du journalisme de service, hantés par la collusion du bolchevisme et de l’arabisme. Leur mot de reconnaissance est de désigner chaque fois, la main de l’Armée Rouge alors que l’armée soviétique n’est plus Rouge depuis longtemps (cf. Main Rouge en réplique, Armée rouge japonaise, Armée rouge arabe). Les articles du Point de Georges Suffert reprennent ces hallucinations du SDECE derrière De Marenches. La DST ne suit guère car elle fait roue libre après avoir toléré les activités d’Henri Curiel sous bienveillance de De Gaulle à Pompidou, et ayant son regard à l’intérieur de l’organisation Solidarité, aussi se prononce-t-elle contre l’assignation à résidence à Digne alors que l’assassinat se trame ; le retour de Curiel à Paris précipite le passage à l’acte par les réservistes de la Branche Action sous couvert de «commando Delta» ; les exécutions, avant Curiel, de François Duprat, cofondateur du parti de Le Pen, et par la suite, de Pierre Goldman, puisent dans le groupe dissident d’Occident, dit Groupe Jeunesse solidariste qui en outre a été embauché dans la campagne électorale de Giscard d’Estaing et poursuit ses opérations, notamment au Liban avec les Phalanges et par les attentats contre l’Amicale des Algériens après les bombes contre les ambassades d’Algérie à Rome, Bonn et Londres. Alexandre de Marenches répond au juge qu’il ne se rendra pas à sa convocation puisqu’il n’a rien à voir avec cela, homme du secret, du secret d’Etat présidentiel. La juge Laurence Vichniewsky, aujourd’hui verdissante, qui est habile à rédiger les rapports de non-lieu, conclut en date du 8 juillet 1992, à un incontournable non-lieu (dernière ligne) ; elle avait pris soin dès les premières phrases d’avertir que «l’hypothèse d’un crime politique est posée». Fermer le ban, Secretdéfense.
Vous êtes historien spécialisé dans le mouvement communiste international et dans la question nationale analysée d’un point de vue marxiste. Ce sont deux domaines traversés par la violence révolutionnaire. En référence à Curiel et à Fanon où en est la violence révolutionnaire aujourd’hui ?

Pour faire bref, Frantz Fanon ne s’est pas trompé sur le centre de gravité de la violence qui se situe dans les masses dominées et mises hors production et travail, ce prolétariat informel ou ces masses prolétaires ; cette misère sociale est aussi misère culturelle et misère sexuelle. Il se trompe en pensant cette violence, révolutionnaire ; ce sens s’acquiert. La violence peut être détournée et captée, instrumentalisée par des courants réactionnaires. Durablement ?
Propos recueillis par Meriem Nour

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/04/05/article.php?sid=98127&cid=31

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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