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Identité magnétique et identité nationale

1 avril 2010

Contributions

 Il commence à céder à la fatigue quand son Directeur décide, enfin, de se lever de table, signifiant à ses hôtes la fin du dîner offert en leur honneur. Dans le crissement des chaises sur le sol, tous les convives se lèvent et reculent pour frayer le chemin de la sortie au patron, tenant le chef de la Délégation étrangère par le bras et lui parlant presque à voix basse.

Le groupe s’immobilise un instant devant le vestiaire, puis les manteaux récupérés, se dirige vers le hall de l’établissement pour rejoindre les véhicules que les chauffeurs avaient déjà avancés. Il se mit à droite de son Directeur pour saluer les membres de la délégation et leur souhaiter une bonne nuit ; il doit les récupérer le lendemain très tôt à leur résidence pour les accompagner à l’aéroport. Il est le dernier sur les lieux et son Directeur, avant de le quitter, lui recommanda, encore une fois, d’être très attentionné avec leurs invités jusqu’au moment de leur embarquement. Depuis trois jours, il est à leurs petits soins, accomplissant sa mission avec un rare zèle ; son Directeur lui a laissé entendre que le Président Directeur Général luimême a souhaité qu’il en soit chargé. C’était pour lui une double consécration : il est le répondant de sa société auprès des partenaires étrangers et de surcroit il a été choisi par le Président Directeur Général en personne. Le Président Directeur Général ! Il ne l’a jamais rencontré mais le connaissait et l’admirait de renommée. De l’avis unanime, la société prospère depuis son arrivée, alors qu’elle a frôlé, il y a peu, la banqueroute. Le grand patron, réputé homme de caractère et de décision, est en fait un enfant de la société. A sa création, il y a occupé d’importants postes avant de s’en éloigner, une longue période, à la suite d’un différend avec ses collègues de l’époque. De retour à la tête du groupe, il a l’avantage d’en connaître la genèse et les fondements, bien qu’aujourd’hui les hommes qui occupent ses rouages ne soient pas tous de sa connaissance. Son expérience, les relations qu’il a tissées et entretenues dans le secteur et sa clairvoyance ont eu une influence très positive sur le personnel, et l’espoir d’un renouveau a fouetté l’enthousiasme de tout le monde. Même la délégation étrangère ne tarit pas d’éloges sur les qualités notoires de son Président et son charisme. Il en ressent, pour lui – même, une immense fierté et veut démontrer sa reconnaissance en excellant dans son travail et particulièrement dans cette tâche qu’il considère comme une véritable marque de confiance. Tout à ses pensées, il commence à enfiler machinalement le manteau qu’il a encore sur le bras et s’y sent tout de suite à l’étroit. Il farfouille dans ses poches pour récupérer la clé de sa voiture mais ne trouve rien. Il reprend la fouille avec attention, toujours sans succès. Il enlève le manteau et se rend compte que ce n’était pas le sien. Perplexe, il se demande qui a pu se tromper de pardessus. Il retourne à pas rapides à la réception pour demander si quelqu’un a appelé pour signaler la méprise. Dans la négative, il se résolut, à contrecoeur, à l’indiscrétion de fouiller les poches du vêtement pour découvrir peut-être l’identité de son propriétaire. De la poche intérieure, il extirpe un badge magnétique avec la photographie de son Directeur. Sur le coup, il fut rassuré que l’incident n’importune pas un des invités étrangers ; mais la confusion le gagne vite de devoir déranger son patron immédiat pour récupérer sa clé et rentrer chez lui. Son portable, éteint, est aussi dans son manteau. Il se dirige alors vers le téléphone que lui désigne le préposé à la réception en regardant de nouveau le badge du patron. Sa main reste suspendue au-dessus du combiné et ses yeux faillirent quitter leurs globes. Il se ravise et va s’asseoir dans le salon face à l’entrée. L’émetteur du badge est la société étrangère dont les représentants viennent de le quitter. Son Directeur est censé les rencontrer pour la première fois. Comment est-il en possession d’une carte d’identité magnétique établie par leurs services ? La carte atteste non seulement qu’il est leur collègue mais fait office de passe lui ouvrant tous les accès. A aucun moment des nombreuses réunions préparatoires de la visite, il n’a cru comprendre que son Directeur avait un lien avec leurs nouveaux partenaires. Et de leur aveu, ces derniers mettent les pieds pour la première fois dans son pays et ne connaissent absolument personne, ni dans la société ni hors de celle-ci. Comment doit-il prendre cette découverte ? A qui en parler ? Son désarroi était tel qu’il n’a vu le chauffeur de son patron qu’une fois à son niveau, le manteau à la main. Il se lève, le regard encore hagard, lui remet le manteau qu’il est venu chercher contre le sien et ne répond même pas à son salut quand il le quitte. Ses jambes sont en coton, il reprend place dans le fauteuil et entreprend de mettre de l’ordre dans ses idées. Après un moment, l’émotion retombée, il mesure toute la gravité de la situation. Il doit garder son sang-froid, ne rien laisser entrevoir et terminer dans le calme sa mission. Il a toujours servi sa société avec sérieux et dévouement. Il a gravi, laborieusement, les échelons de la hiérarchie jusqu’au rang d’Adjoint du Directeur de la Principale Unité du Groupe. Il a tout fait pour améliorer ses connaissances et tirer le meilleur de ses capacités, au profit exclusif de son employeur. Pourtant, ses efforts n’ont pas toujours été appréciés, ses collègues y voyaient un zèle déloyal et certains supérieurs en étaient irrités. Il a supporté quelques humiliations et même des « mises au placard ». Aujourd’hui, il occupe une position gratifiante, bien qu’il pense mériter mieux, et il tremble à l’idée de devoir affronter une nouvelle précarité. Son Directeur est puissant et toute erreur de sa part lui serait fatale. Mais comment se taire sans trahir la confiance du Président Directeur Général ? Alors, c’est à ce dernier qu’il faut s’en remettre ; cependant comment le rencontrer ? Il ne reçoit personne et exècre l’irrespect de la hiérarchie. Quand bien même il réussirait à obtenir une audience, comment en assurer la discrétion ? Après le départ de la délégation, prendre un jour de congé ne paraîtra curieux à personne. Il en profitera alors pour se rendre dans la journée au siège du groupe et solliciter une entrevue. Ce faisant, il prend un risque mais ne le doit-il pas à l’honneur que lui a fait le grand patron en le chargeant d’accueillir et d’accompagner des partenaires très importants pour l’avenir de la société et donc son avenir ? Au siège de la société mère, il eut beaucoup de difficultés à franchir le poste de police qui n’autorise l’entrée qu’aux personnes annoncées par les services d’un responsable. Il a dû exhiber sa carte professionnelle et même copie de son dernier ordre de mission attestant l’importance de sa fonction. Sur appel du chef de poste, la secrétaire de l’Assistant du Président accepte de le recevoir. Affublé d’un macaron, après dépôt de ses pièces d’identité, un agent l’accompagne jusqu’à la porte de la secrétaire. A celle-ci, il dût expliquer, longuement, sa position dans l’unité relevant du groupe, la nature de sa dernière mission et l’urgence de faire un rapport à ce propos au moins à celui qu’elle assiste. Convaincue beaucoup plus par sa prestance, l’élégance de sa mise et son visage avenant que par ses propos, la secrétaire, au téléphone, fait part de la demande à son responsable et pose le combiné pour lui ouvrir l’avant-dernière porte avant celle du grand chef. Tout du moins, l’espère-t-il. L’Assistant du Président contour ne son bureau à l’autre bout de l’immense pièce qu’il occupe et vient à sa rencontre. Il le fait asseoir dans la salon et prend place en face de lui. Tout de suite, il lui fait savoir qu’il est connu de nom dans la centrale et que le Président se tient informé sur toutes les compétences humaines du groupe et particulièrement les plus performantes dont il fait partie. Rasséréné, il ne s’étale pas sur les circonstances de sa présence en ces lieux et sollicite une audience du Président. L’Assistant, en des termes très polis, lui fait comprendre qu’il est tenu de respecter la voie hiérarchique et donc de reprendre sa démarche à partir de son unité en lui promettant une réponse positive à sa requête. Ennuyé mais mis en confiance par les propos très aimables de son interlocuteur, il décide de lui révéler que l’objet de l’entrevue demandée est justement une grave information sur le Directeur que le Président doit absolument apprendre et au plus vite. Le visage de l’Assistant se referme, son sourire disparaît et d’une voix subitement très grave, il lui signifie que dans ces conditions, dès le retour du Président, absent pour quelques jours, il lui arrangera lui-même un rendez- vous et l’appellera directement sur son téléphone personnel. Il n’avait plus qu’à reprendre comme à l’accoutumée son travail et attendre. Dans son unité, il lui semble que l’atmosphère est plus lourde, plus suspicieuse ; le Directeur n’a pas pris contact avec lui et n’a donné aucune suite à son rapport de mission. Ce silence l’inquiète mais en même temps le rassure de ne pas avoir à affronter la présence de son supérieur, n’étant pas sûr de pouvoir donner le change. Il lui semble que tout le trahit, son regard, sa voix, ses gestes et même le teint de son visage. Un coup à sa porte le tire de ses supputations : un agent lui remet un courrier de la direction du personnel. Il l’ouvre, le lit, le relit et n’en revient pas. Il y est écrit que sa demande de retraite anticipée est acceptée et qu’elle prend effet dans l’immédiat, la confirmation administrative faisant suite. Assommé, il n’arrive pas à réagir. Puis lentement, il se lève avec difficulté, comme si le temps de la lecture du document, il a pris un sérieux coup de vieux. Dans le secrétariat du Directeur où il s’est retrouvé sans savoir comment, il entend dans une semi-conscience une voix féminine lui signifier que son supérieur ne désire plus le voir. Il quitte le bureau, sort du siège de la société et déambule longtemps dans les rues de la ville, avant de reprendre un peu de ses esprits. Il entre dans un estaminet, prend la table du coin et forme le numéro du téléphone de l’Assistant du Président. La secrétaire lui répond avec beaucoup d’amabilité et le prie d’attendre un instant pour lui passer son supérieur. La célérité et la gentillesse de la secrétaire l’ont calmé. Il redoutait une réaction négative et avait envisagé au fond de lui-même la possibilité d’être rabroué, comme il le fut sans ménagement dans son unité. L’Assistant est enfin au bout de fil. Après avoir écouté ses propos haletants et décousus, il lui réplique calmement mais sèchement : toutes mes félicitations et profitez de votre retraite. Je veillerai personnellement à ce que vous ayez tous vos droits ! L’Assistant a-t-il lui aussi sa carte d’identité magnétique ?

Par Mohammed ABBOU

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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