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Culture : DE SAINT-ARNAUD À LA PRISON DES BAUMETTES Mémoires de guerre d’un combattant de la liberté

30 mars 2010

Non classé


Le livre de Abderrahmane Meziane Cherif n’a pas l’ambition, ni la prétention, de raconter la guerre de Libération telle qu’elle a été menée sur le sol de France.Par Ahmed Halli

Ce premier tome des mémoires de l’ancien condamné à mort est le témoignage d’un combattant parmi tant d’autres. Il raconte la guerre telle qu’il l’a vécue personnellement, sans fards ni fioritures. Mais il n’en constitue pas moins une contribution importante à l’écriture de l’Histoire de cette période du combat de l’Algérie pour son indépendance. C’est une facette quasiment inconnue de la lutte armée que notre ami Abderrahmane Meziane Cherif nous propose de découvrir dans le récit de son itinéraire de combattant de l’ALN qu’il vient de publier(1). L’homme n’est plus à présenter : il a occupé les fonctions de ministre de l’Intérieur, au moment où l’Algérie avait le plus besoin d’hommes comme lui. Mais il a surtout marqué les esprits et les mémoires, en tant que wali, poste qu’il a occupé durant plusieurs années, de Aïn-Defla à Guelma, en passant par Béjaïa et Alger. Ceux qui savent apprécier les grands commis de l’État, attentifs et efficaces, en ont gardé un souvenir nostalgique. Dans ces métiers où ne réussit pas souvent qui veut, A. Meziane Cherif a su mériter l’amitié et la reconnaissance de ses administrés, qui ont apprécié son œuvre de bâtisseur, là où il a pu poser ses bagages. Il s’est fait aussi de solides inimitiés, ce qu’il revendique avec honneur, et avec humour, lorsqu’il égrène parfois, devant un parterre de fidèles amis, ses souvenirs dans la haute administration. Mais ne nous précipitons pas : tout cela sera raconté dans le prochain tome, dont il annonce déjà la couleur dans ce premier ouvrage. A ce qu’on peut lire dans l’ouvrage actuel, la suite annoncée ne sera pas tout à fait rose, il y aura même de la grisaille. Mais il tiendra la promesse qu’il nous fait déjà, en avant-propos, cette promesse lisible entre les lignes, ou en clair, de dire pourquoi, et comment nous en sommes arrivés là. De fait, on ne pourra pas dire plus tard qu’il ne nous a pas avertis : chaque chapitre de ce récit de guerre contient une digression sur les temps dits de paix. Ceux de l’après-guerre, avec les rêves et les chimères d’une indépendance pourtant chèrement acquise, des temps qui ont mis l’avenir, notre avenir, entre parenthèses. Voilà pour l’homme d’aujourd’hui, qui n’avait pas encore bouclé ses vingt ans en 1958, et qui se consacre encore passionnément, et sur le terrain, à son sport favori, le football(2). C’est donc à la fin des années 1950, que Abderrahmane Meziane Cherif débarque à Marseille, avec pour tout pécule une volonté de réussite sociale et un patriotisme forgé dans le malheur. C’est que la vie n’a pas été tendre avec le jeune Abderrahmane, privé de sa mère alors qu’il émergeait à peine de la petite enfance. Cet épisode douloureux, il le raconte sans fards, mais avec une certaine pudeur. Comment sa tante paternelle, qu’on se surprend à haïr à cette évocation, a tout fait pour séparer ses deux parents ? Une tante, volontiers assimilée aux «Loundja N’tériel», ces sorcières anthropophages de nos légendes, qui ne supportaient pas de voir des gens heureux. Alors, on utilise les recettes du «Livre des ruses», accessible aux comploteurs de villages analphabètes, ou l’art de trancher dans le vif. Car dans nos sociétés, les corbeaux du malheur ne se contentent pas de détruire les liens du couple. Ils font en sorte de rendre la séparation et la coupure irrémédiables : le père de Abderrahmane se remarie immédiatement, en effet, mais la mère ne tarde pas aussi à convoler. L’honneur de la famille «répudiée» est à ce prix : tant pis pour les dégâts directs et collatéraux. Or, c’est l’auteur, enfant, qui subit de plein fouet cette séparation brutale, dont il a gardé un souvenir tenace et irrépressible. Le père aussi, qui traverse le récit, comme une ombre, ne laissera pas l’image d’un géniteur aimant et attentionné. On devine, toutefois, que cette douleur sourde qui a accompagné sa vie s’est évaporée, dans ce livre en un paragraphe, et pour solde de tout compte. Abderrahmane surmontera ces «déséquilibres affectifs», comme il les appelle, grâce à l’affection bourrue de son grandpère, Si Mahmoud. Ce grand-père, adulé et vénéré, est en quelque sorte l’ange gardien qui lui apportera soutien et réconfort dans les épreuves qu’il traverse, durant l’enfance, et au sortir de l’adolescence. Avec lui, le jeune Abderrahmane découvre et fréquente sa première école de patriotisme. Toujours sous la férule de Si Mahmoud, l’élève fréquente l’école de «Nos ancêtres les Gaulois», tout en sachant à quoi s’en tenir sur ses origines, et sur l’odieux système qui régente son pays. Il en verra le hideux visage, en 1945, lorsqu’il est le témoin horrifié et révolté de scènes de massacres commis dans son village d’El-Eulma, ex-St-Arnaud. Dès lors, sa trajectoire est toute tracée, et c’est tout naturellement qu’il côtoie et fréquente les grandes figures nationalistes de cette époque. Il apprend beaucoup d’eux, tout en les rassurant sur la qualité de la relève, par ses dispositions et ses solides convictions nationalistes. Principal soutien d’une maisonnée pauvre, Abderrahmane est obligé, comme tous ceux de sa condition, de quitter son village, et d’aller travailler en France, pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est là que le récit prend vraiment un rythme de roman policier, puisqu’il n’est plus question alors que de commissariats et d’uniformes. A son arrivée à Marseille en 1955, il n’a encore que dix-sept ans, il faut le noter, il prend la route d’Avignon, sa destination naturelle. C’est là que se trouvaient déjà des amis et des membres de sa famille ; notre nouvel émigré trouve, d’emblée, un premier emploi sur le chantier du barrage de Saint-Montand. Au départ, ses compatriotes lui disent que le chantier, qui emploie beaucoup d’Algériens, n’embauche plus, mais il se présente quand même. Au premier abord, on le remballe d’office, car il n’a pas le physique d’un travailleur de force. Alors, le joueur de belote qui sommeillait déjà en lui sort son atout maître : «Comme je maîtrise très bien l’arabe et le français, je peux servir de traducteur avec les ouvriers algériens.» Et dix de der ! Il est recruté immédiatement en qualité de traducteur, avec logement, une baraque(3), à la clé ! Lors de ses déplacements sur le site du futur barrage, il entend déjà, comme un signe du destin, le fracas des explosifs utilisés pour faire sauter la roche. Nouvel appel du destin, cette foisci en provenance de Lyon, sous la forme d’un appel adressé par un cousin, lui demandant de le rejoindre. Commence alors réellement l’aventure du soldat de l’ALN, Allaoua, alias Abderrahmane Meziane Cherif. Ceux qui ne connaissent rien à cette guerre, ceux qui gobent toutes les sornettes, et les histoires à la «Rambo», en seront pour leurs frais. Ce récit n’est pas l’étalage d’exploits imaginaires, ou surdimensionnés, telles qu’en racontent les «planqués», ou les auteurs à succès comme le fameux Lartéguy. C’est l’histoire d’un homme, volontairement engagé dans un engrenage dont il n’est pas sûr de sortir vivant. Ce sont les grandes vicissitudes et les petites victoires de groupes d’action dont les efforts sont peu souvent récompensés, quand ils ne sont pas carrément sanctionnés par l’échec. Échec de l’attentat contre le commissaire tortionnaire de la rue Vauban à Lyon, pour un impondérable, un mauvais tour du destin. Encore lui ! Des imprévus et des impondérables, il y en aura encore, et la Révolution algérienne, toute grande qu’elle fut, n’a pas échappé à certains dysfonctionnements et aux aléas engendrés par l’humaine nature. On se surprend à sourire à l’épisode de la bombe déposée dans un modèle de camion ultra-perfectionné destiné à l’exploitation des hydrocarbures algériens. L’engin explosif refuse de faire son office, et de détruire le camion, stationné pour exposition, place Bellecour, dans la même ville. Tout cela, parce que les ordres étaient d’éviter de faire des victimes parmi les civils français, pour cela il fallait un minutage précis, et donc une mise à feu plus aléatoire. C’est cependant à Lyon que Abderrahmane fait la rencontre de l’homme qui impulsera un autre élan à sa vie de militant révolutionnaire, Omar Harraïgue, dit «Si Smaïl». Comme l’auteur n’est pas du genre à distribuer des lauriers à tout bout de champ, il y a lieu de s’arrêter à cette première rencontre, et à ce qu’il dit de son responsable hiérarchique. «C’était un patriote intransigeant, un organisateur hors pair, un homme de principes, d’une honnêteté scrupuleuse. Il était fidèle en amitié, et avait ce je ne sais quoi qui suscitait le respect chez tous ceux qui l’approchaient. Il était d’une telle probité, et d’une telle droiture, qu’il allait se faire de nombreux ennemis parmi ses prétendus amis. Ce fut l’une des figures les plus marquantes de l’Organisation spéciale et de la Fédération de France du FLN.» En dépit de son jeune âge, et de sa courte expérience dans l’action clandestine, Abderrahmane est chargé de reconstituer le réseau, récemment démantelé par la police, de l’Organisation spéciale à Marseille. Il venait de remplir la même mission ponctuelle avec succès, au niveau de la ville de Grenoble. C’est ainsi qu’il se retrouve dans la cité phocéenne, qu’il n’avait fait que traverser à son arrivée, la première fois par bateau. Il s’attelle à la tâche, non sans bénéficier encore de la présence efficace, et quasi paternelle, de Omar Harraïgue. Tout comme son mentor, qui tenait ses yeux bleus de sa mère allemande, Abderrahmane-Allaoua n’avait pas le type nord-africain, et il pouvait donc se promener en ville sans trop attirer l’attention. Se pliant aux exigences de l’action révolutionnaire clandestine, il devient Didier Jean-Louis, grâce à de faux papiers fabriqués par un des faussaires du réseau. «Tout individu ne pouvait avouer que ce qu’il savait. Et comme dans toutes nos réunions, nous prenions la précaution de mettre des cagoules, nul ne pouvait révéler que j’étais Didier Jean-Louis, un jeune homme dans le vent, qui avait trois appartements différents, et trois amies pour donner le change… » De fait, notre Dandy avait deux vraies conquêtes, deux jeunes filles françaises, qui ignoraient tout l’une de l’autre, et une militante algérienne, pour passer pour un couple normal, aux yeux du voisinage. Abderrahmane, alias Didier, alias Allaoua, chef de l’Organisation spéciale à Marseille, met en place son réseau strictement cloisonné, dont chaque groupe est composé de trois militants. Il est alors prêt, lorsque parvient l’ordre de l’étatmajor de l’ALN de mener des actions offensives en France à la date du 25 août 1958. Malgré quelques couacs de dernière minute, comme les pannes de voiture ou le sempiternel problème de détonateur, le résultat est à la mesure des espérances. Le gigantesque incendie du dépôt de carburant de Mourepiane, qui mobilisa les casernes de sapeurs-pompiers pendant plusieurs jours, fut le plus spectaculaire. Pendant plusieurs jours, les journaux en parlèrent, contribuant ainsi à créer une psychose d’attentats et, surtout, à mobiliser des contingents entiers pour la protection des sites sensibles dans toute la France. Grâce à sa fausse carte d’identité française, et à ses compagnes françaises, Abderrahmane pouvait encore se déplacer et monter des opérations, mais l’étau policier se resserrait autour de lui, et de son réseau. Le 1er octobre 1958, il est arrêté, en compagnie d’un autre responsable de l’OS, Aïssaoui, et de sa compagne factice. Au début, soumis ainsi que Aïssaoui à la torture, il commença à nier toute appartenance à l’organisation, mais il apparut très vite que leur rôle et leur identité étaient connus. Ce furent alors les longues semaines, puis les longs mois d’attente, alternés par des procès que le collectif d’avocats du FLN(4) s’efforçait de faire durer. Puis la longue attente dans une cellule de condamné à mort, au moment où l’opinion française et internationale s’intéressait beaucoup plus à Caryl Chessman(5), qu’à la marche vers la guillotine d’un patriote algérien, qui avait «fêté» ses vingt ans en prison. Puis, les évènements vont se précipiter : les négociations d’Evian aboutissent, et les deux belligérants proclament un cessez- le-feu, à partir du 19 mars 1962. Abderrahmane regagne l’Algérie, et son cher village El- Eulma, quelques semaines plus tard, en mai. Arrivé trop tard à la distribution des tenues de ville, au moment de sa libération, il avait dû se contenter du vieux costume vert émeraude qu’il avait lors de son arrestation. Pour El-Eulma, ce costume était pourtant le summum de l’élégance. «Sans ce costume, elle ne m’aurait peutêtre jamais remarqué», dit-il avec humour. C’est en effet à El- Eulma, que le destin lui fait croiser la route de celle qui va être la compagne de sa vie, mais cela nous ramène à une autre histoire.
A. H.

(1) La Guerre d’Algérie en France (Mourepiane : l’armée des ombres) par Abderrahmane Meziane Cherif. Préface de Jacques Vergès.
(2) Sa passion pour le football, et pour l’équipe du MCEl- Eulma est légendaire. Mais il s’investit aussi beaucoup dans son rôle de supporter de l’équipe nationale. Sur le terrain, et à soixante-dix ans passés, il continue à jouer, avec et contre des «vétérans» qui ont trente ou quarante ans de plus que lui.
(3) Pour cerner davantage la personnalité de l’auteur, voici la description qu’il en donne : «Ces baraques de chantier étaient plus solides, plus belles et mieux aménagées, que les fameux chalets «Chadwick» que l’Algérie achètera, en 1994, aux Américains, pour les installer à Club-des-Pins». Et vlan !
(4) Il s’agissait, entre autres, de Mes Vergès, Ould-Aoudia, et Benabdallah.
(5) Cary Chessman, condamné à mort en 1948 pour meurtre et viol aux États-Unis, a passé 12 ans dans le couloir des condamnés à mort à la prison de Saint-Quentin. Il a été exécuté le 2 mai 1960, après avoir écrit plusieurs livres, devenus des best-sellers.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/03/29/article.php?sid=97815&cid=16

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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