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Journal intime et politique -Leila Sebbar

22 mars 2010

Nora Aceval

Journal intime et politique -Leila Sebbar  dans Nora Aceval pdf journalintimepolitique0077.pdfParis, mercredi 17 octobre 2001

2 J’allais écrire 17 octobre 1961. Bertrand Delanoë tient sa promesse, malgré des résistances manifestes à sa droite. On le voit inaugurer une plaque commémorative (dont chaque mot a été pesé, on imagine les précautions), pour les victimes du 17 octobre 1961 à Paris, sur le pont Saint-Michel. Des militants du fasciste Mégret sont là qui protestent. On peut lire sur une banderole :

« Honte aux collaborateurs du flnLa Seine était rouge, où à côté de chaque texte, en mémoire des résistants de la Deuxième Guerre mondiale, que j’ai photographié, sur les murs de la prison de La Santé, la fontaine Saint-Michel… S’inscrivent des mots qui rappellent les Algériens (on les appelait « terroristes », c’étaient des résistants) guillotinés à La Santé et dans d’autres prisons, en France et en Algérie. »… S’ils avaient lu l’inscription en lettres rouges qu’Amel ou Omer, on ne sait pas, bombent sur le quai Saint-Michel : « Ici des Algériens sont tombés pour l’indépendance de l’Algérie, le 17 octobre 1961… » Mais c’est une fiction, un roman que j’ai publié il y a trois ans

3 Comment ne pas penser à ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient ? Chaque jour, on apprend la liquidation de Palestiniens, des personnalités de l’autorité palestinienne par l’armée israélienne. Sharon les revendique ; il s’agit de crimes d’État et ils sont légitimés parce que des militaires en uniforme et armés, de Tsahal ou des services secrets se chargent de ces exécutions sommaires ? Et lorsque le général, ministre du Tourisme est assassiné à Jérusalem par un membre d’une organisation politique, on parle d’acte de terrorisme ? Le terrorisme d’État serait justifié pour raison d’État et de sécurité ? Et j’entends ce matin, à France Inter, ces mots d’Élie Barnavi, ambassadeur d’Israël à Paris : « Arafat n’est pas un pouvoir avec lequel on peut négocier, il ne contrôle pas sa rue, il n’est pas capable de mettre de l’ordre chez lui, c’est nous qui allons devoir intervenir… » Arafat devrait donc arrêter, « extrader » les résistants palestiniens, collaborer avec Sharon, pourquoi pas les liquider lui-même… et que peut-il contre les chars qui, ce matin même, occupent à nouveau la zone autonome de Gaza ?

4 Et Sharon qui se prend pour l’aigle américain, traitant Arafat de Ben Laden pour mieux le bombarder, comme les avions militaires américains bombardent sans relâche des villes afghanes, contre les talibans qu’ils ont favorisés et soutenus pendant des années, sans se soucier de leurs pratiques dictatoriales… Se préoccupent-ils de la tyrannie des régimes saoudien, pakistanais, soudanais, des provinces d’Asie centrale… Se sont-ils émus des peuples d’Amérique du Sud et d’Afrique, dont ils ont aidé les dictateurs et, par tueurs interposés, liquidé les opposants ? (Sans parler de leur politique chaotique au Vietnam.)

5 Je prends le métro. Des affiches pour visiter Israël, Tel Aviv, Jaffa « un petit pays grand comme le monde » « Superstar Holidays ». On a bombé en rouge des lettres majuscules : israël, raciste ; israël, apartheid.

6 Est-ce que les colleurs d’affiches voient les images ? Ils vont si vite. Des virtuoses. Je rate le métro pour les regarder. Ils ont dû s’arrêter à Laetitia Casta, son visage qu’ils caressent pour que la colle prenne, ses seins, ses hanches dans le long fourreau noir. On la voit en double, la même depuis plusieurs semaines, pour les Galeries Lafayette, la nouvelle muse de J.-P. Goude. La Rebelle, la Romantique. Je me demande si le colleur d’affiches, si les voyageurs ont remarqué la panoplie de la Rebelle : blouson noir, minijupe qui laisse deviner… brodequins noirs, les signes habituels de la loubarde sexy. On distingue, si on s’arrête, dans la main droite de la belle Laetitia déguisée, une petite bonbonne de gaz bleue avec une mèche (de ces bonbonnes que les terroristes des gia algériens ont souvent utilisées) et du cœur rouge qui couvre son front, s’échappe une flamme… Clin d’œil de l’homme de la mode et de la publicité, subtil. Il s’amuse, il est riche, il a des idées, beaucoup d’idées comme le publicitaire de Benetton, on se rappelle (Sarajevo, la peine de mort, le sida… pour vendre de la maille).

7 Paris, jeudi 18 octobre 2001

8 Je m’arrête au comptoir de La Palette. Je commande un café serré. J’ai eu du mal à trouver ce carnet à lignes sur lequel j’écris. Les garçons me cernent avec leurs plateaux ronds et larges. Je ne suis pas à ma place, assise, dans la salle. Ils font du zèle parce que le patron les surveille au bout du comptoir et la patronne à la caisse, rapace, elle proteste parce qu’il pleut… « Déjà les touristes américains boudent la France… la terrasse est vide… » Des Tamouls sortent des cuisines pour saluer la fille blonde, très blonde, du patron. « Hier elle avait une tenue… elle méritait une main au panier et si on la viole… elle pourra pas dire… » C’est un garçon qui parle à un habitué en noir avec imper mastic, catogan et visage bouffi, il a une bague au petit doigt. Ce qu’ils pensent des bombardements ? Pourvu que le commerce, la limonade, n’en souffrent pas… Le garçon du bar, en blanc, de jolis yeux bleus, fait du bruit, exprès, je reste trop longtemps, les soucoupes claquent sur le plateau, il frappe sur la machine… Le garçon-chef, redoutable, le même depuis plus de vingt ans, grossier, agressif, les patrons le craignent, il fait la loi dedans, dehors, pas de voitures garées au bord du trottoir… d’ailleurs il me déplace fermement à l’autre bout du comptoir : « Madame… il faut qu’on bosse, là c’est pour le service, les plats… » Les palettes exposées au-dessus du comptoir, des fétiches pour les touristes, l’art, les artistes… heureusement, les artistes (l’un d’eux est passé, il expose) boivent, ils ne s’en plaignent pas. Le rire gras des femmes qui servent, elles fument en douce. Un galeriste commande une assiette de fromages ; il lit La Chambre des officiers. Une femme à côté dit qu’elle a vu le film : « C’est dur, mais c’est bien, ça vaut le coup. » Dans leur boîte, ils n’ont pas reçu d’enveloppe suspecte avec de la poudre blanche ou noire… « Pour l’instant, on est tranquilles, c’est pas comme chez eux, les Américains, c’est pas marrant, ils se doutaient pas, personne se doutait, sauf les autres, les kamikazes à Ben Laden… Celui-là on se demande où il est. Ils n’ont pas mis la main dessus. Si ça se trouve, il est à New York, déguisé en Américain moyen, pas de barbe ni moustache ni turban. »

9 Je pense à mon père. Qu’aurait-il dit devant le spectacle continu des tours qui s’effondrent, nuage et feu, il ne reste rien. Mon père, Algérien musulman et républicain laïque, il était hostile au libéralisme de l’empire américain, à sa puissance économique sans foi ni loi. Après l’indépendance algérienne, il avait subi, comme d’autres, les impératifs de l’empire soviétique, il a assisté, de l’autre côté de la mer au remplacement progressif de l’urss par les usa. Les pétroliers américains en Algérie, protégés plus efficacement que le peuple, contre les attentats des gia, occupent la place comme dans le Golfe, en Asie centrale… Le pouvoir Bouteflika et ses généraux font alliance avec l’Amérique, après les tours, contre les terroristes locaux et internationaux… L’Algérie devrait, comme l’Afrique du Sud, engager une vaste opération : Vérité et réconciliation pour juger les criminels des deux côtés. Ainsi les Algériens pourraient-ils vivre dans la paix. Mais le gouvernement redoute de perdre le pouvoir… Je quitte La Palette avec les grognements du chef des garçons, plus cupide que la patronne, à l’affût des riches touristes américains.

10 .Une lettre que je n’attendais pas. Nora Aceval, une conteuse des hauts plateaux, en Algérie, mon pays de naissance, m’envoie par l’intermédiaire d’un ami, des documents que je n’aurais jamais obtenus autrement : une photo de l’école de mon père à Aflou, une photocopie de la page du registre matricule de l’école de garçons indigènes fondée en 1934, où figure le nom de mon père : Sebbar Mohamed, né le 17 juin 1913 à Ténès, titulaire, élève de l’école normale d’Alger de 1932 à 1935, nommé à Aflou le 16 septembre 1940 (ce que ne dit pas la fiche administrative, c’est que mon père a été muté d’office d’El Bordj à Aflou, en relégation, pour raisons politiques, en même temps que l’uléma Brahim, ma mère me l’a raconté après la mort de mon père en 1997, à Nice). Ma mère figure sur le registre matricule de l’école de filles indigènes : Sebbar Renée, née Bordas, le 17 avril 1918 à Saint-Privat (Corrèze). Date de nomination : 16 septembre 1940. Les écoles ont changé de nom avec l’indépendance ; l’école de filles s’appelle : Hassiba Ben Bouali, une héroïne locale de la guerre de libération, Hadj Aïssa Saïd a donné son nom à l’école de garçons, lui aussi, héros de l’indépendance algérienne.

11 J’ai sous les yeux une photographie du groupe scolaire, une ancienne carte postale, je pense, avec aflou en lettres capitales. Nora Aceval qui travaille avec Henri Gougaud sur les contes qu’elle recueille, a filmé des femmes sous la tente près d’Aflou. Ghezala, la gazelle, a pleuré lorsque Nora lui a parlé d’une native d’Aflou, Leïla, qui vit loin et peut-être un jour… Ces beaux tapis d’Aflou, rouge et noir, de haute laine, d’une fiction à l’autre, le tapis d’Aflou revient. Celui que ma mère m’a donné, je ne sais pas pourquoi je ne le déroule pas… Ghezala a dit à Nora qu’elle est ma sœur des hauts plateaux, même si elle ne me connaît pas, et les élèves de mon père ont fait l’éloge du maître (mon père m’a souvent dit qu’il avait formé autant de cadres de l’Algérie indépendante que de moudjahidines).

12 Qui se souvient, aujourd’hui, de l’infirmière française qui allait à cheval à travers les plateaux d’alfa pour soigner les nomades et accoucher les femmes ? C’est elle, Juliette Grangury, qui nous a mises au monde, mes sœurs Lysel et Danièle et moi. Elle vit à Hyères dans la ville des palmiers. Elle m’a envoyé des photos d’Aflou, de l’hôpital où elle a travaillé.

13 Je me rappelle la fête de Randja : une immense salle au sol recouvert de tapis d’Aflou, dix, vingt, trente. La famille d’Aflou à Lodève avait prêté ses tapis tissés par les femmes d’Aflou. Celles qui avaient suivi les maris après 1962, des tisserandes accomplies, ont travaillé à Lodève pour la manufacture des Gobelins. J’ai parlé d’elles dans la nouvelle « Le village nègre » dans Soldats. Le père de Randja m’a montré des photos de l’école de mon père et des petites filles de l’école de ma mère, à Aflou. Il connaissait Juliette Grangury, l’infirmière, « une femme » a-t-il dit, « qui n’avait peur de rien ». Il m’a aussi montré le livre de l’ancien administrateur Georges Hirtz : L’Algérie nomade et ksourienne où il raconte le djebel Amour et le djebel Nador, son travail avec les caïds et les bachaghas, ses tournées chez les nomades, les discussions sous la tente… Une belle photo de caïds, dont le caïd Daho Daho (Étienne Daho, le chanteur, est fils de harki, je l’ai appris d’un cousin) et le caïd chef de tribu, l’ancêtre de Randja… Je me rappelle les Nuits de la correspondance à Manosque, il y a un an environ, où je ne cherchais pas Giono, mais des Arabes en exil. Dans une vieille rue triste, ils étaient attablés sur le trottoir d’un café Le Djebel Amour. J’ai pris un café au comptoir, seule femme, des hommes jouaient aux dominos, et j’ai parlé au patron d’Aflou où je suis née, mais que je ne connais pas. Je n’étais plus une étrangère, presque une sœur… Il m’a offert le café. J’ai pris une photo de lui devant son café, je la lui ai envoyée. Si je reviens à Manosque… Manosque n’est pas loin de Gap où je vais bientôt. Je verrai. Il m’a parlé de deux familles d’Aflou, des frères, cousins du père de Randja.

14 Quand j’irai à Aflou ? Avec Nora, sinon jamais.

15 Paris-Orly – Gap, vendredi 19 octobre 2001

16 Tôt le matin, l’aéroport d’Orly. À la cafétéria, un café serré. En face de moi, sur la table ronde, haute sur pied, un homme prend son petit-déjeuner, seul, debout. Entre 30 et 40 ans. Comme s’il n’avait pas quitté la table de sa cuisine, il mange, vorace. Il trempe un croissant dans sa tasse de café au lait, l’enfant pressé, en retard pour l’école… ça coule, ça déborde, ça bave… Je suis devant lui, à la même table étroite, il ne me voit pas. Il avale, mastique, liquide. Il y aura toujours des garçons pour faire le service, nettoyer, comme sa mère a dû le faire, les miettes de croissant imbibées de café au lait, la soucoupe pleine de restes humides, la table tachée tout autour de la tasse. Il s’essuie la bouche avec la serviette de papier froissée, mouillée, qu’il jette sur la table, je suis toujours là, il ne m’a pas vue. Il s’en va.

17 Dans l’avion, des petits pains au chocolat, rassis et trop froids, comme toujours. Peu de voyageurs pour Marseille. Maïssa Bey arrive d’Alger. On bavarde. À Marseille, Annette de l’association Littera de Gap nous attend. L’autoroute, symbole de la mondialisation… Le paysage n’existe pas. Je croyais retrouver la Provence, je ne sais pas dans quel pays je suis, jusqu’à Sisteron. De la Haute-Provence aux Hautes-Alpes, la route sinue suivant la Durance, presque la Loire avec ses petites îles à sec et ses langues d’eau, l’une de sable, l’autre de cailloux. On voit, entre les collines, des vergers, comme des vagues blanches à crêtes, une moustiquaire les recouvre, lisse à petites œillères, parfois relevée au bord d’un arbre, mousseline des siestes tropicales. Et des moutons, le berger assis sur la butte, il lit un livre ?

18 À Gap, un cèdre centenaire sur la place et un figuier dans une cour intérieure. Je retrouve Martine, Christiane, l’équipe de Littera qui organise une rencontre littéraire : « Passer d’une rive à l’autre », avec des écrivains du Maghreb : Amina Saïd, Mahi Binebine, Albert Bensoussan, Maïssa et moi. Nous parlerons du pays d’enfance, de la guerre, de l’exil. Martine Picard a salué chacun de nous avec un objet symbolique. L’étrange, c’est qu’elle a choisi pour moi une boîte de tabac à chiquer (vide) que son mari a trouvée sur un chantier. Il aurait pu ne pas la ramasser, la jeter en chemin. Il l’a donnée à Martine qui a pensé à moi. Je ne lui ai pourtant jamais parlé de ces boîtes petites et rondes en alu brillant, une Afrique en relief et entre deux étoiles : makla ifrikia en français et en arabe, écrit sur l’une des faces. Peut-être à cause de la nouvelle « Monologue du soldat » ? Où père et fils fument, ils ne savent pas se parler, ils roulent des cigarettes de la même manière avec du papier Zigzag, le zouave à chéchia rouge est dessiné sur le carton jaune. Ces boîtes, je les ramasse sur les trottoirs, dans les caniveaux, entières ou écrasées, quand je marche dans Paris. Elles marquent mes routes arabes. Je sais que ce sont les pères qui achètent encore ce tabac à chiquer. Les fils fument des Marlboro.

19 L’intuition de Martine, de son mari, m’a sidérée.

20 Nous avons passé deux jours à parler Nord/Sud, Sud/Nord. Un vieil homme m’a arrêtée à l’entrée de la salle de conférence. Il ne pouvait pas rester. Il m’avait reconnue… Un instituteur de Tlemcen, Jean Neveu, ami de mes parents, dans les années cinquante en Algérie. Il m’a raconté une anecdote qui m’a bouleversée, je l’avais oubliée et elle faisait exactement le lien avec « Les jeunes filles de la colonie », un fragment autobiographique d’Une enfance outre-mer (publié avant l’été en « Points Virgule » au Seuil) où Maïssa Bey a écrit un texte sur l’assassinat de son père, instituteur en Algérie, pendant la guerre de libération. Un croisement de correspondances, de signes, de connivences. Albert Bensoussan a écrit un récit, « L’enfant perdu » dans Une enfance algérienne (Folio) où il raconte sa découverte d’une petite fille arabe et de sa maison à Alger.

21 J’ai passé la soirée dans un pub, avec Amar Assas, qui dirige une importante association d’insertion à Gap. Il est intelligent, perspicace, il faut des passeurs comme lui, passeurs d’histoire, de mémoire, d’une génération à l’autre, d’un pays à l’autre, de la maison maternelle à la maison de France, où il devrait avec d’autres, occuper dans la mixité sociale, culturelle, la parité aussi, des postes de pouvoir, décisionnaires. Ainsi, on s’inquiéterait moins de la violence dans les banlieues et les quartiers populaires : un Sud que le Nord hésite encore à reconnaître comme citoyen à part entière. Amar est fils de harki. À 5 ans, il a quitté les Aurès pour la France et ses hameaux forestiers où son père a travaillé. Rosans, à côté de Gap, a eu son camp de harkis dès 1963. Demain, je vais à Rosans avec Amar et sa fille Inès.

22 Rosans, samedi 20 octobre 2001

23 Au Café du Nord, avec Amar, Martine, Christiane. Le père d’Amar est assis à une autre table. Un bel homme avec une toque de fourrure. De la fenêtre du café, on voit la cour de l’école. L’école de filles, séparée de l’école de garçons, deux inscriptions en lettres rouges, au fronton de chacune. J’ai pris des photos ratées. Amar, du camp de harkis à un kilomètre, venait à cette école. Il dit que le paysage ressemble aux Aurès. Il connaît chaque colline, plateau, vallée, gorges de l’Aygues, la rivière. Les escargots qu’il ramassait, il les vendait. « Chez nous on ne mange pas les escargots. » Nora Aceval, la conteuse des hauts plateaux de Tiaret m’a raconté que les nomades traitent les habitants du Tell, des montagnards, de « mangeurs d’escargots » pour signifier qu’ils ne sont pas raffinés. Dans l’écomusée, Ranina m’a montré une photographie de Rosans et à côté une photographie de Michelet, un village kabyle construit sur une butte. Elle dit que Rosans ressemble à un village kabyle, elle est fille de Kabyles « rapatriés ». Une légende raconte que le nom de Rosans serait lié aux roses trémières qu’un chef sarrasin aurait cultivées, lors des incursions sarrasines (à Narbonne, dès le viiie siècle). Nous ne sommes pas allés dans la tour sarrasine, la belle tour carrée au bord du village. Dans le carré musulman, quatre tombes, avec lettres arabes et françaises, le cimetière domine la vallée. La tête ronde des alambics de lavande m’a rappelé la stèle tombale musulmane qui reproduit le turban dans certains cimetières turcs. Ranina m’a expliqué que le nom de ces alambics « Têtes de Maure » est lié à l’origine égyptienne de cette technique de distillation. Rosans est fidèle à ses Sarrasins et les Algériens, Français musulmans, fidèles à Rosans où ils habitent, désormais, des maisons neuves dans une belle cité qui n’est plus un camp. Le travail de la mémoire peut s’accomplir. Amar, Ranina, d’autres avec eux, aidés par le jeune maire originaire de Picardie, peuvent aujourd’hui rompre le silence sur leur histoire. Ranina a exposé des tapis tissés par ses tantes dans l’écomusée, et des plats en terre traditionnels. Le maire gardera-t-il la devise qui figure sur le cachet de la mairie Deo duce, Ferro comite « Dieu pour guide, le fer pour compagne » ? Cette devise, écrite de part et d’autre du blason à trois roses, résonne aujourd’hui sinistrement… Surtout si, comme le rappelle le dépliant, au xvie siècle les protestants ont détruit les églises de la région et celle de Rosans « Notre-Dame la Blanche » avant d’être eux-mêmes persécutés au xviie siècle, contraints à la conversion et à l’abjuration…

24 Entre Rosans et Gap, un village : Montmaure.

25 Paris, dimanche 21 octobre 2001

26 Paris-Orly – Denfert-Rochereau. Le lion de Belfort est de retour, toujours vert et triomphant, il a défendu Paris en 1870… Sur le socle : « Défense nationale, 1870. » Maïssa a rendez-vous au Maghreb des livres, je dois animer une table ronde au Salon du livre de l’outre-mer organisé par le secrétariat d’État à l’outre-mer. Dans les jardins, une belle librairie sous la tente.

27 La Guyane est à l’honneur. Mais Serge Patient n’a pas pu venir à Paris, une grève des transports – et Joseph Zobel est souffrant. On parlera d’une enfance outre-mer avec Kossi Efoui et Marie-Thérèse Humbert, le Togo et l’île Maurice, le pays d’enfance où chacun revient dans ses livres depuis la France, terre d’exil. Kossi a parlé avec une belle voix et des gestes de prédicateur, Marie-Thérèse d’une voix douce et déterminée. Ils ont dit avec humour un fragment tragique du roman familial. Marie-Thérèse Humbert en écrivant « Les galants de Lydie », Kossi Efoui, « Enfant, je n’inventais pas d’histoires », deux récits autobiographiques publiés dans Une enfance outremer. L’histoire coloniale fait retour, avec les écrivains et la terreur des dictatures, comme au salon du Maghreb des livres organisé par l’association Coup de soleil et son président Georges Morin. Grâce à Bertrand Delanoë, né en Tunisie, maire de Paris, le salon a eu lieu dans les salons de l’Hôtel de Ville, l’or, la pourpre et les miroirs n’ont pas empêché la solidarité et les rencontres ; Nora Aceval avec d’autres conteurs, dans une belle salle en demi-lune, avec sofas et coussins, a raconté des histoires aux enfants. La librairie où se sont pressés les lecteurs était un bain turc. Les revues ont profité du luxe de l’espace : Algérie/Littérature/Action, Marie Virolle était là avec Christiane Achour, Étoiles d’encre avec Marie-Noël Arras qui vit entre la France et l’Algérie et Dominique Le Boucher. Ces revues sont imprimées tantôt en Algérie, tantôt en France, diffusées dans les deux pays. Peu à peu, l’Algérie retrouve ses écrivains, ses imprimeurs. Un nouvel éditeur Barzakh vient de publier Terre Inter-Dite, dix écrivains algériens parlent de l’enfance, 1995-1997, de Dominique Le Boucher, avec une photo de couverture de Jacques Dumont : les enfants de Saint-Ouen, des portraits tagués, semble-t-il. À sa manière très particulier, D. Le Boucher, avec une grande subtilité, interroge des écrivains sur leur texte et intervient en critique littéraire et en écrivain. Quelque chose se dit, vraiment, de part et d’autre, parlant/parlé, une conversation intelligente qui donne à réfléchir. Jean-Jacques Gonzalès devait être présent avec 2000 ans d’Algérie, une revue qu’il publie chez Séguier et les autobiographies algériennes (enfance et adolescence) : la sienne Oran, celle de Djilali Bencheich Mon frère ennemi, Le Cornet de Jujubes, d’Andrée Job-Querzola, la ville de Sidi-Bel-Abbès dans les années cinquante, la ville d’Annie Cohen et de Maïssa Bey qui vit et travaille à Bel-Abbès, à l’ouest d’Alger.

28 Merzak Allouache a projeté son dernier film L’Autre monde, l’Algérie encore… et peut-être Jean-Pierre Lledo a pu présenter son beau portrait de l’écrivain Jean Pélégri, l’ami de Camus, Dib, Roblès, Sénac… Il passera sur France 3 et sur Arte… Espérons.

29 Un salon heureux, cette année. Malgré la tragédie à laquelle chacun a pensé, forcément.

30 Paris, lundi 22 octobre 2001

31 Je n’ai plus l’énergie de la colère.

32 Un jour plat. Neurones plats. J’ai vu le film de Coline Serreau Chaos, un beau titre pour un film raté. Plein de bonnes intentions et boursouflé, côté bourgeois, côté pègre. La fille prostituée, une Algérienne de France… Sa famille caricaturée. Bien sûr la violence existe dans les familles du Maghreb, immigrées en France. Mais de plus en plus les filles savent résister à la tyrannie paternelle et tribale, peut-être davantage qu’au Maghreb même. D’un cas exceptionnel, traité comme de la bande dessinée, Coline Serreau passe à la généralité. Un film inutile.

33 Paris, mardi 23 octobre 2001

34 On tue les Palestiniens. Tous les jours.

35 Crimes de guerre israéliens.

36 Sapho, invitée à France Inter, parle du livre collectif qu’elle a mis en œuvre : Un très Proche-Orient, pour la paix. (Quelle paix ? Dans quelles conditions ?) Écrivains, philosophes, psychanalystes, ont écrit. Une centaine. J’ai écrit aussi. Rachid Koraïchi a dessiné des gravures comme il l’a fait pour un long poème de Mohammed Dib : L’Enfant jazz.

37 Des tanks israéliens occupent des villes de la zone autonome palestinienne.

38 Laetitia Casta a une petite fille, elle l’appelle Satine.

39 Laura Flessel a une petite fille, elle l’appelle Leïlou.

40 Paris, mercredi 24 octobre 2001

41 J’écoute France Info. Les bombardements américains se poursuivent sur Kaboul. Les frappes ne sont pas toutes stratégiques et chirurgicales. Des civils afghans meurent, on ne sait pas combien. Les Américains ne voient pas tout ce qui se passe loin de chez eux, on sélectionne les images et l’information, pour quelle efficacité ? Quelle raison d’État ? Dix Palestiniens ont été tués cette nuit. « Des terroristes », affirme Sharon à chaque liquidation criminelle. Pour un Israélien, ministre et général, trente à cinquante Palestiniens assassinés. On a enterré un jeune chrétien, une manifestation pacifique a eu lieu, chrétiens et musulmans solidaires contre l’occupation israélienne, on a entendu à la télévision des prêtres protester contre le blocus, la précarité extrême, l’injustice, la répression.

42 J’ai lu ce matin dans Libération l’article de Sophie Bessis, intelligent, lucide. Enfin une réflexion politique argumentée.

43 On assiste au retour du politique, occulté, chasse gardée des décideurs politiques et économiques, complices. Enfin, on comprend que tout ne se vaut pas, que le droit à la justice est bafoué partout et jusqu’au droit à vivre. Enfin, si on vit en Europe, on peut se dire que l’Europe ne sera pas le supplétif des États-Unis, qu’elle sera adulte et autonome, qu’elle aura un poids dans le conflit du Moyen-Orient et qu’elle se donnera les moyens pacifiques de faire respecter les droits des citoyens partout où les citoyens ne sont encore que des sujets. Je rêve de cette Europe sociale, citoyenne, solidaire, une utopie ? Je crois à cette utopie et que l’Europe fera tous les ponts possibles avec la Méditerranée et l’Afrique. Une utopie, oui, mais salutaire. Je sais qu’il faut se méfier des utopies réalisées. Ça existe ?

44 Et je continue, obsessionnelle, à découper la presse, les photographies de guerre, exode, catastrophe… Relevant, comme un employé au cadastre, les lignes de déplacement, les passages de frontière, tous les exils de guerre, de crise mondiale où les civils se perdent… C’est ce que je raconte dans les nouvelles de Soldats.

45 Et cependant que les chefs d’États profitent de l’alliance anti-terroriste, à Paris, « l’avant-garde » des Arts et Lettres bavarde, dans un grand forum de « L’impératif pornographique », « inséparable de bouleversements décisifs à l’œuvre dans nos sociétés… » (annonce le dépliant qui invite au centre Pompidou). Le réveil politique a été brutal, ce 11 septembre 2001. L’attentat a bouleversé l’ordre du monde, pour quel nouvel ordre ? Il a donné un coup d’arrêt à ces exhibitions obscènes qu’imposent les médias et les snobs de la « Cité des lettres » qui se pâment lorsque Houellebecq fait l’éloge de la prostitution et du tourisme sexuel, en faisant semblant de fustiger le tourisme de masse dont il est un des adeptes. Il dit, se promenant dans les rues des prostituées thaïlandaises : « C’est joyeux… » et il est émerveillé de la gentillesse des filles… Il est pire que les petits bourgeois français qu’il ridiculise dans son livre, un roman aussi filandreux et fade et vide que son personnage, à peine un article de tourisme mou pour l’hebdo vsd. Ce qui fait peine, c’est que les lecteurs, lectrices de cette prose grise et fastidieuse, de cette pensée zéro, ne manquent pas.

46 Autre manifestation pornographique, ce matin, le bureau de poste de la rue de Tolbiac à Paris fait la fête. Décoration misérable en noir et orange. Toiles d’araignée blanchâtres, citrouilles et ballons… Une postière s’est déguisée en sorcière pour vendre les planches Halloween, des timbres à découper : citrouille phosphorescente, sorcière sur balai, crâne de squelette, fiole à poison, chauve-souris… tout ce qui fait peur à des enfants américains et français… Une initiative postière à l’avant-poste de ces journées festives, avec des signes de mort multipliés par combien de millions ? Le cynisme marchand est sans vergogne. Je n’irai pas à Monoprix pour subir ces niaiseries sinistres.

47 Jeudi 25 octobre 2001

48 Les Américains qui n’ont pas signé la Convention internationale anti-mines, lancent sur l’Afghanistan des bombes à fragmentation… le pays le plus miné avec le Cambodge.

49 Les hommes de l’Alliance du Nord ne sont pas d’accord avec la stratégie américaine dans leur pays.

50 L’armée américaine ne cherche plus à capturer Ben Laden. L’un des chefs de l’Alliance a été pris par les talibans.

51 Vendredi 26 octobre 2001

52 Les talibans ont réellement capturé Abdul Hak qui s’enfuyait à cheval sous la protection de la cia… Ils l’ont exécuté, fusillé avec Kalachnikov. Il s’était battu contre les Soviétiques, il meurt, tué par les balles d’un fusil soviétique.

53 Samedi 27 octobre 2001

54 J’écoute rfi. Pour Halloween, les enfants américains se déguiseront en Ben Laden avec masque d’islamiste terroriste…

55 Dans les cours des écoles de France, les enfants jouent à la guerre. Ben Laden est l’ennemi à abattre. Et les petits Mohamed, Farid, Arezki, Oussama ?

56 À Sao Paulo, la sorcière a un corps de danseuse orientale et le visage de Ben Laden, bouche lippue, nez crochu du voleur arabe (Le voleur de Bagdad…) alors qu’il a justement un nez mince et droit. L’Orient des écrivains du xixe siècle est loin…

57 Les autorités américaines commencent à penser que les terroristes du charbon sont américains. Le monstre est à l’intérieur, diffus, invisible, insaisissable, pire que celui qu’on bombarde sans savoir où il se trouve, loin de l’Amérique.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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