Au début, l’idée était d’écrire sur Ouyahia, le Premier ministre vague et prudent de notre RADP, d’écrire sur sa faconde, son habilité à parler aux Algériens en algérien et avec la langue algérienne, sur son intelligence orale remarquable, capable de nous faire voir la lune carrée à cause d’impératifs macro-économiques invisibles pour nous, sur sa dernière sortie médiatique en somme. C’était l’idée de début et elle était bonne. Malgré le risque, ou le risque d’excès ou le risque de provoquer une susceptibilité. Car Ouyahia reste quand même admirable : dans la distribution des rôles dans le casting de notre Pouvoir, il a réussi à incarner la raison et le surmoi : il parle rarement et quand il le fait, il fait avec tellement de charme qu’on a envie de lui tendre notre cou pour une caresse animale. Son jeu de scène est tellement bien étudié qu’il ressemble à la Vérité, à s’y méprendre.
Après un très long silence qui lui a permis de rester propre et de cultiver de la distance et donc de l’hygiène, il est intervenu pour faire le bilan du chahut de gamins, englobant cette fois-ci les gamins, quelques partis et le reste. L’habilité de cet homme, qui sait ce que parler veut dire, vient du fait qu’il est finalement l’un des derniers politiques encore en activité dans le pays. Sa méthode ? Faire croire qu’il ne fait jamais de la politique, mais seulement du constat et une collection d’évidences. Tout ce que le pays a vécu depuis des mois comme crises, dossiers, affaires, grèves, rumeurs, a fini par être résumé par lui sous la forme de deux ou trois pastilles mentholées. Et lorsqu’on écoute bien cet homme, on se met toujours à fredonner la même chanson inexistante : Ouyahia est l’avenir de l’homme. L’homme a toujours raison.
Du coup, on se retrouve avec le parfait candidat à un avenir encore sous papier-cadeau : il ne heurte jamais Bouteflika, ne ressemble pas à Belkhadem qui ne pèse rien, ne ferme la porte à personne, parle comme un Boudiaf comptable gestionnaire des ressources humaines, se moque avec charme des oppositions au lieu de les charger avec hargne, et prend le rôle d’un simple analyste algérien assis dans le café maure de Ouled-Fusible, village habité par des médecins en grève et d’enseignants en berne.
Ouyahia a été là en 90, durant toutes les années 90, puis en 2000 et durant toute la décennie 2000 ; mais curieusement, personne ne s’en souvient. Tout ce que l’on sait, c’est que Ouyahia parle bien. Cela ne vous rappelle rien ? Si, en principe : le principe de l’hypnose et de l’amnésie de survie.
Quand un peuple manque cruellement d’un leader, il prendra un réveille-matin pour le chant d’un cygne. Le bonhomme est donc dans le bon rôle : une opposition qui ne s’oppose pas, un chef de parti, une alternative dormante, un gestionnaire, un homme qui parle algérien, un bon comptable et un possible consensus entre la survie et le changement.
Vous comprenez donc pourquoi, au début, l’idée était de parler d’Ouayhia, Ahmed. Au début. Mais hier le ciel était beau, le chroniqueur avait d’autres soucis. Celui de s’expliquer son Être et son Néant par exemple, revoir ses enfants, lire un livre sur les Chaldéens pour relativiser ses propres croyances, marcher pour retrouver la terre avec la plante de pied d’André Gide, gagner de l’argent. Car, très sérieusement, la « politique » donne la nausée aux Algériens. Elle étouffe en soi la métaphysique, le besoin de croire, l’épopée du sens et l’humanité qui ouvre droit à des interrogations plus profondes sur le don de la Présence au monde. Ecrire sur Ouyahia est une mauvaise idée, d’autant qu’il peut s’en vexer et faire oublier que le ciel était si beau hier et méritait toute notre attention.


































15 mars 2010
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