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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 4ème partie -Chapitre IV

16 février 2010

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Chapitre IV

Malignon, renversé dans un fauteuil, allongeant les jambes devant le grand feu qui flambait, attendait tranquillement. Il avait eu le raffinement de fermer les rideaux des fenêtres et d’allumer les bougies. La première pièce, où il se trouvait, était vivement éclairée par un petit lustre et deux candélabres. Dans la chambre, au contraire,

une obscurité régnait ; seule la suspension de cristal mettait là un crépuscule à demi éteint. Malignon tira sa montre. – Fichtre ! murmura-t-il, est-ce qu’elle me ferait encore poser aujourd’hui ? Et il eut un léger bâillement. Il attendait depuis une heure, il ne s’amusait guère. Cependant, il se leva, donna un coup d’oeil aux préparatifs. L’arrangement des fauteuils ne lui plut pas, il roula une causeuse devant la cheminée. Les bougies brûlaient avec des reflets roses, dans les tentures de cretonne, la pièce se chauffait, silencieuse, étouffée ; tandis que, au-dehors, soufflaient de brusques coups de vent. Puis, il visita une dernière fois la chambre, et là il goûta une satisfaction de vanité : elle lui paraissait très bien, tout à fait « chic », capitonnée comme une alcôve, le lit perdu dans une ombre voluptueuse. Au moment où il donnait une bonne tournure aux dentelles des oreillers, on frappa trois coups rapides. C’était le signal. – Enfin, dit-il tout haut, d’un air triomphant. Et il courut ouvrir. Juliette entra, la voilette baissée, empaquetée dans un manteau de fourrure. Pendant que Malignon refermait doucement la porte, elle resta un instant – 275 – immobile, sans qu’on pût voir l’émotion qui lui coupait la parole. Mais, avant que le jeune homme ait eu le temps de lui prendre la main, elle releva sa voilette, elle montra son visage souriant, un peu pâle, très calme. – Tiens ! vous avez allumé, s’écria-t-elle. Je croyais que vous détestiez ça, les bougies en plein jour. Malignon, qui s’apprêtait à la serrer dans ses bras, d’un geste passionné qu’il avait médité, fut décontenancé et expliqua que le jour était trop laid, que ses fenêtres donnaient sur des terrains vagues. D’ailleurs, il adorait la nuit. – On ne sait jamais avec vous, reprit-elle en le plaisantant. Le printemps dernier, à mon bal d’enfants, vous m’avez fait toute une affaire. on était dans un caveau, on aurait cru entrer chez un mort… Enfin, mettons que votre goût a changé. Elle semblait en visite, affectant une assurance qui grossissait un peu sa voix. C’était le seul indice de son trouble. Par moments, elle avait une légère contraction du menton, comme si elle eût éprouvé une gêne dans la gorge. Mais ses yeux brillaient, elle goûtait le vif plaisir de son imprudence. Cela la changeait, elle songeait à madame de Chermette, qui avait un amant. Mon Dieu ! c’était drôle tout de même. – Voyons votre installation, reprit-elle. Et elle fit le tour de la pièce. Il la suivait, réfléchissant qu’il aurait dû l’embrasser tout de suite ; maintenant, il ne pouvait plus, il devait attendre. Pourtant, elle regardait les meubles, examinait les murs, levait la tête, se reculait, tout en parlant. – Je n’aime guère votre cretonne. Elle est d’un commun ! Où avez-vous trouvé ce rose abominable ?… Tiens, voilà une chaise qui serait gentille, si le bois n’était pas si doré… Et pas un tableau, pas un bibelot ; rien que votre lustre et vos candélabres qui – 276 – manquent de style… Ah bien ! mon cher, je vous conseille de vous moquer encore de mon pavillon japonais ! Elle riait, elle se vengeait de ses anciennes attaques, dont elle lui avait toujours tenu rancune. – Il est joli votre goût, parlons-en !… Mais vous ne savez pas que mon magot vaut mieux que tout votre mobilier !… Un commis de nouveautés n’aurait pas voulu de ce rose-là. Vous avez donc fait le rêve de séduire votre blanchisseuse ? Malignon, très vexé, ne répondait rien. Il essayait de la conduire dans la chambre. Elle resta sur le seuil, en disant qu’elle n’entrait pas dans les endroits où il faisait si noir. D’ailleurs, elle voyait suffisamment, la chambre valait le salon. Tout ça sortait du faubourg Saint-Antoine. Et ce fut surtout la suspension qui l’égaya. Elle fut impitoyable, elle revenait sans cesse à cette veilleuse de camelote, le rêve des petites ouvrières qui ne sont pas dans leurs meubles. On trouvait des suspensions pareilles dans tous les bazars pour sept francs cinquante. – Je l’ai payée quatre-vingt-dix francs, finit par crier Malignon, impatienté. Alors, elle parut enchantée de l’avoir mis en colère. Il s’était calmé, il lui demanda sournoisement : – Vous ne retirez pas votre manteau ? – Si, répondit-elle ; il fait une chaleur chez vous ! Elle ôta même son chapeau, qu’il alla porter avec la fourrure sur le lit. Quand il revint, il la trouva assise devant le feu, – 277 – regardant encore autour d’elle. Elle était redevenue sérieuse ; elle consentit à se montrer conciliante. – C’est très laid, mais vous n’êtes tout de même pas mal. Les deux pièces auraient pu être très bien. – Oh ! pour ce que je veux en faire ! laissa-t-il échapper, avec un geste d’insouciance. Il regretta tout de suite cette parole stupide. On ne pouvait pas être plus grossier, ni plus maladroit. Elle avait baissé la tête, reprise d’une gêne douloureuse à la gorge. Pendant un instant, elle venait d’oublier pourquoi elle était là. Il voulut au moins profiter de l’embarras où il l’avait mise. – Juliette, murmura-t-il en se penchant vers elle. Elle le fit asseoir d’un geste. C’était aux bains de mer, à Trouville, que Malignon, ennuyé par la vue de l’Océan, avait eu la belle idée de tomber amoureux. Depuis trois années déjà, ils vivaient dans une familiarité querelleuse. Un soir, il lui prit la main. Elle ne se fâcha pas, plaisanta d’abord. Puis, la tête vide, le coeur libre, elle s’imagina qu’elle l’aimait. Jusqu’à ce jour, elle avait à peu près fait tout ce que faisaient ses amies, autour d’elle ; mais une passion lui manquait, la curiosité et le besoin d’être comme les autres la poussèrent. Dans les commencements, si le jeune homme s’était montré brutal, elle aurait infailliblement succombé. Il eut la fatuité de vouloir vaincre par son esprit, il la laissa s’habituer au jeu de coquette qu’elle jouait. Aussi, dès sa première violence, une nuit qu’ils regardaient la mer ensemble, comme des amants d’opéra-comique, l’avait-elle chassé, étonnée, irritée de ce qu’il dérangeait ce roman dont elle s’amusait. A Paris, Malignon s’était juré d’être plus habile. Il venait de la reprendre dans une période d’ennui, à la fin d’un hiver fatigant, lorsque les plaisirs connus, les dîners, les bals, les premières représentations, commençaient à la désoler par leur monotonie. L’idée d’un appartement meublé tout exprès dans un quartier – 278 – perdu, le mystère d’un pareil rendez-vous, la pointe d’odeur suspecte qu’elle flairait, l’avaient séduite. Cela lui semblait original, il fallait bien tout voir. Et elle avait, au fond d’elle, un si beau calme, qu’elle n’était guère plus troublée chez Malignon que chez les peintres où elle montait quêter des toiles pour ses ventes de charité. – Juliette, Juliette, répétait le jeune homme, en cherchant des inflexions de voix caressantes. – Allons, soyez raisonnable, dit-elle simplement. Et elle prit un écran chinois sur la cheminée, elle continua, très à l’aise, comme si elle se trouvait dans son propre salon : – Vous savez que nous avons répété ce matin… Je crains bien de n’avoir pas eu la main heureuse en choisissant madame Berthier. Elle fait une Mathilde pleurnicheuse, insupportable… Ce monologue si joli, quand elle s’adresse à la bourse : « Pauvre petite, je te baisais tout à l’heure… », eh bien ! elle le récite comme une pensionnaire qui a préparé un compliment… Je suis très inquiète. – Et madame de Guiraud ? demanda-t-il, en rapprochant sa chaise et en lui prenant la main. – Oh ! elle est parfaite… J’ai déniché là une excellente madame de Léry, qui aura du mordant, de la verve… Elle lui abandonnait sa main qu’il baisait entre deux phrases, sans qu’elle parût s’en apercevoir. – Mais le pis, voyez-vous, disait-elle, c’est que vous ne soyez pas là. D’abord, vous feriez des observations à madame Berthier ; ensuite, il est impossible que nous arrivions à un bon ensemble, si vous ne venez jamais. – 279 – Il avait réussi à lui poser un bras derrière la taille. – Du moment où je sais mon rôle…. murmura-t-il. – Oui, c’est très bien ; seulement, il y a la mise en scène à régler… Vous n’êtes guère gentil, de ne pas nous consacrer trois ou quatre matinées. Elle ne put continuer, il lui mettait une pluie de baisers sur le cou. Alors, elle dut remarquer qu’il la tenait dans ses bras, elle le repoussa, en le souffletant légèrement avec l’écran chinois qu’elle avait gardé. Sans doute elle s’était juré de ne pas le laisser aller plus loin. Son visage blanc rougissait sous l’ardent reflet du feu, ses lèvres s’amincissaient dans la moue d’une curieuse que ses sensations étonnent. Vraiment, ce n’était que cela ! Il aurait fallu voir jusqu’au bout ; et une peur la prenait. – Laissez-moi, balbutia-t-elle en souriant d’un air contraint, je vais encore me fâcher… Mais il crut l’avoir touchée. Il pensait très froidement : « Si je la laisse sortir d’ici comme elle est entrée, elle est perdue pour moi. » Les paroles étaient inutiles, il lui reprit les mains, voulut remonter aux épaules. Un instant, elle parut s’abandonner. Elle n’avait qu’à fermer les yeux, elle saurait. Cette envie lui venait, et elle la discutait au fond d’elle, avec une grande lucidité. Cependant, il lui sembla que quelqu’un criait non. C’était elle qui avait crié, avant même de s’être répondu. – Non, non, répétait-elle. Lâchez-moi, vous me faites du mal… Je ne veux pas, je ne veux pas. Comme il ne disait toujours rien, la poussant vers la chambre, elle se dégagea violemment. Elle obéissait à des mouvements singuliers, en dehors de ses désirs ; elle était irritée contre ellemême et contre lui. Dans son trouble, des paroles entrecoupées – 280 – lui échappaient. Ah ! certes, il la récompensait bien mal de sa confiance. Qu’espérait-il donc en montrant cette brutalité ? Elle le traita même de lâche. Jamais de la vie, elle ne le reverrait. Mais il la laissait parler pour s’étourdir, il la poursuivait avec un rire méchant et bête. Elle finit par balbutier, réfugiée derrière un fauteuil, tout d’un coup vaincue, comprenant qu’elle lui appartenait, sans qu’il eût encore avancé les mains pour la prendre, Ce fut une des minutes les plus désagréables de son existence. Et ils étaient là, face à face, le visage changé, honteux et violent, lorsqu’un bruit éclata. Ils ne comprirent pas d’abord. On avait ouvert une porte, des pas traversaient la chambre, tandis qu’une voix leur criait : – Sauvez-vous, sauvez-vous… Vous allez être surpris. C’était Hélène. Tous deux, stupéfiés, la regardaient. Leur étonnement était si grand, qu’ils en oubliaient l’embarras de leur situation. Juliette n’eut pas un mouvement de gêne. – Sauvez-vous, répétait Hélène. Votre mari sera ici dans deux minutes. – Mon mari, bégaya la jeune femme, mon mari… Pourquoi ça ? à propos de quoi ? Elle devenait imbécile. Tout se brouillait dans sa tête. Cela lui paraissait prodigieux qu’Hélène fût là et qu’elle lui parlât de son mari. Mais celle-ci eut un geste de colère. – Ah ! si vous croyez que j’ai le temps de vous expliquer… Il va venir. Vous voilà avertie. Partez vite, partez tous les deux. Alors, Juliette entra dans une agitation extraordinaire. Elle courait au milieu des pièces, bouleversée, lâchant des mots sans suite : – 281 – – Ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu… Je vous remercie. Où est mon manteau ? Que c’est bête, cette chambre toute noire ! Donnez-moi mon manteau, apportez une bougie que je trouve mon manteau… Ma chère, ne faites pas attention, si je ne vous remercie pas… Je ne sais où sont les manches ; non, je ne sais plus, je ne peux plus… La peur la paralysait, il fallut qu’Hélène l’aidât à mettre son manteau. Elle posa son chapeau de travers, ne noua même pas les brides. Mais le pis fut qu’on perdit une grande minute à chercher sa voilette, qui était tombée sous le lit… Elle balbutiait, les mains éperdues et tremblantes, tâtant sur elle si elle n’oubliait rien de compromettant. – Quelle leçon !… quelle leçon ! Ah ! c’est bien fini, par exemple ! Malignon, très pâle, avait une figure sotte. Il piétinait, se sentant détesté et ridicule. La seule réflexion nette qu’il fût en état de faire était que décidément il n’avait pas de chance. Il ne lui vint aux lèvres que cette pauvre question : – Alors, vous croyez que je dois m’en aller aussi ? Et comme on ne lui répondait pas, il prit sa canne, en continuant de causer, pour affecter un beau sang-froid. On avait tout le temps. Justement, il existait un autre escalier, un petit escalier de service abandonné, mais où l’on pouvait passer encore. Le fiacre de madame Deberle était resté devant la porte ; il les emmènerait tous deux par les quais. Et il répétait : – Calmez-vous donc. Ça s’arrange très bien… Tenez, c’est par ici. Il avait ouvert une porte, on apercevait l’enfilade des trois petites pièces, noires et délabrées, laissées dans toute leur crasse. – 282 – Une bouffée d’air humide entra. Juliette, avant de s’engager dans cette misère, eut une dernière révolte, demandant tout haut : – Comment ai-je pu venir ! Quelle abomination !… Jamais je ne me pardonnerai. – Dépêchez-vous, disait Hélène, aussi anxieuse qu’elle. Elle la poussa. Alors, la jeune femme se jeta à son cou en pleurant. C’était une réaction nerveuse. Une honte la prenait ; elle aurait voulu se défendre, dire pourquoi on l’avait trouvée chez cet homme. Puis, d’un mouvement instinctif, elle retroussa ses jupons, comme si elle allait traverser un ruisseau. Malignon, qui était passé le premier, déblayait du bout de sa botte les plâtras encombrant l’escalier de service. Les portes se refermèrent. Cependant, Hélène était restée debout au milieu du petit salon. Elle écoutait. Un silence s’était fait autour d’elle, un grand silence, chaud et enfermé, que troublait seul le pétillement des bûches réduites en braise. Ses oreilles sonnaient, elle n’entendait rien. Mais, au bout d’un temps qui lui parut interminable, il y eut un brusque roulement de voiture. C’était le fiacre de Juliette qui partait. Alors, elle soupira, elle eut toute seule un geste muet de remerciement. La pensée qu’elle n’aurait pas l’éternel remords d’avoir bassement agi la noyait d’un sentiment plein de douceur et de vague reconnaissance. Elle était soulagée, très attendrie, mais tout d’un coup si faible, après la crise atroce dont elle sortait, qu’elle ne se sentait plus la force de s’éloigner à son tour. Au fond, elle songeait qu’Henri allait venir et qu’il devait trouver quelqu’un là. On frappa, elle rouvrit tout de suite. Ce fut d’abord une grande surprise. Henri entrait, préoccupé de cette lettre sans signature qu’il avait reçue, le visage blêmi d’inquiétude. Mais, quand il l’aperçut, un cri lui échappa. – Vous !… Mon Dieu ! c’était vous ! – 283 – Et il y avait, dans ce cri, encore plus de stupeur que de joie. Il ne comptait guère sur ce rendez-vous donné avec tant de hardiesse. Puis, tous ses désirs d’homme furent éveillés par une offre si imprévue, dans le mystère voluptueux de cette retraite. – Vous m’aimez, vous m’aimez, balbutia-t-il. Enfin, vous voilà, et moi qui n’avais pas compris ! Il ouvrit les bras, il voulait la prendre. Hélène lui avait souri à son entrée. Maintenant, elle reculait, toute pâle. Sans doute, elle l’attendait, elle s’était dit qu’ils causeraient ensemble un instant, qu’elle inventerait une histoire. Et, brusquement, la situation lui apparaissait. Henri croyait à un rendez-vous. Jamais elle n’avait voulu cela. Elle se révoltait. – Henri, je vous en supplie… Laissez-moi… Mais il lui avait saisi les poignets, il l’attirait lentement, comme pour la vaincre tout de suite d’un baiser. L’amour grandi en lui pendant des mois, endormi plus tard par la rupture de leur intimité, éclatait d’autant plus violent, qu’il commençait à oublier Hélène. Tout le sang de son coeur montait à ses joues ; et elle se débattait, en lui voyant cette face ardente, qu’elle reconnaissait et qui l’effrayait. Déjà deux fois il l’avait regardée avec ces regards fous. – Laissez-moi, vous me faites peur… Je vous jure que vous vous trompez. Alors, il parut surpris de nouveau. – C’est bien vous qui m’avez écrit ? demanda-t-il. Elle hésita une seconde. Que dire, que répondre ? – Oui, murmura-t-elle enfin. – 284 – Elle ne pouvait pourtant pas livrer Juliette après l’avoir sauvée. C’était comme un abîme où elle se sentait glisser ellemême. Henri, à présent, examinait les deux pièces, s’étonnant de l’éclairage et de leur décoration. Il osa l’interroger. – Vous êtes ici chez vous ? Et comme elle se taisait : – Votre lettre m’a beaucoup tourmenté… Hélène, vous me cachez quelque chose. De grâce, rassurez-moi. Elle n’écoutait pas, elle songeait qu’il avait raison de croire à un rendez-vous. Qu’aurait-elle fait là, pourquoi l’aurait-elle attendu ? Elle ne trouvait aucune histoire. Elle n’était même plus certaine de ne pas lui avoir donné ce rendez-vous. Une étreinte l’enveloppait, dans laquelle elle disparaissait lentement. Lui, la pressait davantage. Il la questionnait de tout près, les lèvres sur les lèvres, pour lui arracher la vérité. – Vous m’attendiez, vous m’attendiez ? Alors, s’abandonnant, sans force, reprise par cette lassitude et cette douceur qui la brisaient, elle consentit à dire ce qu’il dirait, à vouloir ce qu’il voudrait. – Je vous attendais, Henri… Leurs bouches se rapprochaient encore. – Mais pourquoi cette lettre ?… Et je vous trouve ici !… Où sommes-nous donc ? – 285 – – Ne m’interrogez pas, ne cherchez jamais à savoir……. Il faut me jurer cela… C’est moi, je suis près de vous, vous le voyez bien. Que demandez-vous de plus ? – Vous m’aimez ? – Oui, je vous aime. – Vous êtes à moi, Hélène, à moi tout entière ? – Oui, tout entière. Les lèvres sur les lèvres, ils s’étaient baisés. Elle avait tout oublié, elle cédait à une force supérieure. Cela lui semblait maintenant naturel et nécessaire. Une paix s’était faite en elle, il ne lui venait plus que des sensations et des souvenirs de jeunesse. Par une journée d’hiver semblable, lorsqu’elle était jeune fille, rue des Petites-Maries, elle avait manqué mourir, dans une petite pièce sans air, devant un grand feu de charbon allumé pour un repassage. Un autre jour, en été, les fenêtres étaient ouvertes, et un pinson égaré dans la rue noire avait d’un coup d’aile fait le tour de sa chambre. Pourquoi donc songeait-elle à sa mort, pourquoi voyait-elle cet oiseau s’envoler ? Elle se sentait pleine de mélancolie et d’enfantillage, dans l’anéantissement délicieux de tout son être. – Mais tu es mouillée, murmura Henri. Tu es donc venue à pied ? Il baissait la voix pour la tutoyer, il lui parlait à l’oreille, comme si on avait pu l’entendre. Maintenant qu’elle se livrait, ses désirs tremblaient devant elle, il l’entourait d’une caresse ardente et timide, n’osant plus, retardant l’heure. Un souci fraternel lui venait pour sa santé, il avait le besoin de s’occuper d’elle, dans quelque chose d’intime et de petit. – 286 – – Tu as les pieds trempés, tu vas prendre du mal, répétait-il. Mon Dieu ! s’il y a du bon sens à courir les rues avec des souliers pareils ! Il l’avait fait asseoir devant le feu. Elle souriait, sans se défendre, lui abandonnant ses pieds pour qu’il la déchaussât. Ses petits souliers d’appartement, crevés dans les flaques du passage des Eaux, étaient lourds comme des éponges. Il les retira, les posa aux deux côtés de la cheminée. Les bas, eux aussi, restaient humides, marqués d’une tache boueuse jusqu’à la cheville. Alors, sans qu’elle songeât à rougir, d’un geste fâché et plein de tendresse dans sa brusquerie, il les lui enleva en disant : – C’est comme ça qu’on s’enrhume. Chauffe-toi. Et il avait poussé un tabouret. Les deux pieds de neige, devant la flamme, s’éclairaient d’un reflet rose. On étouffait un peu. Au fond, la chambre avec son grand lit dormait ; la veilleuse s’était noyée, un des rideaux de la portière, détaché de son embrasse, masquait à moitié la porte. Dans le petit salon, les bougies qui brûlaient très hautes, avaient mis l’odeur chaude d’une fin de soirée. Par moments, on entendait au-dehors le ruissellement d’une averse, un roulement sourd dans le grand silence. – Oui, c’est vrai, j’ai froid, murmura-t-elle avec un frisson, malgré la grosse chaleur. Ses pieds de neige étaient glacés. Alors, il voulut absolument les prendre dans ses mains. Ses mains brûlaient, elles les réchaufferaient tout de suite. – Les sens-tu ? demandait-il. Tes pieds sont si petits que je puis les envelopper tout entiers. Il les serrait dans ses doigts fiévreux. Les bouts roses passaient seulement. Elle haussait les talons, on entendait le léger – 287 – frôlement des chevilles. Il ouvrait les mains, les regardait quelques secondes, si fins, si délicats, avec leur pouce un peu écarté. La tentation fut trop forte, il les baisa. Puis, comme elle tressaillait : – Non, non, chauffe-toi… Quand tu auras chaud. Tous deux avaient perdu la conscience du temps et des lieux. Ils éprouvaient la vague sensation d’être très avant dans une longue nuit d’hiver. Ces bougies, qui s’achevaient dans la moiteur ensommeillée de la pièce, leur faisaient croire qu’ils avaient dû veiller pendant des heures. Mais ils ne savaient plus où. Autour d’eux, un désert se déroulait ; pas un bruit, pas une voix humaine, l’impression d’une mer noire où soufflait une tempête. Ils étaient hors du monde, à mille lieues des terres. Et cet oubli des liens qui les attachaient aux êtres et aux choses était si absolu, qu’il leur semblait naître là, à l’instant même, et devoir mourir là, tout à l’heure, lorsqu’ils se prendraient aux bras l’un de l’autre. Même ils ne trouvaient plus de paroles. Les mots ne rendaient plus leurs sentiments. Peut-être s’étaient-ils connus ailleurs, mais cette ancienne rencontre n’importait pas. Seule, la minute présente existait, et ils la vivaient longuement, ne parlant pas de leur amour, habitués déjà l’un à l’autre comme après dix ans de mariage. – As-tu chaud ? – Oh ! oui, merci. Une inquiétude la fit se pencher. Elle murmura : – Jamais mes souliers ne seront secs. Lui, la rassura, prit les petits souliers, les appuya contre les chenets, en disant à voix très basse : – 288 – – Comme cela, ils sécheront, je t’assure. Il se retourna, baisa encore ses pieds, monta à sa taille. La braise qui emplissait l’âtre les brûlait tous les deux. Elle n’eut pas une révolte devant ces mains tâtonnantes, que le désir égarait de nouveau. Dans l’effacement de tout ce qui l’entourait et de ce qu’elle était elle-même, le seul souvenir de sa jeunesse demeurait encore, une pièce où il faisait une chaleur aussi forte, un grand fourneau avec des fers, sur lequel elle se penchait ; et elle se rappelait qu’elle avait éprouvé un anéantissement pareil, que cela n’était pas plus doux, que les baisers dont Henri la couvrait ne lui donnaient pas une mort lente plus voluptueuse. Lorsque, tout d’un coup, il la saisit entre ses bras, pour l’emmener dans la chambre, elle eut pourtant une anxiété dernière. Elle croyait que quelqu’un avait crié, il lui semblait qu’elle oubliait quelqu’un sanglotant dans l’ombre. Mais ce ne fut qu’un frisson, elle regarda autour de la pièce, elle ne vit personne. Cette pièce lui était inconnue, aucun objet ne lui parla. Une averse plus violente tombait avec une clameur prolongée. Alors, comme prise d’un besoin de sommeil, elle s’abattit sur l’épaule d’Henri, elle se laissa emporter. Derrière eux, l’autre rideau de la portière s’échappa de son embrasse. Quand Hélène revint, les pieds nus, chercher ses souliers devant le feu qui se mourait, elle pensait que jamais ils ne s’étaient moins aimés que ce jour-là.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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