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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 4ème partie Chapitre I

16 février 2010

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4ème partie Chapitre I

On avait servi les rince-bouche, et les dames, délicatement, s’essuyaient les doigts. Il y eut un moment de silence autour de la table. Madame Deberle jeta un regard, pour voir si tout le monde avait fini ; puis, elle se leva sans parler, tandis que ses invités l’imitaient, au milieu d’un grand remuement de chaises. Un vieux monsieur, qui se trouvait à sa droite, s’était hâté de lui offrir le bras.

– Non, non, murmura-t-elle en le menant elle-même vers une porte. Nous allons prendre le café dans le petit salon. Des couples la suivirent. Au bout, venaient deux dames et deux messieurs, qui continuaient une conversation, sans songer à se joindre au défilé. Mais, dans le petit salon, la gêne cessa, la gaieté du dessert reparut. Le café était déjà servi sur un guéridon, dans un vaste plateau de laque. Madame Deberle tourna autour, avec la bonne grâce d’une maîtresse de maison qui s’inquiète des goûts différents de ses convives. A la vérité, c’était Pauline qui se remuait le plus et qui se réservait de servir les messieurs. Il y avait là une douzaine de personnes, le nombre à peu près réglementaire que les Deberle invitaient chaque mercredi, à partir de décembre. Le soir, vers dix heures, il venait beaucoup de monde. – Monsieur de Guiraud, une tasse de café, disait Pauline, arrêtée devant un petit homme chauve. Ah ! non, je sais, vous n’en prenez pas… Alors, un verre de chartreuse ? Mais elle s’embrouillait dans son service, elle apportait un verre de cognac. Et, souriante, elle faisait le tour des invités, avec son aplomb, regardant les gens dans les yeux, circulant à l’aise avec sa longue traîne. Elle portait une superbe robe blanche de cachemire de l’Inde, garnie de cygne, ouverte en carré sur la poitrine. Lorsque tous les hommes furent debout, leur tasse à la – 226 – main, buvant à petites gorgées en écartant le menton, elle s’attaqua à un grand jeune homme, le fils Tissot, auquel elle trouvait une belle tête. Hélène n’avait pas voulu de café. Elle s’était assise à l’écart, l’air un peu las, vêtue d’une robe de velours noir, sans garniture, qui la drapait sévèrement. On fumait dans le petit salon, les boîtes de cigares étaient près d’elle, sur une console. Le docteur s’approcha, choisit un cigare, en lui demandant : – Jeanne va bien ? – Très bien, répondit-elle. Nous sommes allées au Bois aujourd’hui, elle a joué comme une perdue… Oh ! elle doit dormir à cette heure. Tous deux causaient amicalement, avec une familiarité souriante de gens qui se voyaient tous les jours. Mais la voix de madame Deberle s’éleva. – Tenez, madame Grandjean peut vous le dire… N’est-ce pas, je suis revenue de Trouville vers le 10 septembre ? Il pleuvait, la plage était insupportable. Trois ou quatre dames l’entouraient, tandis qu’elle parlait de son séjour au bord de la mer. Hélène dut se lever et se joindre au groupe. – Nous avons passé un mois à Dinard, raconta madame de Chermette. Oh ! un pays délicieux, un monde charmant ! – Il y avait un jardin derrière le chalet, puis une terrasse sur la mer, continuait madame Deberle. Vous savez que je m’étais décidée à emmener mon landau et mon cocher… C’est bien plus commode pour les promenades… Mais madame Levasseur est venue nous voir… – 227 – – Oui, un dimanche, dit celle-ci. Nous étions à Cabourg… Oh ! vous aviez là une installation tout à fait bien, un peu chère, je crois… – A propos, interrompit madame Berthier, en s’adressant à Juliette, est-ce que monsieur Malignon ne vous a pas appris à nager ? Hélène remarqua sur le visage de madame Deberle une gêne, une contrariété subite. Déjà, plusieurs fois, elle avait cru s’apercevoir que le nom de Malignon, prononcé à l’improviste devant elle, l’ennuyait. Mais la jeune femme s’était remise. – Un beau nageur ! s’écria-t-elle. Si jamais celui-là donne des leçons à quelqu’un !… Moi, j’ai une peur affreuse de l’eau froide. Rien que la vue des gens qui se baignent me fait grelotter. Et elle eut un joli frisson, en remontant ses épaules potelées, comme un oiseau mouillé qui se secoue. – Alors c’est un conte ? dit madame de Guiraud. – Mais bien sûr. Je parie que c’est lui qui l’a inventé. Il m’exècre depuis qu’il a passé là-bas un mois avec nous. Du monde commençait à arriver. Les dames, une touffe de fleurs dans les cheveux, les bras arrondis, souriaient avec un balancement de tête ; les hommes, en habit, le chapeau à la main, s’inclinaient, tâchaient de trouver une phrase. Madame Deberle, tout en causant, tendait le bout des doigts aux familiers de la maison ; et beaucoup ne disaient rien, saluaient et passaient. Cependant, mademoiselle Aurélie venait d’entrer. Tout de suite, elle s’extasia sur la robe de Juliette, une robe de velours frappé bleu marine, garnie de faille. Alors, les dames, qui se trouvaient là, parurent seulement apercevoir la robe. Oh ! délicieuse, vraiment délicieuse ! Elle sortait de chez Worms. On en causa – 228 – cinq minutes. Le café était pris, les invités avaient reposé les tasses vides un peu partout, sur le plateau, sur les consoles ; seul, le vieux monsieur n’en finissait pas, s’arrêtant à chaque gorgée pour causer avec une dame. Une odeur chaude, l’arôme du café mêlé aux légers parfums des toilettes, montait. – Vous savez que je n’ai rien eu, dit le fils Tissot à Pauline, qui lui parlait d’un peintre chez lequel son père l’avait conduite voir des tableaux. – Comment ! vous n’avez rien eu ?… Je vous ai apporté une tasse de café. – Non, mademoiselle, je vous assure. – Mais je veux absolument que vous ayez quelque chose… Attendez, voici de la chartreuse ! Madame Deberle avait appelé discrètement son mari d’un signe de tête. Le docteur comprit, ouvrit lui-même la porte du grand salon, où l’on passa, tandis qu’un domestique enlevait le plateau. Il faisait presque froid dans la vaste pièce, que six lampes et un lustre à dix bougies éclairaient d’une vive lumière blanche. Des dames étaient déjà là, rangées en cercle devant la cheminée ; il n’y avait que deux ou trois hommes, debout au milieu des jupes étalées. Et, par la porte du salon réséda laissée ouverte, on entendait la voix aiguë de Pauline, restée seule avec le fils Tissot. – Maintenant que je l’ai versé, vous allez le boire, bien sûr… Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Pierre a emporté le plateau. Puis, on la vit paraître, toute blanche, dans sa robe garnie de cygne. Elle annonça, avec un sourire qui montrait ses dents entre ses lèvres fraîches : – Voici le beau Malignon. – 229 – Les poignées de main et les salutations continuaient. Monsieur Deberle s’était mis près de la porte. Madame Deberle, assise au milieu des dames sur un pouf très bas, se levait à chaque instant. Quand Malignon se présenta, elle affecta de tourner la tête. Il était très correctement mis, frisé au petit fer, les cheveux séparés par une raie qui lui descendait jusqu’à la nuque. Sur le seuil, il avait fixé dans son oeil droit un monocle, d’une légère grimace, « pleine de chic », comme le répétait Pauline ; et il promenait un regard autour du salon. Nonchalamment, il serra la main au docteur, sans rien dire, puis s’avança vers madame Deberle devant laquelle il plia sa longue taille, pincée dans son habit noir. – Ah ! c’est vous, dit-elle de façon à être entendue. Il paraît que vous nagez maintenant ? Il ne comprit pas, mais il répondit tout de même, pour faire de l’esprit. – Sans doute… Un jour, j’ai sauvé un terre-neuve qui se noyait. Les dames trouvèrent cela charmant. Madame Deberle ellemême parut désarmée. – Je vous permets les terre-neuve, répondit-elle. Seulement, vous savez bien que je ne me suis pas baignée une seule fois à Trouville. – Ah ! la leçon que je vous ai donnée ! s’écria-t-il. Eh bien ! est-ce qu’un soir, dans votre salle à manger, je ne vous ai pas dit qu’il fallait remuer les pieds et les mains ? Toutes ces dames se mirent à rire. Il était délicieux. – 230 – Juliette haussa les épaules. On ne pouvait pas causer sérieusement avec lui. Et elle se leva pour aller au-devant d’une dame qui avait un grand talent de pianiste, et qui venait pour la première fois chez elle. Hélène, assise près du feu, avec son beau calme, regardait et écoutait. Malignon surtout semblait l’intéresser. Elle lui avait vu faire une évolution savante pour se rapprocher de madame Deberle, qu’elle entendait causer derrière son fauteuil. Tout d’un coup, les voix changèrent. Elle se renversa afin de mieux entendre. La voix de Malignon disait : – Pourquoi n’êtes-vous pas venue, hier ? Je vous ai attendue jusqu’à six heures. – Laissez-moi, vous êtes fou, murmurait Juliette. Ici, la voix de Malignon s’éleva, grasseyante. – Ah ! vous ne croyez pas l’histoire de mon terre-neuve. Mais j’ai reçu une médaille, je vous la montrerai. Et il ajouta, très bas : – Vous m’aviez promis… Rappelez-vous… Toute une famille arrivait. Madame Deberle éclata en compliments, tandis que Malignon reparaissait au milieu des dames, son monocle dans l’oeil. Hélène resta toute pâle des paroles rapides qu’elle venait de surprendre. C’était un coup de foudre pour elle, quelque chose d’inattendu et de monstrueux. Comment cette femme si heureuse, d’un visage si calme, aux joues blanches et reposées, pouvait-elle trahir son mari ? Elle lui avait toujours connu une cervelle d’oiseau, une pointe d’égoïsme aimable qui la gardait contre les ennuis d’une sottise. Et avec un Malignon encore ! Brusquement, elle revit les après-midi du jardin, Juliette souriante et affectueuse sous le baiser dont le docteur effleurait ses cheveux. Ils s’aimaient pourtant. Alors, par un sentiment qu’elle ne s’expliqua pas, elle fut pleine de colère – 231 – contre Juliette, comme si elle venait d’être personnellement trompée. Cela l’humiliait pour Henri, une fureur jalouse l’emplissait, son malaise se lisait si clairement sur sa face, que mademoiselle Aurélie lui demanda : – Qu’est-ce que vous avez ?… Vous êtes souffrante ? La vieille demoiselle s’était assise près d’elle, en l’apercevant seule. Elle lui témoignait une vive amitié, charmée de la façon complaisante dont cette femme si grave et si belle écoutait pendant des heures ses commérages. Mais Hélène ne répondit pas. Elle avait un besoin, celui de voir Henri, de savoir à l’instant ce qu’il faisait, quelle figure il avait. Elle se souleva, le chercha dans le salon, finit par le trouver. Il causait, debout devant un gros homme blême, et il était bien tranquille, l’air satisfait, avec son sourire fin. Un moment, elle l’examina. Elle éprouvait pour lui une commisération qui le rapetissait un peu, en même temps qu’elle l’aimait davantage, d’une tendresse où il entrait une vague idée de protection. Son sentiment, très confus encore, était qu’elle devait à cette heure compenser autour de lui le bonheur perdu. – Ah bien ! murmurait mademoiselle Aurélie, cela va être gai, si la soeur de madame de Guiraud chante… C’est la dixième fois que j’entends Les Tourterelles. Elle n’a que ça, cet hiver… Vous savez qu’elle est séparée de son mari. Regardez ce monsieur brun, là-bas, près de la porte. Ils sont au mieux. Juliette est bien forcée de le recevoir, sans cela elle ne viendrait pas… – Ah ! dit Hélène. Madame Deberle, vivement, allait de groupe en groupe, priant qu’on fit silence pour écouter la soeur de madame de Guiraud. Le salon s’était empli, une trentaine de dames en occupaient le milieu, assises, chuchotant et riant ; deux, cependant, restaient debout, causant plus haut, avec de jolis – 232 – mouvements d’épaules ; tandis que cinq ou six hommes, très à l’aise, semblaient là chez eux, comme perdus sous les jupes. Quelques Chut ! discrets coururent, le bruit des voix tomba, les visages prirent une expression immobile et ennuyée ; et il n’y eut plus que le battement des éventails dans l’air chaud. La soeur de madame de Guiraud chantait, mais Hélène n’écoutait pas. Maintenant, elle regardait Malignon qui semblait goûter Les Tourterelles, en affectant un amour immodéré de la musique. Était-ce possible ! ce garçon-là ! Sans doute, c’était à Trouville qu’ils avaient joué quelque jeu dangereux. Les paroles, surprises par Hélène, semblaient indiquer que Juliette n’avait pas cédé encore ; mais la chute paraissait prochaine. Devant elle, Malignon marquait la mesure d’un balancement ravi ; madame Deberle avait une admiration complaisante, pendant que le docteur se taisait, patient et aimable, attendant la fin du morceau pour reprendre son entretien avec le gros homme blême. De légers applaudissements s’élevèrent, lorsque la chanteuse se tut. Et des voix se pâmaient. – Délicieux ! Ravissant ! Mais le beau Malignon, allongeant les bras par-dessus les coiffures des dames, tapait ses doigts gantés, sans faire de bruit, en répétant « Brava ! Brava ! » d’une voix chantante qui dominait les autres. Tout de suite, cet enthousiasme tomba, les visages détendus se sourirent, quelques dames se levèrent, tandis que les conversations repartaient, au milieu du soulagement général. La chaleur grandissait, une odeur musquée s’envolait des toilettes sous le battement des éventails. Par moments, dans le murmure des causeries, un rire perlé sonnait, un mot dit à voix haute faisait tourner les têtes. A trois reprises déjà, Juliette était allée dans le – 233 – petit salon, pour supplier les hommes qui s’y réfugiaient de ne pas abandonner ainsi les dames. Ils la suivaient ; et, dix minutes après, ils avaient encore disparu. – C’est insupportable, murmurait-elle d’un air fâché, on ne peut en retenir un. Cependant, mademoiselle Aurélie nommait les dames à Hélène, qui venait seulement aux soirées du docteur pour la seconde fois. Il y avait là toute la haute bourgeoisie de Passy, des gens très riches. Puis, se penchant : – Décidément, c’est fait… Madame de Chermette marie sa fille à ce grand blond avec lequel elle est restée dix-huit mois… Au moins, voilà une belle-mère qui aimera son gendre. Mais elle s’interrompit, très surprise. – Tiens ! le mari de madame Levasseur qui cause avec l’amant de sa femme !… Juliette avait pourtant juré de ne plus les recevoir ensemble. Hélène, d’un regard lent, faisait le tour du salon. Dans ce monde digne, parmi cette bourgeoisie d’apparence si honnête, il n’y avait donc que des femmes coupables ? Son rigorisme provincial s’étonnait des promiscuités tolérées de la vie parisienne. Et, amèrement, elle se raillait d’avoir tant souffert, lorsque Juliette mettait sa main dans la sienne. Vraiment ! elle était bien sotte de garder de si beaux scrupules ! L’adultère s’embourgeoisait là d’une béate façon, aiguisé d’une pointe de raffinement coquet. Madame Deberle, maintenant, semblait remise avec Malignon ; et, petite, pelotonnant dans un fauteuil ses rondeurs de jolie brune douillette, elle riait des mots d’esprit qu’il disait. Monsieur Deberle vint à passer. – Vous ne vous disputez donc pas ce soir ? demanda-t-il. – 234 – – Non, répondit Juliette très gaiement. Il dit trop de bêtises… Si tu savais toutes les bêtises qu’il nous dit… On chanta de nouveau. Mais le silence fut plus difficile à obtenir. C’était le fils Tissot qui chantait un duo de La Favorite avec une dame très mûre, coiffée à l’enfant. Pauline, debout à une des portes, au milieu des habits noirs, regardait le chanteur d’un air d’admiration ouverte, comme elle avait vu regarder des oeuvres d’art. – Oh ! la belle tête ! laissa-t-elle échapper, pendant une phrase étouffée de l’accompagnement, et si haut, que tout le salon l’entendit. La soirée s’avançait, une lassitude noyait les figures. Des dames, assises depuis trois heures sur le même fauteuil, avaient un air d’ennui inconscient, heureuses pourtant de s’ennuyer là. Entre deux morceaux, écoutés d’une oreille, les causeries reprenaient, et il semblait que ce fût la sonorité vide du piano qui continuât. Monsieur Letellier racontait qu’il était allé surveiller une commande de soie à Lyon ; les eaux de la Saône ne se mélangeaient pas aux eaux du Rhône, cela l’avait beaucoup frappé. Monsieur de Guiraud, un magistrat, laissait tomber des phrases sentencieuses sur la nécessité d’endiguer le vice à Paris. On entourait un monsieur qui connaissait un Chinois, et qui donnait des détails. Deux dames, dans un coin, échangeaient des confidences sur leurs domestiques. Cependant, dans le groupe de femmes où trônait Malignon, on causait littérature : madame Tissot déclarait Balzac illisible ; il ne disait pas non, seulement il faisait remarquer que Balzac avait, de loin en loin, une page bien écrite. – Un peu de silence ! cria Pauline. Elle va jouer. C’était la pianiste, la dame qui avait un si beau talent. Toutes les têtes se tournèrent par politesse. Mais, au milieu du recueillement, on entendit de grosses voix d’hommes discutant – 235 – dans le petit salon. Madame Deberle parut désespérée. Elle se donnait un mal infini. – Ils sont assommants, murmura-t-elle. Qu’ils restent là-bas, puisqu’ils ne veulent pas venir ; mais, au moins, qu’ils se taisent ! Et elle envoya Pauline qui, enchantée, courut faire la commission. – Vous savez, messieurs, on va jouer, dit-elle, avec sa tranquille hardiesse de vierge, dans sa robe de reine. On vous prie de vous taire. Elle parlait très haut, elle avait la voix perçante. Et comme elle resta là, avec les hommes, à rire et à plaisanter, le bruit devint beaucoup plus fort. La discussion continuait, elle donnait des arguments. Dans le salon, madame Deberle était au supplice. D’ailleurs, on avait assez de musique, on resta froid. La pianiste se rassit, les lèvres pincées, malgré les compliments exagérés que la maîtresse de maison crut devoir lui adresser. Hélène souffrait. Henri ne semblait pas la voir. Il ne s’était plus approché d’elle. Par moments, il lui souriait de loin. Au commencement de la soirée, elle avait éprouvé un soulagement à le trouver si raisonnable. Mais, depuis qu’elle connaissait l’histoire des deux autres, elle aurait souhaité quelque chose, elle ne savait quoi, une marque de tendresse, quitte même à être compromise. Un désir l’agitait, confus, mêlé à toutes sortes de sentiments mauvais. Est-ce qu’il ne l’aimait plus, pour rester si indifférent ? Certes, il choisissait son heure. Ah ! si elle avait pu tout lui dire, lui apprendre l’indignité de cette femme qui portait son nom ! Alors, tandis que le piano égrenait de petites gammes vives, un rêve la berçait : Henri avait chassé Juliette, et elle était avec lui comme sa femme, dans des pays lointains dont ils ignoraient la langue. Une voix la fit tressaillir. – 236 – – Vous ne prenez donc rien ? demandait Pauline. Le salon était vide. On venait de passer dans la salle à manger, pour le thé. Hélène se leva péniblement. Tout se brouillait dans sa tête. Elle pensait qu’elle avait rêvé cela, les paroles entendues, la chute prochaine de Juliette, l’adultère bourgeois, souriant et paisible. Si ces choses étaient vraies, Henri serait près d’elle, tous deux auraient déjà quitté cette maison. – Vous prendrez bien une tasse de thé ? Elle sourit, elle remercia madame Deberle, qui lui avait gardé une place à la table. Des assiettes de pâtisseries et de sucreries couvraient la nappe, tandis qu’une grande brioche et deux gâteaux s’élevaient symétriquement sur des compotiers ; et, comme la place manquait, les tasses à thé se touchaient presque, séparées de deux en deux par d’étroites serviettes grises, à longues franges. Les dames seules étaient assises. Elles mangeaient du bout de leurs mains dégantées des petits fours et des fruits confits, se passant le pot à crème, versant elles-mêmes avec des gestes délicats. Pourtant, trois ou quatre s’étaient dévouées et servaient les hommes. Ceux-ci, debout le long des murs, buvaient, en prenant toutes sortes de précautions pour se garer des coups de coude involontaires. D’autres, restés dans les deux salons, attendaient que les gâteaux vinssent à eux. C’était l’heure où Pauline triomphait. On causait plus fort, des rires et des bruits cristallins d’argenterie sonnaient, l’odeur de musc se chauffait encore des parfums pénétrants du thé. – Passez-moi donc la brioche, dit mademoiselle Aurélie, qui se trouvait justement auprès d’Hélène. Toutes ces sucreries ne sont pas sérieuses. Elle avait déjà vidé deux assiettes. Puis, la bouche pleine : – Voilà le monde qui se retire… On va être à son aise. – 237 – Des dames s’en allaient en effet, après avoir serré la main de madame Deberle. Beaucoup d’hommes étaient partis, discrètement. L’appartement se vidait. Alors, des messieurs s’assirent à leur tour devant la table. Mais mademoiselle Aurélie ne lâcha pas la place. Elle aurait bien voulu un verre de punch. – Je vais vous en chercher un, dit Hélène qui se leva. – Oh ! non, merci… Ne prenez pas cette peine. Depuis un instant, Hélène surveillait Malignon. Il était allé donner une poignée de main au docteur, il saluait maintenant Juliette, sur le seuil de la porte. Elle avait son visage blanc, ses yeux clairs, et, à son sourire complaisant, on aurait pu croire qu’il la complimentait au sujet de sa soirée. Comme Pierre versait le punch sur un dressoir, près de la porte, Hélène s’avança et manoeuvra de façon à se trouver cachée derrière le retour de la portière. Elle écouta. – Je vous en prie, disait Malignon, venez après-demain… Je vous attendrai à trois heures… – Vous ne pouvez donc pas être sérieux ? répondait madame Deberle en riant. En dites-vous, des bêtises ! Mais il insistait, répétant toujours : – Je vous attendrai… Venez après-demain… Vous savez où ? Alors, rapidement, elle murmura : – Eh bien, oui, après-demain. – 238 – Malignon s’inclina et partit. Madame de Chermette se retirait avec madame Tissot. Juliette, gaiement, les accompagna dans l’antichambre, en disant à la première, de son air le plus aimable : – J’irai vous voir après-demain… J’ai un tas de visites, ce jour-là. Hélène était restée immobile, très pâle. Cependant, Pierre, qui avait versé le punch, lui tendait le verre. Elle le prit machinalement, elle le porta à mademoiselle Aurélie qui attaquait les fruits confits. – Oh ! vous êtes trop gentille, s’écria la vieille demoiselle. J’aurais fait signe à Pierre… Voyez-vous, on a tort de ne pas offrir de punch aux dames… Quand on a mon âge… Mais elle s’interrompit, en remarquant la pâleur d’Hélène. – Vous souffrez décidément… Prenez donc un verre de punch. – Merci, ce n’est rien… La chaleur est si forte… Elle chancelait, elle retourna dans le salon désert, et se laissa tomber sur un fauteuil. Les lampes brûlaient, rougeâtres ; les bougies du lustre, très basses, menaçaient de faire éclater les bobèches. On entendait venir de la salle à manger les adieux des derniers invités. Hélène avait oublié ce départ, elle voulait rester là, pour réfléchir. Ainsi, ce n’était pas un rêve, Juliette irait chez cet homme. Après-demain ; elle savait le jour. Oh ! elle ne se gênerait plus, c’était le cri qui revenait en elle. Puis, elle pensa que son devoir était de parler à Juliette, de lui éviter la faute. Mais cette bonne pensée la glaçait, et elle l’écartait comme importune. Dans la cheminée, qu’elle regardait fixement, une bûche éteinte craquait. L’air alourdi et dormant gardait l’odeur des chevelures. – 239 – – Tiens ! vous êtes là, cria Juliette en entrant. Ah ! c’est gentil de ne pas être partie tout de suite… Enfin, on respire ! Et comme Hélène, surprise, faisait mine de se lever : – Attendez donc, rien ne vous presse… Henri, donne-moi mon flacon. Trois ou quatre personnes s’attardaient, des familiers. On s’assit devant le feu mort, on causa avec un abandon charmant, dans la lassitude déjà ensommeillée de la grande pièce. Les portes étaient ouvertes, on apercevait le petit salon vide, la salle à manger vide, tout l’appartement encore éclairé et tombé à un lourd silence. Henri se montrait d’une galanterie tendre pour sa femme ; il venait de monter prendre dans leur chambre son flacon, qu’elle respirait en fermant lentement les yeux ; et il lui demandait si elle ne s’était pas trop fatiguée. Oui, elle éprouvait un peu de fatigue ; mais elle était ravie, tout avait bien marché. Alors, elle raconta que, les soirs où elle recevait, elle ne pouvait s’endormir, elle s’agitait dans son lit jusqu’à six heures du matin. Henri eut un sourire, on plaisanta. Hélène les regardait, et elle frissonnait, dans cet engourdissement du sommeil qui semblait peu à peu prendre la maison entière. Cependant, il n’y avait plus là que deux personnes. Pierre était allé chercher une voiture. Hélène demeura la dernière. Une heure sonna. Henri, ne se gênant plus, se haussa et souffla deux bougies du lustre qui chauffaient les bobèches. On eût dit un coucher, les lumières éteintes une à une, la pièce se noyant dans une ombre d’alcôve. – Je vous empêche de vous mettre au lit, balbutia Hélène en se levant brusquement. Renvoyez-moi donc. Elle était devenue très rouge, le sang l’étouffait. Ils l’accompagnèrent dans l’antichambre. Mais là, comme il faisait – 240 – froid, le docteur s’inquiéta pour sa femme, dont le corsage était très ouvert. – Rentre, tu prendras du mal… Tu as trop chaud. – Eh bien ! adieu, dit Juliette, qui embrassa Hélène, comme cela lui arrivait dans ses heures de tendresse. Venez me voir plus souvent. Henri avait pris le manteau de fourrure, le tenait élargi, pour aider Hélène. Quand elle eut glissé ses deux bras, il remonta luimême le collet, l’habillant ainsi avec un sourire, devant une immense glace qui couvrait un mur de l’antichambre. Ils étaient seuls, ils se voyaient dans la glace. Alors, tout d’un coup, sans se tourner, empaquetée dans sa fourrure, elle se renversa entre ses bras. Depuis trois mois, ils n’avaient échangé que des poignées de main amicales ; ils voulaient ne plus s’aimer. Lui, cessa de sourire ; sa figure changeait, ardente et gonflée. Il la serra follement, il la baisa au cou. Et elle plia la tête en arrière pour lui rendre son baiser.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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