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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 3ème partie-Chapitre V

16 février 2010

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Chapitre V

La nuit tombait. Du ciel pâli, où brillaient les premières étoiles, une cendre fine semblait pleuvoir sur la grande ville, qu’elle ensevelissait lentement, sans relâche. De grands tas d’ombre emplissaient déjà les creux, tandis qu’une barre, comme un flot d’encre, montait du fond de l’horizon, mangeant les restes du jour, les lueurs hésitantes qui se retiraient vers le couchant. Il n’y avait plus, au-dessous de Passy,

que quelques nappes de toitures encore distinctes. Puis le flot roula, ce furent les ténèbres. – Quelle chaude soirée ! murmura Hélène, assise devant la fenêtre, alanguie par les souffles tièdes que Paris lui envoyait. – Une belle nuit pour les pauvres gens, dit l’abbé, debout derrière elle. L’automne sera doux. Ce mardi-là, Jeanne s’était assoupie au dessert, et sa mère l’avait couchée, en la voyant un peu lasse. Elle dormait déjà dans son petit lit, pendant que, sur le guéridon, monsieur Rambaud s’occupait gravement à raccommoder un joujou, une poupée mécanique parlant et marchant, dont il lui avait fait cadeau, et qu’elle avait cassée ; il excellait dans ces sortes de travaux. Hélène, manquant d’air, souffrant de ces dernières chaleurs de septembre, venait d’ouvrir la fenêtre toute grande, soulagée par cette mer d’ombre, cette immensité noire qui s’étendait devant elle. Elle avait poussé un fauteuil pour s’isoler, elle fut surprise d’entendre le prêtre. Il continua doucement : – Avez-vous bien couvert la petite ?… L’air est toujours vif, à cette hauteur. Mais elle cédait à un besoin de silence, elle ne répondit pas. Elle goûtait le charme du crépuscule, l’effacement dernier des choses, l’assoupissement des bruits. Une lueur de veilleuse brûlait à la pointe des flèches et des tours ; Saint-Augustin s’éteignit d’abord, le Panthéon, un instant, garda une lueur bleuâtre, le dôme éclatant des Invalides se coucha comme une lune dans une – 213 – marée montante de nuages. C’était l’Océan, la nuit, avec son étendue élargie au fond des ténèbres, un abîme d’obscurité où l’on devinait un monde. Un souffle énorme et doux venait de la ville invisible. Dans la voix prolongée qui ronflait, des sons montaient encore, affaiblis et distincts, un brusque roulement d’omnibus sur le quai, le sifflement d’un train traversant le pont du Point-du-Jour ; et la Seine, grossie par les derniers orages, passait très large avec la respiration forte d’un être vivant, allongé tout en bas, dans un pli d’ombre. Une odeur chaude fumait des toits encore brûlants, tandis que la rivière, dans cette exhalaison lente des ardeurs de la journée, mettait de petites haleines fraîches. Paris, disparu, avait le repos rêveur d’un colosse qui laisse la nuit l’envelopper, et reste là, immobile un moment, les yeux ouverts. Rien n’attendrissait plus Hélène que cette minute d’arrêt dans la vie de la cité. Depuis trois mois qu’elle ne sortait pas, clouée près du lit de Jeanne, elle n’avait pas d’autre compagnon de veillée au chevet de la malade que le grand Paris étalé à l’horizon. Par ces chaleurs de juillet et d’août, les croisées restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser la pièce, bouger, tourner la tête, sans le voir avec elle développant son éternel tableau. Il était là, par tous les temps, se mettant de moitié dans ses douleurs et dans ses espérances, comme un ami qui s’imposait. Elle l’ignorait toujours, elle n’avait jamais été si loin de lui, plus insoucieuse de ses rues et de son peuple ; et il emplissait sa solitude. Ces quelques pieds carrés, cette chambre de souffrance, dont elle fermait si soigneusement la porte, s’ouvrait toute grande à lui par ses deux fenêtres. Bien souvent, elle avait pleuré en le regardant, lorsqu’elle venait s’accouder pour cacher ses larmes à la malade ; un jour, le jour où elle l’avait crue perdue, elle était restée longtemps, suffoquée, étranglée, suivant des yeux les fumées de la Manutention qui s’envolaient. Souvent aussi, dans les heures d’espoir, elle avait confié l’allégresse de son coeur aux lointains perdus des faubourgs. Il n’était plus un monument qui ne lui rappelât une émotion triste ou heureuse. Paris vivait de son existence. Mais jamais elle ne l’aimait davantage qu’au crépuscule, lorsque, la – 214 – journée finie, il consentait à un quart d’heure d’apaisement, d’oubli et de songerie, en attendant que le gaz fût allumé. – Que d’étoiles ! murmura l’abbé Jouve. Elles brillent par milliers. Il venait de prendre une chaise et de s’asseoir près d’elle. Alors, elle leva les yeux, regardant le ciel d’été. Les constellations plantaient leurs clous d’or. Une planète, presque au ras de l’horizon, luisait comme une escarboucle, tandis qu’une poussière d’étoiles presque invisibles sablait la voûte d’un sable pailleté d’étincelles. Le Chariot, lentement, tournait, son brancard en l’air. – Tenez, dit-elle à son tour, cette petite étoile bleue, dans ce coin du ciel, je la retrouve tous les soirs… Mais elle s’en va, elle recule chaque nuit. Maintenant, l’abbé ne la gênait point. Elle le sentait à son côté, comme une paix de plus. Ils échangèrent quelques paroles espacées par de longs silences. A deux reprises, elle le questionna sur des noms d’étoiles ; toujours la vue du ciel l’avait tourmentée. Mais il hésitait, il ne savait pas. – Vous voyez, demandait-elle, cette belle étoile qui a un éclat si pur ? – A gauche, n’est-ce pas ? disait-il, près d’une autre moins grosse, verdâtre… Il y en a trop, j’ai oublié. Ils se turent, les yeux toujours levés, éblouis et pris d’un léger frisson en face de ce fourmillement d’astres qui grandissait. Derrière les milliers d’étoiles, d’autres milliers d’étoiles apparaissaient, et cela sans cesse, dans la profondeur infinie du ciel. C’était un continuel épanouissement, une braise attisée de mondes brûlant du feu calme des pierreries. La voie lactée blanchissait déjà, développait ses atomes de soleil, si – 215 – innombrables et si lointains qu’ils ne sont plus, à la rondeur du firmament, qu’une écharpe de lumière. – Cela me fait peur, dit Hélène à voix très basse. Et elle pencha la tête pour ne plus voir, elle ramena ses regards sur le vide béant où Paris semblait s’être englouti. Là, pas une lueur encore, la nuit complète également épandue ; un aveuglement de ténèbres. La voix haute et prolongée avait pris une douceur plus tendre. – Vous pleurez ? demanda l’abbé, qui venait d’entendre un sanglot. – Oui, répondit simplement Hélène. Ils ne se voyaient point. Elle pleurait longuement, avec un murmure de tout son être. Cependant, derrière eux, Jeanne mettait le calme innocent de son sommeil, tandis que monsieur Rambaud, absorbé, inclinait sa tête grisonnante au-dessus de la poupée, dont il avait démonté les membres. Mais lui, par moments, laissait échapper des bruits secs de ressorts qui se détendaient, des bégaiements d’enfant que ses gros doigts tiraient le plus doucement possible du mécanisme détraqué. Et quand la poupée avait parlé trop fort, il s’arrêtait net, inquiet et fâché, regardant s’il ne venait pas de réveiller Jeanne. Puis, il se remettait à son raccommodage avec précaution, n’ayant pour outils qu’une paire de ciseaux et un poinçon. – Pourquoi pleurez-vous, ma fille ? reprit l’abbé. Ne puis-je donc vous apporter aucun soulagement ? – Ah ! laissez, murmura Hélène ; ces larmes me font du bien… Tout à l’heure, tout à l’heure… Elle étouffait trop pour répondre. Une première fois, à cette même place, une crise de pleurs l’avait brisée ; mais elle était – 216 – seule, elle avait pu sangloter dans les ténèbres, défaillante, attendant que la source de l’émotion qui la gonflait se fût tarie. Pourtant, elle ne se connaissait aucun chagrin : sa fille était sauvée, elle-même avait repris le train monotone et charmant de son existence. C’était brusquement en elle comme le sentiment poignant d’une immense douleur, d’un vide insondable qu’elle ne comblerait jamais, d’un désespoir sans bornes où elle sombrait avec tous ceux qui lui étaient chers. Elle n’aurait su dire quel malheur la menaçait ainsi, elle était sans espérance, et elle pleurait. Déjà, dans l’église parfumée des fleurs du mois de Marie, elle avait eu des attendrissements pareils. Le vaste horizon de Paris, au crépuscule, la touchait d’une profonde impression religieuse. La plaine semblait s’élargir, une mélancolie montait de ces deux millions d’existences, qui s’effaçaient. Puis, quand il faisait noir, quand la ville s’était évanouie avec ses bruits mourants, son coeur serré éclatait, ses larmes débordaient en face de cette paix souveraine. Elle aurait joint les mains et balbutié des prières. Un besoin de foi, d’amour, d’anéantissement divin, lui donnait un grand frisson. Et c’était alors que le lever des étoiles la bouleversait d’une jouissance et d’une terreur sacrées. Au bout d’un long silence, l’abbé Jouve insista. – Ma fille il faut vous confier à moi. Pourquoi hésitez-vous ? Elle pleurait encore, mais avec une douceur d’enfant, comme lasse et sans force. – L’Église vous effraie, continua-t-il. Un instant, je vous ai crue conquise à Dieu. Mais il en a été autrement. Le Ciel a ses desseins… Eh bien ! puisque vous vous défiez du prêtre, pourquoi refuseriez-vous plus longtemps une confidence à l’ami ? – Vous avez raison, balbutia-t-elle, oui, je suis affligée et j’ai besoin de vous… Il faut que je vous confesse ces choses. Quand – 217 – j’étais petite, je n’entrais guère dans les églises ; aujourd’hui, je ne puis assister à une cérémonie sans être profondément troublée… Et là, tenez, tout à l’heure, ce qui m’a fait sangloter, c’est cette voix de Paris qui ressemble à un ronflement d’orgues, c’est cette immensité de la nuit, c’est ce beau ciel… Ah ! je voudrais croire. Aidez-moi, enseignez-moi. L’abbé Jouve la calma en posant légèrement la main sur la sienne. – Dites-moi tout, répondit-il simplement. Elle se débattit un instant, pleine d’angoisse. – Je n’ai rien, je vous jure… Je ne vous cache rien… Je pleure sans raison, parce que j’étouffe, parce que mes larmes jaillissent d’elles-mêmes… Vous connaissez ma vie. Je n’y trouverais à cette heure ni une tristesse, ni une faute, ni un remords… Et je ne sais pas, je ne sais pas… Sa voix s’éteignit. Alors, le prêtre laissa tomber lentement cette parole : – Vous aimez, ma fille. Elle tressaillit, elle n’osa protester. Le silence recommença. Dans la mer de ténèbres qui dormait devant eux, une étincelle avait lui. C’était à leurs pieds, quelque part dans l’abîme, à un endroit qu’ils n’auraient pu préciser. Et, une à une, d’autres étincelles parurent. Elles naissaient dans la nuit avec un brusque sursaut, tout d’un coup, et restaient fixes, scintillantes comme des étoiles. Il semblait que ce fût un nouveau lever d’astres, à la surface d’un lac sombre. Bientôt elles dessinèrent une double ligne, qui partait du Trocadéro et s’en allait vers Paris, par légers bonds de lumière ; puis, d’autres lignes de points lumineux coupèrent celle-ci, des courbes s’indiquèrent, une constellation s’élargit, étrange et magnifique. Hélène ne parlait toujours pas, – 218 – suivant du regard ces scintillements, dont les feux continuaient le ciel au-dessous de l’horizon, dans un prolongement de l’infini, comme si la terre eût disparu et qu’on eût aperçu de tous côtés la rondeur céleste. Et elle retrouvait là l’émotion qui l’avait brisée quelques minutes auparavant, lorsque le Chariot s’était mis lentement à tourner autour de l’axe du pôle, le brancard en l’air. Paris, qui s’allumait, s’étendait, mélancolique et profond, apportant les songeries terrifiantes d’un firmament où pullulent les mondes. Cependant, le prêtre, de cette voix monotone et douce que lui donnait l’habitude du confessionnal, chuchotait longuement à son oreille. Il l’avait avertie un soir, il lui avait bien dit que la solitude ne lui valait rien. On ne se mettait pas impunément en dehors de la vie commune. Elle s’était trop cloîtrée, elle avait ouvert la porte aux rêveries dangereuses. – Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j’ai vu souvent des femmes qui venaient à nous, avec des larmes, des prières, un besoin de croire et de s’agenouiller… Aussi ne puis-je guère me tromper aujourd’hui. Ces femmes, qui semblent chercher Dieu si ardemment, ne sont que de pauvres coeurs troublés par la passion. C’est un homme qu’elles adorent dans nos églises… Elle ne l’écoutait pas, au comble de l’agitation, dans l’effort qu’elle faisait pour voir enfin clair en elle. L’aveu lui échappa, bas, étranglé. – Eh bien ! oui, j’aime… Et c’est tout. Ensuite, je ne sais plus, je ne sais plus… Maintenant, il évitait de l’interrompre. Elle parla dans la fièvre, par petites phrases courtes ; et elle prenait une joie amère à confesser son amour, à partager avec ce vieillard son secret qui l’étouffait depuis si longtemps. – 219 – – Je vous jure que je ne puis lire en moi… Cela est venu sans que je le sache. Peut-être bien tout d’un coup. Pourtant, je n’en ai senti la douceur qu’à la longue… D’ailleurs, pourquoi me faire plus forte que je ne suis ? Je n’ai pas cherché à fuir, j’étais trop heureuse ; aujourd’hui, j’ai encore moins de courage… Voyez, ma fille a été malade, j’ai failli la perdre ; eh bien ! mon amour a été aussi profond que ma douleur, il est revenu tout-puissant après ces jours terribles, et il me possède, et je me sens emportée… Elle reprit haleine, frissonnante. Enfin, je suis à bout de force… Vous aviez raison, mon ami, cela me soulage de vous confier ces choses… Mais, je vous en prie, dites-moi ce qui se passe au fond de mon coeur. J’étais si calme, j’étais si heureuse. C’est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi ? Pourquoi pas une autre ? car je n’avais rien fait pour cela, je me croyais bien protégée… Et si vous saviez ! Je ne me reconnais plus… Ah ! aidez-moi, sauvez-moi ! Voyant qu’elle se taisait, le prêtre, machinalement, avec sa liberté accoutumée de confesseur, posa une question. – Le nom, dites-moi le nom ? Elle hésitait, lorsqu’un bruit particulier lui fit tourner la tête. C’était la poupée qui, entre les doigts de monsieur Rambaud, reprenait peu à peu sa vie mécanique ; elle venait de faire trois pas sur le guéridon, avec le grincement des rouages fonctionnant mal encore ; puis, elle avait culbuté à la renverse, et, sans le digne homme, elle rebondissait par terre. Il la suivait, les mains tendues, prêt à la soutenir, plein d’une anxiété paternelle. Quand il vit Hélène se tourner, il lui adressa un sourire confiant, comme pour lui promettre que la poupée allait marcher. Et il se remit à fouiller le joujou avec ses ciseaux et son poinçon. Jeanne dormait. Alors, Hélène, détendue par ce milieu de paix, murmura un nom à l’oreille du prêtre. Celui-ci ne bougea pas. Dans l’ombre, on ne pouvait voir son visage. Il parla, au bout d’un silence. – 220 – – Je le savais, mais je voulais recevoir votre aveu… Ma fille, vous devez beaucoup souffrir. Et il ne prononça aucune phrase banale sur les devoirs. Hélène, anéantie, triste à mourir de cette pitié sereine de l’abbé, suivait de nouveau les étincelles qui pailletaient d’or le manteau sombre de Paris. Elles se multipliaient à l’infini. C’était comme ces feux qui courent dans la cendre noire d’un papier brûlé. D’abord, ces points lumineux étaient partis du Trocadéro, allant vers le coeur de la ville. Bientôt, un autre foyer apparut à gauche, vers Montmartre ; puis, un autre à droite, derrière les Invalides, et un autre encore, plus en arrière, du côté du Panthéon. De tous ces foyers à la fois descendaient des vols de petites flammes. – Vous vous souvenez de notre conversation, reprit l’abbé lentement. Je n’ai pas changé d’opinion… Il faut vous marier, ma fille. – Moi ! dit-elle, écrasée. Mais je viens de vous avouer… Vous savez bien que je ne peux pas… – Il faut vous marier, répéta-t-il avec plus de force. Vous épouserez un honnête homme… Il semblait avoir grandi dans sa vieille soutane. Sa grosse tête ridicule, qui se penchait d’ordinaire sur une épaule, les yeux à demi clos, se relevait, et ses regards étaient si larges et si clairs, qu’elle les voyait luire dans la nuit. – Vous épouserez un honnête homme qui sera un père pour votre Jeanne et qui vous rendra à toute votre loyauté. – Mais je ne l’aime pas… Mon Dieu ! je ne l’aime pas… – 221 – – Vous l’aimerez, ma fille… Il vous aime et il est bon. Hélène se débattait, baissait la voix, en entendant le petit bruit que monsieur Rambaud faisait derrière eux. Il était si patient et si fort, dans son espoir, que, depuis six mois, il ne l’avait pas importunée une seule fois de son amour. Il attendait avec une tranquillité confiante, naturellement prêt aux abnégations les plus héroïques. L’abbé fit le mouvement de se tourner. – Voulez-vous que je lui dise tout ?… Il vous tendra la main, il vous sauvera. Et vous le comblerez d’une joie immense. Elle l’arrêta, éperdue. Son coeur se révoltait. Tous deux l’effrayaient, ces hommes si paisibles et si tendres, dont la raison gardait cette froideur, à côté des fièvres de sa passion. Dans quel monde vivaient-ils donc, pour nier ainsi ce dont elle souffrait tant ? Le prêtre eut un geste large de la main, montrant les vastes espaces. – Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprême en face de votre agitation… Pourquoi refusez-vous d’être heureuse ? Paris entier était allumé. Les petites flammes dansantes avaient criblé la mer des ténèbres d’un bout de l’horizon à l’autre, et maintenant leurs millions d’étoiles brûlaient avec un éclat fixe, dans une sérénité de nuit d’été. Pas un souffle de vent, pas un frisson n’effarait ces lumières qui semblaient comme suspendues dans l’espace. Paris, qu’on ne voyait pas, en était reculé au fond de l’infini, aussi vaste qu’un firmament. Cependant, en bas des pentes du Trocadéro, une lueur rapide, les lanternes d’un fiacre ou d’un omnibus, coupait l’ombre de la fusée continue d’une étoile filante ; et là, dans le rayonnement des becs de gaz, qui dégageaient comme une buée jaune, on distinguait vaguement des façades brouillées, des coins d’arbres, d’un vert cru de décor. Sur le pont des Invalides, les étoiles se croisaient sans relâche ; – 222 – tandis que, en dessous, le long d’un ruban de ténèbres plus épaisses, se détachait un prodige, une bande de comètes dont les queues d’or s’allongeaient en pluie d’étincelles ; c’étaient, dans les eaux noires de la Seine, les réverbérations des lanternes du pont. Mais, au-delà, l’inconnu commençait. La longue courbe du fleuve était indiquée par un double cordon de gaz, que rattachaient d’autres cordons, de place en place ; on eût dit une échelle de lumière, jetée en travers de Paris, posant ses deux extrémités au bord du ciel, dans les étoiles. A gauche, une autre trouée descendait, les Champs-Élysées menaient un défilé régulier d’astres de l’Arc de triomphe à la place de la Concorde, où luisait le scintillement d’une pléiade ; puis, les Tuileries, le Louvre, les pâtés de maisons du bord de l’eau, l’Hôtel de Ville tout au fond, faisaient des barres sombres, séparées de loin en loin par le carré lumineux d’une grande place ; et, plus en arrière, dans la débandade des toitures, les clartés s’éparpillaient, sans qu’on pût retrouver autre chose qu’un enfoncement de rue, un coin tournant de boulevard, un élargissement de carrefour incendié. Sur l’autre rive, à droite, l’esplanade seule se dessinait nettement, avec son rectangle de flammes, pareil à quelque Orion des nuits d’hiver, qui aurait perdu son baudrier ; les longues rues du quartier Saint-Germain espaçaient des clartés tristes ; au-delà, les quartiers populeux braisillaient, allumés de petits feux serrés, luisant dans une confusion de nébuleuse. C’était, jusqu’aux faubourgs, et tout autour de l’horizon, une fourmilière de becs de gaz et de fenêtres éclairées, comme une poussière qui emplissait les lointains de la ville de ces myriades de soleils, de ces atomes planétaires que l’oeil humain ne peut découvrir. Les édifices avaient sombré, pas un falot n’était attaché à leur mâture. Par moments, on aurait pu croire à quelque fête géante, à un monument cyclopéen illuminé, avec ses escaliers, ses rampes, ses fenêtres, ses frontons, ses terrasses, son monde de pierre, dont les lignes de lampions traceraient en traits phosphorescents l’étrange et énorme architecture. Mais la sensation qui revenait était celle d’une naissance de constellations, d’un agrandissement continu du ciel. – 223 – Hélène, en suivant le geste large du prêtre, avait promené sur Paris allumé un long regard. Là aussi, elle ignorait le nom des étoiles. Volontiers, elle aurait demandé quelle était cette lueur vive, là-bas, à gauche, qu’elle regardait tous les soirs. D’autres l’intéressaient. Il y en avait qu’elle aimait, tandis que certaines la laissaient inquiète et fâchée. – Mon père, dit-elle, employant pour la première fois ce nom de tendresse et de respect, laissez-moi vivre… C’est la beauté de cette nuit qui m’agite… Vous vous êtes trompé, vous ne sauriez à cette heure me donner de consolation, car vous ne pouvez m’entendre. Le prêtre ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec une lenteur résignée. Et après un silence il parla à voix basse. – Sans doute, cela devait être ainsi… Vous appelez au secours, et vous n’acceptez pas le salut. Que d’aveux désespérés j’ai recueillis, et que de larmes je n’ai pu empêcher !… Ecoutez, ma fille, promettez-moi une seule chose : si jamais la vie devient trop lourde pour vous, songez qu’un honnête homme vous aime et qu’il vous attend… Vous n’aurez qu’à mettre votre main dans la sienne pour retrouver le calme. – Je vous le promets, répondit Hélène avec gravité. Et, comme elle faisait ce serment, il y eut, dans la chambre, un léger rire. C’était Jeanne qui venait de se réveiller et qui regardait sa poupée marcher sur le guéridon. Monsieur Rambaud, enchanté de son raccommodage, avançait toujours les mains de peur de quelque accident. Mais la poupée était solide ; elle tapait ses petits talons, elle tournait la tête en lâchant à chaque pas les mêmes mots, d’une voix de perruche. – 224 – – Oh ! c’est une niche ! murmurait Jeanne, encore ensommeillée. Qu’est-ce que tu lui as donc fait, dis ? Elle était cassée, et la voilà en vie… Donne un peu, fais voir… Tu es trop gentil… Cependant, sur Paris allumé, une nuée lumineuse montait. On eût dit l’haleine rouge d’un brasier. D’abord, ce ne fut qu’une pâleur dans la nuit, un reflet à peine sensible. Puis, peu à peu, à mesure que la soirée s’avançait, elle devenait saignante ; et, suspendue en l’air, immobile au-dessus de la cité, faite de toutes les flammes et de toute la vie grondante qui s’exhalaient d’elle, elle était comme un de ces nuages de foudre et d’incendie qui couronnent la bouche des volcans. – 225 -

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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