RSS

Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 3ème partie -Chapitre I

16 février 2010

Non classé

Chapitre I

Un matin de mai, Rosalie accourut de sa cuisine, sans lâcher le torchon qu’elle tenait à la main. Et, avec sa familiarité de servante gâtée : – Oh ! Madame, arrivez vite… Monsieur l’abbé qui est en bas, dans le jardin du docteur, en train de fouiller la terre ! Hélène ne bougea pas. Mais Jeanne s’était déjà précipitée, pour voir. Quand elle revint, elle s’écria : – Est-elle bête, Rosalie !

Il ne fouille pas la terre du tout. Il est avec le jardinier, qui met des plantes dans une petite voiture… Madame Deberle cueille toutes ses roses… – Ça doit être pour l’église, dit tranquillement Hélène, très occupée à un travail de tapisserie. Quelques minutes plus tard, il y eut un coup de sonnette, et l’abbé Jouve parut. Il venait annoncer qu’il ne fallait pas compter sur lui, le mardi suivant. Ses soirées étaient prises par les cérémonies du mois de Marie. Le curé l’avait chargé d’orner l’église. Ce serait superbe. Toutes ces dames lui donnaient des fleurs. Il attendait deux palmiers de quatre mètres pour les poser à droite et à gauche de l’autel. – Oh ! maman… maman…. murmura Jeanne qui écoutait, émerveillée. – Eh bien ! vous ne savez pas, mon ami, dit Hélène en souriant, puisque vous ne pouvez venir, nous irons vous voir… Voilà que vous avez tourné la tête à Jeanne, avec vos bouquets. – 148 – Elle n’était guère dévote, même elle n’assistait jamais à la messe, prétextant la santé de sa fille, qui sortait toute frissonnante des églises. Le vieux prêtre évitait de lui parler religion. Il disait simplement, avec une tolérance pleine de bonhomie, que les belles âmes font leur salut toutes seules, par leur sagesse et leur charité. Dieu saurait bien la toucher un jour. Jusqu’au lendemain soir, Jeanne ne songea qu’au mois de Marie. Elle questionnait sa mère, elle rêvait l’église emplie de roses blanches, avec des milliers de cierges, des voix célestes, des odeurs suaves. Et elle voulait être près de l’autel, pour mieux voir la robe de dentelle de la Sainte Vierge, une robe qui valait une fortune, disait l’abbé. Mais Hélène la calmait, en la menaçant de ne pas la mener, si elle se rendait malade à l’avance. Enfin, le soir, après le dîner, elles partirent. Les nuits étaient encore fraîches. En arrivant rue de l’Annonciation, où se trouve Notre-Dame-de-Grâce, l’enfant grelottait. – L’église est chauffée, dit sa mère. Nous allons nous mettre près d’une bouche de chaleur. Quand elle eut poussé la porte rembourrée, qui retomba mollement, une tiédeur les enveloppa, tandis qu’une vive lumière et des chants éclataient. La cérémonie était commencée. Hélène, voyant la nef centrale déjà pleine, voulut suivre l’un des bas-côtés. Mais elle eut toutes les peines du monde à s’approcher de l’autel. Elle tenait la main de Jeanne, elle avançait patiemment ; puis, renonçant à aller plus loin, elle prit les deux premières chaises libres qui se présentèrent. Un pilier leur cachait la moitié du choeur. – Je ne vois rien, maman, murmura la petite, toute chagrine. Nous sommes très mal. – 149 – Hélène la fit taire. L’enfant alors se mit à bouder. Elle n’apercevait, devant elle, que le dos énorme d’une vieille dame. Quand sa mère se retourna, elle la trouva debout sur sa chaise. – Veux-tu descendre ! dit-elle en étouffant sa voix. Tu es insupportable. Mais Jeanne s’entêtait. – Écoute donc, c’est madame Deberle… Elle est là-bas, au milieu. Elle nous fait des signes. Une vive contrariété donna à la jeune femme un mouvement d’impatience. Elle secoua la petite, qui refusait de s’asseoir. Depuis le bal, pendant trois jours, elle avait évité de retourner chez le docteur, en prétextant mille occupations. – Maman, continuait Jeanne avec l’obstination des enfants, elle te regarde, elle te dit bonjour. Alors, il fallut bien qu’Hélène tournât les yeux et saluât. Les deux femmes échangèrent un hochement de tête. Madame Deberle, en robe de soie à mille raies, garnie de dentelles blanches, occupait le centre de la nef, à deux pas du choeur, très fraîche, très voyante. Elle avait amené sa soeur Pauline, qui se mit à gesticuler vivement de la main. Les chants continuaient, la voix large de la foule roulait sur une gamme descendante, tandis que des notes suraiguës d’enfants piquaient çà et là le rythme traînard et balancé du cantique. – Elles te disent de venir, tu vois bien ! reprit Jeanne triomphante. – C’est inutile ; nous sommes parfaitement ici. – Oh ! maman, allons les retrouver… Elles ont deux chaises. – 150 – – Non, descends, assieds-toi. Pourtant, comme ces dames insistaient avec des sourires, sans se préoccuper le moins du monde du léger scandale qu’elles soulevaient, heureuses, au contraire, de voir les gens se tourner vers elles, Hélène dut céder. Elle poussa Jeanne, enchantée, elle tâcha de s’ouvrir un passage, les mains tremblantes d’une colère contenue. Ce n’était point une besogne facile. Les dévotes ne voulaient pas se déranger et la toisaient, furieuses, la bouche ouverte, sans s’arrêter de chanter. Elle travailla ainsi pendant cinq grandes minutes, au milieu de la tempête des voix, qui ronflaient plus fort. Quand elle ne pouvait passer, Jeanne regardait toutes ces bouches vides et noires, et elle se serrait contre sa mère. Enfin, elles atteignirent l’espace laissé libre devant le choeur, elles n’eurent plus que quelques pas à faire. – Arrivez donc, murmura madame Deberle. L’abbé m’avait dit que vous viendriez, je vous ai gardé deux chaises. Hélène remercia, en feuilletant tout de suite son livre de messe, pour couper court à la conversation. Mais Juliette gardait ses grâces mondaines ; elle était là, charmante et bavarde comme dans son salon, très à l’aise. Aussi se pencha-t-elle, continuant : – On ne vous voit plus. Je serais allée demain chez vous… Vous n’avez pas été malade au moins ? – Non, merci… Toutes sortes d’occupations… – Ecoutez, il faut venir demain… En famille, rien que nous… – Vous êtes trop bonne, nous verrons. Et elle parut se recueillir et suivre le cantique, décidée à ne plus répondre. Pauline avait pris Jeanne à côté d’elle, pour lui – 151 – faire partager la bouche de chaleur, sur laquelle elle cuisait doucement, avec une jouissance béate de frileuse. Toutes deux, dans le souffle tiède qui montait, se haussaient curieusement, examinant chaque chose, le plafond bas, divisé en panneaux de menuiserie, les colonnes écrasées, reliées par des pleins cintres d’où pendaient des lustres, la chaire en chêne sculpté ; et, pardessus les têtes moutonnantes, que la houle du cantique agitait, elles allaient jusque dans les coins sombres des bas-côtés, aux chapelles perdues dont les ors luisaient, au baptistère que fermait une grille, près de la grande porte. Mais elles revenaient toujours au resplendissement du choeur, peint de couleurs vives, éclatant de dorures ; un lustre de cristal tout flambant tombait de la voûte ; d’immenses candélabres alignaient des gradins de cierges, qui piquaient d’une pluie d’étoiles symétriques les fonds de ténèbres de l’église, détachant en lumière le maître-autel, pareil à un grand bouquet de feuillages et de fleurs. En haut, dans une moisson de roses, une Vierge habillée de satin et de dentelle, couronnée de perles, tenait sur son bras un Jésus en robe longue. – Hein ! tu as chaud ? demanda Pauline. C’est joliment bon. Mais Jeanne, en extase, contemplait la Vierge au milieu des fleurs. Il lui prenait un frisson. Elle eut peur de n’être plus sage, et elle baissa les yeux, tâchant de s’intéresser au dallage blanc et noir, pour ne pas pleurer. Les voix frêles des enfants de choeur lui mettaient de petits souffles dans les cheveux. Cependant, Hélène, le visage sur son paroissien, s’écartait chaque fois qu’elle sentait Juliette la frôler de ses dentelles. Elle n’était point préparée à cette rencontre. Malgré le serment qu’elle s’était imposé d’aimer Henri saintement, sans jamais lui appartenir, elle éprouvait un malaise en pensant qu’elle trahissait cette femme, si confiante et si gaie à son côté. Une seule pensée l’occupait : elle n’irait point à ce dîner ; et elle cherchait comment elle pourrait rompre peu à peu des relations qui blessaient sa loyauté. Mais les voix ronflantes des chantres, à quelques pas d’elle, l’empêchaient de réfléchir ; elle ne trouvait rien, elle – 152 – s’abandonnait au bercement du cantique, goûtant un bien-être dévot, que jusque-là elle n’avait jamais ressenti dans une église. – Est-ce qu’on vous a conté l’histoire de madame de Chermette ? demanda Juliette, cédant de nouveau à la démangeaison de parler. – Non, je ne sais rien. – Eh bien ! imaginez-vous… Vous avez vu sa grande fille, qui est si longue pour ses quinze ans ? Il est question de la marier l’année prochaine, et avec ce petit brun que l’on voit toujours dans les jupes de la mère… On en cause, on en cause… – Ah ! dit Hélène, qui n’écoutait pas. Madame Deberle donna d’autres détails. Mais, brusquement le cantique cessa, les orgues gémirent et s’arrêtèrent. Alors elle se tut, surprise de l’éclat de sa voix, au milieu du silence recueilli qui se faisait. Un prêtre venait de paraître dans la chaire. Il y eut un frémissement ; puis, il parla. Non, certes, Hélène n’irait point à ce dîner. Les yeux fixés sur le prêtre, elle s’imaginait cette première entrevue avec Henri, qu’elle redoutait depuis trois jours ; elle le voyait pâli de colère, lui reprochant de s’être enfermée chez elle ; et elle craignait de ne pas montrer assez de froideur. Dans sa rêverie, le prêtre avait disparu, elle surprenait seulement des phrases, une voix pénétrante, tombée de haut, qui disait : – Ce fut un moment ineffable que celui où la Vierge, inclinant la tête, répondit : Voici la servante du Seigneur… Oh ! elle serait brave, toute sa raison était revenue. Elle goûterait la joie d’être aimée, elle n’avouerait jamais son amour, car elle sentait bien que la paix était à ce prix. Et comme elle aimerait profondément, sans le dire, se contentant d’une parole d’Henri, d’un regard, échangé de loin en loin, lorsqu’un hasard les rapprocherait ! C’était un rêve qui l’emplissait d’une pensée – 153 – d’éternité. L’église, autour d’elle, lui devenait amicale et douce. Le prêtre disait : – L’ange disparut. Marie s’absorba dans la contemplation du divin mystère qui s’opérait en elle, inondée de lumière et d’amour… – Il parle très bien, murmura madame Deberle en se penchant. Et tout jeune, trente ans à peine, n’est-ce pas ? Madame Deberle était touchée. La religion lui plaisait comme une émotion de bon goût. Donner des fleurs aux églises, avoir de petites affaires avec les prêtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir en toilette à l’église, où elle affectait d’accorder une protection mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulières, d’autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dévotions prenaient le goût du fruit défendu. Hélène la regarda, lui répondit seulement par un hochement de tête. Toutes deux avaient la face pâmée et souriante. Un grand bruit de chaises et de mouchoirs s’éleva, le prêtre venait de quitter la chaire, en lançant ce dernier cri : – Oh ! dilatez votre amour, pieuses âmes chrétiennes, Dieu s’est donné à vous, votre coeur est plein de sa présence, votre âme déborde de ses grâces ! Les orgues ronflèrent tout de suite. Les litanies de la Vierge se déroulèrent, avec leurs appels d’ardente tendresse. Il venait des bas-côtés, de l’ombre des chapelles perdues, un chant lointain et assourdi, comme si la terre eût répondu aux voix angéliques des enfants de choeur. Une haleine passait sur les têtes, allongeait les flammes droites des cierges, tandis que, dans son grand bouquet de roses, au milieu des fleurs qui se meurtrissaient en exhalant leur dernier parfum, la Mère divine semblait avoir baissé la tête pour rire à son Jésus. – 154 – Hélène se tourna tout d’un coup, prise d’une inquiétude instinctive : – Tu n’es pas malade, Jeanne ? demanda-t-elle. L’enfant, très blanche, les yeux humides, comme emportée dans le torrent d’amour des litanies, contemplait l’autel, voyait les roses se multiplier et tomber en pluie. Elle murmura : – Oh ! non, maman… Je t’assure, je suis contente, bien contente… Puis, elle demanda : – Où donc est bon ami ? Elle parlait de l’abbé. Pauline l’apercevait ; il était dans une stalle du choeur. Mais il fallut soulever Jeanne. – Ah ! je le vois… Il nous regarde, il fait des petits yeux. L’abbé « faisait des petits yeux », selon Jeanne, quand il riait en dedans. Hélène alors échangea avec lui un signe de tête amical. Ce fut pour elle comme une certitude de paix, une cause dernière de sérénité qui lui rendait l’église chère et l’endormait dans une félicité pleine de tolérance. Des encensoirs se balançaient devant l’autel, de légères fumées montaient ; et il y eut une bénédiction, un ostensoir pareil à un soleil, levé lentement et promené audessus des fronts abattus par terre. Hélène restait prosternée, dans un engourdissement heureux, lorsqu’elle entendit madame Deberle qui disait : – C’est fini, allons-nous-en. Un remuement de chaises, un piétinement roulaient sous la voûte. Pauline avait pris la main de Jeanne. Tout en marchant la première avec l’enfant, elle la questionnait. – 155 – – Tu n’es jamais allée au théâtre ? – Non. Est-ce que c’est plus beau ? La petite, le coeur gonflé de gros soupirs, avait un hochement de menton, comme pour déclarer que rien ne pouvait être plus beau. Mais Pauline ne répondit pas ; elle venait de se planter devant un prêtre, qui passait en surplis ; et, lorsqu’il fut à quelques pas : – Oh ! la belle tête ! dit-elle tout haut, avec une conviction qui fit retourner deux dévotes. Cependant, Hélène s’était relevée. Elle piétinait à côté de Juliette, au milieu de la foule qui s’écoulait difficilement. Trempée de tendresse, comme lasse et sans force, elle n’éprouvait plus aucun trouble à la sentir si près d’elle. Un moment, leurs poignets nus s’effleurèrent, et elles se sourirent. Elles étouffaient, Hélène voulut que Juliette passât la première, pour la protéger. Toute leur intimité semblait revenue. – C’est entendu, n’est-ce pas ? demanda madame Deberle, nous comptons sur vous demain soir. Hélène n’eut plus la volonté de dire non. Dans la rue, elle verrait. Enfin, elles sortirent les dernières. Pauline et Jeanne les attendaient sur le trottoir d’en face. Mais une voix larmoyante les arrêta. – Ah ! ma bonne dame, qu’il y a donc longtemps que je n’ai eu le bonheur de vous voir ! C’était la mère Fétu. Elle mendiait à la porte de l’église. Barrant le passage à Hélène, comme si elle l’avait guettée, elle continua : – 156 – – Ah ! j’ai été bien malade, toujours là, dans le ventre, vous savez… Maintenant c’est quasiment des coups de marteau… Et rien de rien, ma bonne dame… Je n’ai pas osé vous faire dire ça… Que le bon Dieu vous le rende ! Hélène venait de lui glisser une pièce de monnaie dans la main, en lui promettant de songer à elle. – Tiens ! dit madame Deberle restée debout sous le porche, quelqu’un cause avec Pauline et Jeanne… Mais c’est Henri ! – Oui, oui, reprit la mère Fétu qui promenait ses minces regards sur les deux dames, c’est le bon docteur… Je l’ai vu pendant toute la cérémonie, il n’a pas quitté le trottoir, il vous attendait, bien sûr… En voilà un saint homme ! Je dis ça parce que c’est la vérité, devant Dieu qui nous entend… Oh ! je vous connais, madame ; vous avez là un mari qui mérite d’être heureux… Que le Ciel exauce vos désirs, que toutes ses bénédictions soient avec vous ! Au nom du Père, du Fils, du Saint- Esprit, ainsi soit-il ! Et, dans les mille rides de son visage, fripé comme une vieille pomme, ses petits yeux marchaient toujours, inquiets et malicieux, allant de Juliette à Hélène, sans qu’on pût savoir nettement à laquelle des deux elle s’adressait en parlant du bon docteur. Elle les accompagna d’un marmottement continu, où des lambeaux de phrases pleurnicheuses se mêlaient à des exclamations dévotes. Hélène fut surprise et touchée de la réserve d’Henri. Il osa à peine lever les regards sur elle. Sa femme l’ayant plaisanté au sujet de ses opinions qui l’empêchaient d’entrer dans une église, il expliqua simplement qu’il était venu à la rencontre de ces dames, en fumant un cigare ; et Hélène comprit qu’il avait voulu la revoir, pour lui montrer combien elle avait tort de redouter quelque brutalité nouvelle sans doute, il s’était juré comme elle de se montrer raisonnable. Elle n’examina pas s’il pouvait être sincère – 157 – avec lui-même, cela la rendait trop malheureuse de le voir malheureux. Aussi, en quittant les Deberle, rue Vineuse, dit-elle gaiement : – Eh bien ! c’est entendu, à demain sept heures. Alors, les relations se nouèrent plus étroitement encore, une vie charmante commença. Pour Hélène, c’était comme si Henri n’avait jamais cédé à une minute de folie ; elle avait rêvé cela ; ils s’aimaient, mais ils ne se le diraient plus, ils se contenteraient de le savoir. Heures délicieuses, pendant lesquelles, sans parler de leur tendresse, ils s’en entretenaient continuellement, par un geste, par une inflexion de voix, par un silence même. Tout les ramenait à cet amour, tout les baignait dans une passion qu’ils emportaient avec eux, autour d’eux, comme le seul air où ils pussent vivre. Et ils avaient l’excuse de leur loyauté, ils jouaient en toute conscience cette comédie de leur coeur, car ils ne se permettaient pas un serrement de main, ce qui donnait une volupté sans pareille au simple bonjour dont ils s’accueillaient. Chaque soir, ces dames firent la partie de se rendre à l’église. Madame Deberle, enchantée, y goûtait un plaisir nouveau, qui la changeait un peu des soirées dansantes, des concerts, des premières représentations ; elle adorait les émotions neuves, on ne la rencontrait plus qu’avec des soeurs et des abbés. Le fond de religion qu’elle tenait du pensionnat remontait à sa tête de jeune femme écervelée, et se traduisait par de petites pratiques qui l’amusaient, comme si elle se fût souvenue des jeux de son enfance. Hélène, grandie en dehors de toute éducation dévote, se laissait aller au charme des exercices du mois de Marie, heureuse de la joie que Jeanne paraissait y prendre. On dînait plus tôt, on bousculait Rosalie pour ne pas arriver en retard et se trouver mal placé. Puis, on prenait Juliette en passant. Un jour, on avait emmené Lucien ; mais il s’était si mal conduit, que, maintenant, on le laissait à la maison. Et, en entrant dans l’église chaude, toute braisillante de cierges, c’était une sensation de mollesse et d’apaisement, qui peu à peu devenait nécessaire à Hélène. Lorsqu’elle avait eu des doutes dans la journée, qu’une anxiété – 158 – vague l’avait saisie à la pensée d’Henri, l’église le soir l’endormait de nouveau. Les cantiques montaient, avec le débordement des passions divines. Les fleurs, fraîchement coupées, alourdissaient de leur parfum l’air étouffé sous la voûte. Elle respirait là toute la première ivresse du printemps, l’adoration de la femme haussée jusqu’au culte, et elle se grisait dans ce mystère d’amour et de pureté, en face de Marie vierge et mère, couronnée de ses roses blanches. Chaque jour, elle restait agenouillée davantage. Elle se surprenait parfois les mains jointes. Puis, la cérémonie achevée, il y avait la douceur du retour. Henri attendait à la porte, les soirées se faisaient tièdes, on rentrait par les rues noires et silencieuses de Passy, en échangeant de rares paroles. – Mais vous devenez dévote, ma chère ! dit un soir madame Deberle en riant. C’était vrai, Hélène laissait entrer la dévotion dans son coeur grand ouvert. Jamais elle n’aurait cru qu’il fût si bon d’aimer. Elle revenait là, comme à un lieu d’attendrissement, où il lui était permis d’avoir les yeux humides, de rester sans une pensée, anéantie dans une adoration muette. Chaque soir, pendant une heure, elle ne se défendait plus ; l’épanouissement d’amour qu’elle portait en elle, qu’elle contenait toute la journée, pouvait enfin monter de sa poitrine, s’élargir en des prières, devant tous, au milieu du frisson religieux de la foule. Les oraisons balbutiées, les agenouillements, les salutations, ces paroles et ces gestes vagues sans cesse répétés, la berçaient, lui semblaient l’unique langage, toujours la même passion, traduite par le même mot ou le même signe. Elle avait le besoin de croire, elle était ravie dans la charité divine. Et Juliette ne plaisantait pas seulement Hélène, elle prétendait qu’Henri lui-même tournait à la dévotion. Est-ce que, maintenant, il n’entrait pas les attendre dans l’église ! Un athée, un païen qui déclarait avoir cherché l’âme du bout de son scalpel et ne pas l’avoir trouvée encore. Dès qu’elle l’apercevait, en arrière de la chaire, debout derrière une colonne, Juliette poussait le coude d’Hélène. – 159 – – Regardez donc, il est déjà là… Vous savez qu’il n’a pas voulu se confesser pour notre mariage… Non, il a une figure impayable, il nous contemple d’un air si drôle ! Regardez-le donc ! Hélène ne levait pas tout de suite la tête. La cérémonie allait finir, l’encens fumait, les orgues éclataient d’allégresse. Mais, comme son amie n’était pas femme à la laisser tranquille, elle devait répondre. – Oui, oui, je le vois, balbutiait-elle sans tourner les yeux. Elle l’avait deviné, à l’hosanna qu’elle entendait monter de toute l’église. Le souffle d’Henri lui semblait venir jusqu’à sa nuque sur l’aile des cantiques, et elle croyait voir derrière elle ses regards qui éclairaient la nef et l’enveloppaient, agenouillée, d’un rayon d’or. Alors, elle priait avec une ferveur si grande, que les paroles lui manquaient. Lui, très grave, avait la mine correcte d’un mari qui venait chercher ces dames chez Dieu, comme il serait allé les attendre dans le foyer d’un théâtre. Mais, quand ils se rejoignaient, au milieu de la lente sortie des dévotes, tous deux se trouvaient comme liés davantage, unis par ces fleurs et ces chants ; et ils évitaient de se parler, car ils avaient leurs coeurs sur les lèvres. Au bout de quinze jours, madame Deberle se lassa. Elle sautait d’une passion à une autre, tourmentée du besoin de faire ce que tout le monde faisait. A présent, elle se donnait aux ventes de charité, montant soixante étages par après-midi, pour aller quêter des toiles chez les peintres connus, et employant ses soirées à présider avec une sonnette des réunions de dames patronnesses. Aussi, un jeudi soir, Hélène et sa fille se trouvèrentelles seules à l’église. Après le sermon, comme les chantres attaquaient le Magnificat, la jeune femme, avertie par un élancement de son coeur, tourna la tête : Henri était là, à la place accoutumée. Alors, elle demeura le front baissé jusqu’à la fin de la cérémonie, dans l’attente du retour. – 160 – – Ah ! c’est gentil d’être venu ! dit Jeanne à la sortie, avec sa familiarité d’enfant. J’aurais eu peur, dans ces rues noires. Mais Henri affectait la surprise. Il croyait rencontrer sa femme. Hélène laissa la petite répondre, elle les suivait, sans parler. Comme ils passaient tous trois sous le porche, une voix se lamenta : La charité… Dieu vous le rende… Chaque soir, Jeanne glissait une pièce de dix sous dans la main de la mère Fétu. Lorsque celle-ci aperçut le docteur seul avec Hélène, elle secoua simplement la tête, d’un air d’intelligence, au lieu d’éclater en remerciements bruyants, comme d’habitude. Et, l’église s’étant vidée, elle se mit à les suivre, de ses pieds traînards, en marmottant de sourdes paroles. Au lieu de rentrer par la rue de Passy, ces dames quelquefois revenaient par la rue Raynouard, lorsque la nuit était belle, allongeant ainsi le chemin de cinq ou six minutes. Ce soir-là, Hélène prit la rue Raynouard, désireuse d’ombre et de silence, cédant au charme de cette longue chaussée déserte, qu’un bec de gaz de loin en loin éclairait, sans que l’ombre d’un passant remuât sur le pavé. A cette heure, dans ce quartier écarté, Passy dormait déjà, avec le petit souffle d’une ville de province. Aux deux bords des trottoirs, des hôtels s’alignaient, des pensionnats de demoiselles, noirs et ensommeillés, des tables d’hôte dont les cuisines luisaient encore. Pas une boutique ne trouait l’ombre du rayon de sa vitrine. Et c’était une grande joie pour Hélène et Henri que cette solitude. Il n’avait point osé lui offrir le bras. Jeanne marchait entre eux, au milieu de la chaussée, sablée comme une allée de parc. Les maisons cessaient, des murs s’étendaient, audessus desquels retombaient des manteaux de clématites et des touffes de lilas en fleur. De grands jardins coupaient les hôtels, une grille, par moments, laissait voir des enfoncements sombres – 161 – de verdure, où des pelouses d’un ton plus tendre pâlissaient parmi les arbres, tandis que, dans des vases que l’on devinait confusément, des bouquets d’iris embaumaient l’air. Tous trois ralentissaient le pas, sous la tiédeur de cette nuit printanière qui les trempait de parfums ; et lorsque Jeanne, par un jeu d’enfant, s’avançait le visage levé vers le ciel, elle répétait : – Oh ! maman, vois donc, que d’étoiles ! Mais, derrière eux, le pas de la mère Fétu semblait être l’écho des leurs. Elle se rapprochait ; on entendait ce bout de phrase latine : « Ave Maria, gratia plena », sans cesse recommencé sur le même bredouillement. La mère Fétu disait son chapelet en rentrant chez elle. – Il me reste une pièce, si je la lui donnais ? demanda Jeanne à sa mère. Et, sans attendre la réponse, elle s’échappa, courut à la vieille, qui allait s’engager dans le passage des Eaux. La mère Fétu prit la pièce, en invoquant toutes les saintes du paradis. Mais elle avait saisi en même temps la main de l’enfant ; elle la retenait, et changeant de voix : – Elle est donc malade, l’autre dame ? – Non, répondit Jeanne étonnée. – Ah ! que le Ciel la conserve ! Qu’il la comble de prospérités, elle et son mari !… Ne vous sauvez pas, ma bonne petite demoiselle. Laissez-moi dire un Ave Maria à l’intention de votre maman, et vous répondrez : Amen, avec moi… Votre maman le permet, vous la rattraperez. Cependant, Hélène et Henri étaient restés tout frissonnants de se trouver ainsi brusquement seuls, dans l’ombre d’une rangée de grands marronniers qui bordaient la rue. Ils firent doucement – 162 – quelques pas. Par terre, les marronniers avaient laissé tomber une pluie de leurs petites fleurs, et ils marchaient sur ce tapis rose. Puis, ils s’arrêtèrent, le coeur trop gonflé pour aller plus loin. – Pardonnez-moi, dit simplement Henri. – Oui, oui, balbutia Hélène. Je vous en supplie, taisez-vous. Mais elle avait senti sa main qui effleurait la sienne. Elle recula. Heureusement, Jeanne revenait en courant. – Maman ! maman ! cria-t-elle, elle m’a fait dire un Ave, pour que ça te porte bonheur. Et tous trois tournèrent dans la rue Vineuse, pendant que la mère Fétu descendait l’escalier du passage des Eaux, en achevant son chapelet. Le mois s’écoula. Madame Deberle se montra aux exercices deux ou trois fois encore. Un dimanche, le dernier, Henri osa de nouveau attendre Hélène et Jeanne. Le retour fut délicieux. Ce mois avait passé dans une douceur extraordinaire. La petite église semblait être venue comme pour calmer et préparer la passion. Hélène s’était tranquillisée d’abord, heureuse de ce refuge de la religion où elle croyait pouvoir aimer sans honte ; mais le travail sourd avait continué, et quand elle s’éveillait de son engourdissement dévot, elle se sentait envahie, liée par des liens qui lui auraient arraché la chair, si elle avait voulu les rompre. Henri restait respectueux. Pourtant, elle voyait bien une flamme remonter à son visage. Elle craignait quelque emportement de désir fou. Elle-même se faisait peur, secouée de brusques accès de fièvre. Un après-midi, en revenant d’une promenade avec Jeanne, elle prit la rue de l’Annonciation, elle entra à l’église. La petite se plaignait d’une grande fatigue. Jusqu’au dernier jour, elle n’avait point voulu avouer que la cérémonie du soir la brisait, tant elle y – 163 – goûtait une jouissance profonde ; mais ses joues étaient devenues d’une pâleur de cire, et le docteur conseillait de lui faire faire de longues courses. – Mets-toi là, dit sa mère. Tu te reposeras… Nous ne resterons que dix minutes. Elle l’avait assise près d’un pilier. Elle-même s’agenouilla, quelques chaises plus loin. Des ouvriers, au fond de la nef, déclouaient des tentures, déménageaient des pots de fleurs, les exercices du mois de Marie étant finis de la veille. Hélène, la face dans ses mains, ne voyait rien, n’entendait rien, se demandant avec anxiété si elle ne devait pas avouer à l’abbé Jouve la crise terrible qu’elle traversait. Il lui donnerait un conseil, il lui rendrait peut-être sa tranquillité perdue. Mais, au fond d’elle, une joie débordante montait, de son angoisse elle-même. Elle chérissait son mal, elle tremblait que le prêtre ne réussît à la guérir. Les dix minutes s’écoulèrent, une heure se passa. Elle s’abîmait dans la lutte de son coeur. Et, comme elle relevait enfin la tête, les yeux mouillés de larmes, elle aperçut l’abbé Jouve à côté d’elle, la regardant d’un air chagrin. C’était lui qui dirigeait les ouvriers. Il venait de s’avancer, en reconnaissant Jeanne. – Qu’avez-vous donc, mon enfant ? demanda-t-il à Hélène, qui se mettait vivement debout et essuyait ses larmes. Elle ne trouva rien à répondre, craignant de retomber à genoux et d’éclater en sanglots. Il s’approcha davantage, il reprit doucement : – Je ne veux pas vous interroger, mais pourquoi ne vous confiez-vous pas à moi, au prêtre et non plus à l’ami ? – Plus tard, balbutia-t-elle, plus tard, je vous le promets. – 164 – Cependant, Jeanne avait d’abord patienté sagement, s’amusant à examiner les vitraux, les statues de la grande porte, les scènes du chemin de la croix, traitées en petits bas-reliefs, le long des nefs latérales. Peu à peu, la fraîcheur de l’église était descendue sur elle comme un suaire ; et, dans cette lassitude qui l’empêchait même de penser, un malaise lui venait du silence religieux des chapelles, du prolongement sonore des moindres bruits, de ce lieu sacré où il lui semblait qu’elle allait mourir. Mais son gros chagrin était surtout de voir emporter les fleurs. A mesure que les grands bouquets de roses disparaissaient, l’autel se montrait nu et froid. Ces marbres la glaçaient, sans un cierge, sans une fumée d’encens. Un moment, la Vierge vêtue de dentelles chancela, puis tomba à la renverse dans les bras de deux ouvriers. Alors, Jeanne jeta un faible cri, ses bras s’élargirent, elle se roidit, tordue par la crise qui la menaçait depuis quelques jours. Et, lorsque Hélène, affolée, put l’emporter dans un fiacre, aidée de l’abbé qui se désolait, elle se retourna vers le porche, les mains tendues et tremblantes. – C’est cette église ! c’est cette église ! répétait-elle avec une violence où il y avait le regret et le reproche du mois de tendresse dévote qu’elle avait goûté là.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

S'abonner

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

Les commentaires sont fermés.

Académie Renée Vivien |
faffoo |
little voice |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | alacroiseedesarts
| Sud
| éditer livre, agent littéra...