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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 2ème partie -Chapitre IV

16 février 2010

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Chapitre IV

Dans le vestibule du petit hôtel, Pierre se tenait debout, en habit et en cravate blanche, ouvrant la porte à chaque roulement de voiture. Une bouffée d’air humide entrait, un reflet jaune du pluvieux après-midi éclairait le vestibule étroit, empli de portières et de plantes vertes. Il était deux heures,

le jour baissait comme par une triste journée d’hiver. Mais, dès que le valet poussait la porte du premier salon, une clarté vive aveuglait les invités. On avait fermé les persiennes et tiré soigneusement les rideaux, pas une lueur du ciel louche ne filtrait ; et les lampes posées sur les meubles, les bougies brûlant – 119 – dans le lustre et les appliques de cristal, allumaient là une chapelle ardente. Au fond du petit salon, dont les tentures réséda éteignaient un peu l’éclat des lumières, le grand salon noir et or resplendissait, décoré comme pour le bal que madame Deberle donnait tous les ans, au mois de janvier. Cependant, des enfants commençaient à arriver, tandis que Pauline, très affairée, faisait aligner des rangées de chaises dans le salon, devant la porte de la salle à manger, que l’on avait démontée et remplacée par un rideau rouge. – Papa, cria-t-elle, donne donc un coup de main ! Nous n’arriverons jamais. Monsieur Letellier, qui examinait le lustre, les bras derrière le dos, se hâta de donner un coup de main. Pauline elle-même transporta des chaises. Elle avait obéi à sa soeur, en mettant une robe blanche ; seulement son corsage s’ouvrait en carré, montrant sa gorge. – Là, nous y sommes, reprit-elle ; on peut venir… Mais à quoi songe Juliette ? Elle n’en finit plus d’habiller Lucien. Justement, madame Deberle amenait le petit marquis. Toutes les personnes présentes poussèrent des exclamations. Oh ! cet amour ! Était-il assez mignon, avec son habit de satin blanc broché de bouquets, son grand gilet brodé d’or et ses culottes de soie cerise ! Son menton et ses mains délicates se noyaient dans de la dentelle. Une épée, un joujou à gros noeud rose, battait sur sa hanche. – Allons, fais les honneurs, lui dit sa mère, en le conduisant dans la première pièce. Depuis huit jours, il répétait sa leçon. Alors, il se campa cavalièrement sur ses petits mollets, sa tête poudrée un peu renversée, son tricorne sous le bras gauche ; et, à chaque invitée – 120 – qui arrivait, il faisait une révérence, offrait le bras, saluait et revenait. On riait autour de lui, tant il restait grave, avec une pointe d’effronterie. Il conduisit ainsi Marguerite Tissot, une fillette de cinq ans, qui avait un délicieux costume de laitière, la boîte au lait pendue à la ceinture ; il conduisit les deux petites Berthier, Blanche et Sophie, dont l’une était en Folie et l’autre en soubrette ; il s’attaqua même à Valentine de Chermette, une grande personne de quatorze ans, que sa mère habillait toujours en Espagnole ; et il était si fluet, qu’elle semblait le porter. Mais son embarras fut extrême devant la famille Levasseur, composée de cinq demoiselles, qui se présentèrent par rang de taille, la plus jeune âgée de deux ans à peine, et l’aînée, de dix ans. Toutes les cinq, déguisées en Chaperon rouge, avaient le toquet et la robe de satin ponceau, à bandes de velours noir, sur laquelle tranchait le large tablier de dentelle. Bravement, il se décida, jeta son chapeau, prit les deux plus grandes à son bras droit et à son bras gauche, et fit son entrée, dans le salon, suivi des trois autres. On s’égaya beaucoup, sans qu’il perdit le moins du monde son bel aplomb de petit homme. Madame Deberle, pendant ce temps, querellait sa soeur, dans un coin. – Est-il possible ! Te décolleter comme cela ! – Tiens ! qu’est-ce que ça fait ! Papa n’a rien dit, répondait tranquillement Pauline. Si tu veux, je vais me mettre un bouquet. Elle cueillit une poignée de fleurs naturelles dans une jardinière et se la fourra entre les seins. Mais des dames, des mamans en grandes toilettes de ville, entouraient madame Deberle et la complimentaient déjà sur son bal. Comme Lucien passait, sa mère ramena une boucle de ses cheveux poudrés, tandis qu’il se haussait pour lui demander : – Et Jeanne ? – 121 – – Elle va venir, mon chéri… Fais bien attention de ne pas tomber… Dépêche-toi, voici la petite Guiraud… Ah ! elle est en Alsacienne. Le salon s’emplissait, les rangées de chaises, en face du rideau rouge, se trouvaient presque toutes occupées, et un tapage de voix enfantines montait. Des garçons arrivaient par bandes. Il y avait déjà trois Arlequins, quatre Polichinelles, un Figaro, des Tyroliens, des Écossais. Le petit Berthier était en page. Le petit Guiraud, un petit bambin de deux ans et demi, portait son costume de Pierrot d’une façon si drôle, que tout le monde l’enlevait au passage pour l’embrasser. – Voici Jeanne, dit tout d’un coup madame Deberle. Oh ! elle est adorable. Un murmure avait couru, des têtes se penchaient, au milieu de légers cris. Jeanne s’était arrêtée sur le seuil du premier salon, tandis que sa mère, encore dans le vestibule, se débarrassait de son manteau. L’enfant portait un costume de Japonaise, d’une singularité magnifique. La robe, brodée de fleurs et d’oiseaux bizarres, tombait jusqu’à ses petits pieds, qu’elle couvrait ; tandis que, au-dessous de la large ceinture, les pans écartés laissaient voir un jupon de soie verdâtre, moirée de jaune. Rien n’était d’un charme plus étrange que son visage fin, sous le haut chignon traversé de longues épingles, avec son menton et ses yeux de chèvre, minces et luisants, qui lui donnait l’air d’une véritable fille d’Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de thé. Et elle restait là, hésitante, ayant la langueur maladive d’une fleur lointaine qui rêve du pays natal. Mais derrière elle, Hélène apparut. Toutes deux, en passant brusquement du jour blafard de la rue à ce vif éclat des bougies, clignaient les paupières, comme aveuglées, souriantes pourtant. Cette bouffée chaude, cette odeur du salon où dominait la violette – 122 – les étouffaient un peu et rougissaient leurs joues fraîches. Chaque invité, en entrant, avait le même air de surprise et d’hésitation. – Eh bien ! Lucien ? dit madame Deberle. L’enfant n’avait pas aperçu Jeanne. Il se précipita, lui prit le bras, en oubliant de faire sa révérence. Et ils étaient l’un et l’autre si délicats, si tendres, le petit marquis avec son habit à bouquets, la Japonaise avec sa robe brodée de pourpre, qu’on aurait dit deux statuettes de Saxe, finement peintes et dorées, tout d’un coup vivantes. – Tu sais, je t’attendais, murmurait Lucien. Ça m’embête, de donner le bras… Hein ? nous restons ensemble. Et il s’installa avec elle sur le premier rang des chaises. Il oubliait tout à fait ses devoirs de maître de maison. – Vraiment, j’étais inquiète, répétait Juliette à Hélène. Je craignais que Jeanne ne fût indisposée. Hélène s’excusait, on n’en finissait jamais avec les enfants. Elle était encore debout, dans un coin du salon, parmi un groupe de dames, lorsqu’elle sentit que le docteur s’avançait derrière elle. Il venait en effet d’entrer en écartant le rideau rouge, sous lequel il avait replongé la tête, pour donner un dernier ordre. Mais, brusquement, il s’arrêta. Il devinait, lui aussi, la jeune femme, qui pourtant ne s’était point tournée. Vêtue d’une robe de grenadine noire, elle n’avait jamais eu une beauté plus royale. Et il frissonna, dans la fraîcheur qu’elle apportait du dehors, et qui semblait s’exhaler de ses épaules et de ses bras, nus sous l’étoffe transparente. – Henri ne voit personne, dit Pauline en riant. Eh ! bonjour, Henri. – 123 – Alors, il s’approcha et salua les dames. Mademoiselle Aurélie, qui se trouvait là, le retint un instant, pour lui montrer de loin un neveu à elle, qu’elle avait amené. Il restait complaisamment, Hélène, sans parler, lui tendit sa main gantée de noir, qu’il n’osa serrer trop fort. – Comment ! tu es là ! s’écria madame Deberle, en reparaissant. Je te cherche partout… Il est près de trois heures ; on pourrait commencer. – Sans doute, dit-il. Tout de suite. A ce moment, le salon était plein. Autour de la pièce, sous la grande clarté du lustre, les parents mettaient la bordure sombre de leurs toilettes de ville ; des dames, rapprochant leurs sièges, formaient des sociétés à part ; des hommes, immobiles le long des murs, bouchaient les intervalles ; tandis que, à la porte du salon voisin, les redingotes, plus nombreuses, s’écrasaient et se haussaient. Toute la lumière tombait sur le petit monde tapageur qui s’agitait au milieu de la vaste pièce. Il y avait là près d’une centaine d’enfants, pêle-mêle, dans la gaieté bariolée des costumes clairs, où le bleu et le rose éclataient. C’était une nappe de têtes blondes, toutes les nuances du blond, depuis la cendre fine jusqu’à l’or rouge, avec des réveils de noeuds et de fleurs, une moisson de chevelures blondes, que de grands rires faisaient onduler comme sous des brises. Parfois, dans ce fouillis de rubans et de dentelles, de soie et de velours, un visage se tournait ; un nez rose, deux yeux bleus, une bouche souriante ou boudeuse, qui semblaient perdus. Il y en avait de pas plus hauts qu’une botte, qui s’enfonçaient entre des gaillards de dix ans, et que les mères cherchaient de loin, sans pouvoir les retrouver. Des garçons restaient gênés, l’air bêta, à côté de fillettes en train de faire bouffer leurs jupes. D’autres se montraient déjà très entreprenants, poussant du coude des voisines qu’ils ne connaissaient pas et leur riant dans la figure. Mais les petites – 124 – filles restaient les reines, des groupes de trois ou quatre amies se remuaient sur leurs chaises à les casser, en parlant si fort qu’on ne s’entendait plus. Tous les yeux étaient fixés sur le rideau rouge. – Attention ! dit le docteur, en allant donner trois légers coups à la porte de la salle à manger. Le rideau rouge, lentement, s’ouvrit ; et, dans l’embrasure de la porte, apparut un théâtre de marionnettes. Alors, un silence régna. Tout d’un coup, Polichinelle jaillit de la coulisse, en jetant un « couic » si féroce, que le petit Guiraud y répondit par une exclamation terrifiée et charmée. C’était une de ces pièces effroyables, où Polichinelle, après avoir rossé le commissaire, tue le gendarme et piétine avec une furieuse gaieté sur toutes les lois divines et humaines. A chaque coup de bâton qui fendait les têtes de bois, le parterre impitoyable poussait des rires aigus ; et les coups de pointe enfonçant les poitrines, les duels où les adversaires tapaient sur leurs crânes comme sur des courges vides, les massacres de jambes et de bras dont les personnages sortaient en marmelade, redoublaient les fusées de rires qui partaient de tous côtés, sans pouvoir s’éteindre. Puis, lorsque Polichinelle scia le cou du gendarme, au bord du théâtre, ce fut le comble, l’opération causa une joie si énorme que les rangées des spectateurs se bousculaient, tombant les unes sur les autres. Une petite fille de quatre ans, rose et blanche, serrait béatement ses menottes contre son coeur, tant elle trouvait ça gentil. D’autres applaudissaient, tandis que les garçons riaient, la bouche ouverte, d’un ton grave qui accompagnait les gammes flûtées des demoiselles. – S’amusent-ils ! murmura le docteur. Il était revenu se placer près d’Hélène. Celle-ci s’égayait comme les enfants. Et lui, derrière elle, se grisait de l’odeur qui montait de sa chevelure. A un coup de bâton plus violent que les autres, elle se tourna pour lui dire : – 125 – – Vous savez que c’est très drôle ! Mais les enfants, excités, se mêlaient maintenant à la pièce. Ils donnaient la réplique aux acteurs. Une fillette, qui devait connaître le drame, expliquait ce qui allait se passer. « Tout à l’heure, il va assommer sa femme… A présent, on va le pendre… » La petite Levasseur, la dernière, celle qui avait deux ans, cria tout d’un coup : – Maman, est-ce qu’on le mettra au pain sec ? Puis, c’étaient des exclamations, des réflexions faites tout haut. Cependant, Hélène cherchait parmi les enfants. – Je ne vois pas Jeanne, dit-elle. Est-ce qu’elle s’amuse ? Alors, le docteur se pencha, avança la tête près de la sienne, en murmurant : – Tenez, là-bas, entre cet Arlequin et cette Normande, vous voyez les épingles de son chignon… Elle rit de bien bon coeur. Et il resta courbé, sentant sur sa joue la tiédeur du visage d’Hélène. Jusque-là, aucun aveu ne leur était échappé ; ce silence les laissait dans cette familiarité, qu’un trouble vague gênait seul depuis quelque temps. Mais, au milieu de ces beaux rires, en face de ces gamins, elle redevenait très enfant, elle s’abandonnait, pendant que le souffle d’Henri chauffait sa nuque. Les coups de bâton sonores lui donnaient un tressaillement qui gonflait sa gorge ; et elle se tournait vers lui, les yeux luisants. – Mon Dieu ! que c’est bête ! disait-elle chaque fois. Hein ! comme ils tapent ! Lui, frémissant, répondait : – 126 – – Oh ! ils ont la tête solide. C’était tout ce que son coeur trouvait. Ils descendaient l’un et l’autre aux enfantillages. La vie peu exemplaire de Polichinelle les alanguissait. Puis, au dénouement du drame, lorsque le diable parut et qu’il y eut une suprême bataille, un égorgement général, Hélène, en se renversant, écrasa la main d’Henri posée sur le dossier de son fauteuil ; tandis que le parterre de bébés, criant et battant des mains, faisait craquer les chaises d’enthousiasme. Le rideau rouge était retombé. Alors, au milieu du tapage, Pauline annonça Malignon, avec sa phrase habituelle : – Ah ! voici le beau Malignon. Il arrivait, essoufflé, en bousculant les sièges. – Tiens ! quelle drôle d’idée d’avoir tout fermé ! s’écria-t-il, surpris, hésitant. On croirait entrer chez des morts. Et, se tournant vers madame Deberle, qui s’avançait : – Vous pouvez vous vanter de m’avoir fait courir !… Depuis ce matin, je cherche Perdiguet, vous savez, mon chanteur… Alors, comme je n’ai pu mettre la main sur lui, je vous amène le grand Morizot… Le grand Morizot était un amateur qui récréait les salons en escamotant des muscades. On lui abandonna un guéridon, il exécuta ses plus jolis tours, mais sans passionner le moins du monde les spectateurs. Les pauvres chers petits étaient devenus très graves. Des bambins s’endormaient, en suçant leurs doigts. D’autres, plus grands, tournaient la tête, souriaient aux parents, qui eux-mêmes, bâillaient avec discrétion. Aussi, fut-ce un soulagement général, lorsque le grand Morizot se décida à emporter son guéridon. – 127 – – Oh ! il est très fort, murmura Malignon dans le cou de madame Deberle. Mais le rideau rouge s’était écarté de nouveau, et un spectacle magique avait mis debout tous les enfants. Sous la vive clarté de la lampe centrale et de deux candélabres à dix branches, la salle à manger s’étendait, avec sa longue table, servie et parée comme pour un grand dîner. Il y avait cinquante couverts. Au milieu et aux deux bouts, dans des corbeilles basses, des buissons de fleurs s’épanouissaient, séparés par de hauts compotiers, sur lesquels s’entassaient des « surprises » dont les papiers dorés et peinturlurés luisaient. Puis, c’étaient des gâteaux montés, des pyramides de fruits glacés, des empilements de sandwichs, et, plus bas, toute une symétrie de nombreuses assiettes pleines de sucreries et de pâtisseries ; les babas, les choux à la crème, les brioches alternaient avec les biscuits secs, les croquignoles, des petits fours aux amandes. Des gelées tremblaient dans des vases de cristal. Des crèmes emplissaient des jattes de porcelaine. Et les bouteilles de vin de Champagne, hautes comme la main, faites à la taille des convives, allumaient autour de la table l’éclair de leurs casques d’argent. On eût dit un de ces goûters gigantesques comme les enfants doivent en imaginer en rêve, un goûter servi avec la gravité d’un dîner de grandes personnes, l’évocation féerique de la table des parents, sur laquelle on aurait renversé la corne d’abondance des pâtissiers et des marchands de joujoux. – Allons, le bras aux dames ! dit madame Deberle en souriant de l’extase des enfants. Mais le défilé ne put s’organiser. Lucien, triomphant, avait pris le bras de Jeanne et marchait le premier. Les autres, derrière lui, se bousculèrent un peu. Il fallut que les mamans vinssent les placer. Et elles restèrent là, surtout derrière les marmots, qu’elles surveillaient, par crainte des accidents. A la vérité, les convives – 128 – parurent d’abord fort gênés ; ils se regardaient, ils n’osaient toucher à toutes ces bonnes choses, vaguement inquiets de ce monde renversé, les enfants à table et les parents debout. Enfin, les plus grands s’enhardirent et envoyèrent les mains. Puis, quand les mamans s’en mêlèrent, coupant les gâteaux montés, servant autour d’elles, le goûter s’anima et devint bientôt très bruyant. La belle symétrie de la table fut bousculée comme par une rafale ; tout circulait à la fois, au milieu des bras tendus, qui vidaient les plats au passage. Les deux petites Berthier, Blanche et Sophie, riaient à leurs assiettes où il y avait de tout, de la confiture, de la crème, des gâteaux, des fruits. Les cinq demoiselles Levasseur accaparaient un coin de friandises, tandis que Valentine, fière de ses quatorze ans, faisait la dame raisonnable en s’occupant de ses voisins. Cependant, Lucien, pour montrer sa galanterie, déboucha une bouteille de champagne, et cela si maladroitement, qu’il faillit en verser le contenu sur sa culotte de soie cerise. Ce fut une affaire. – Veux-tu bien laisser les bouteilles ! criait Pauline. C’est moi qui débouche le champagne. Elle se donnait un mouvement extraordinaire, s’amusant pour son compte. Dès qu’un domestique arrivait, elle lui arrachait la chocolatière et prenait un plaisir extrême à emplir les tasses, avec une promptitude de garçon de café. Puis, elle promenait des glaces et des verres de sirop, lâchait tout pour bourrer quelque gamine qu’on oubliait, repartait en questionnant les uns et les autres. – Qu’est-ce que tu veux, toi, mon gros ? hein ? une brioche ?… Attends, ma chérie, je vais te passer les oranges… Mangez donc, grosses bêtes, vous jouerez après ! Madame Deberle, plus calme, répétait qu’on devait les laisser tranquilles, et qu’ils s’en tireraient toujours bien. A un bout de la pièce, Hélène et quelques dames riaient du spectacle de la table. Tous ces museaux roses croquaient à belles dents blanches. Et – 129 – rien n’était drôle comme leurs manières d’enfants bien élevés, s’oubliant parfois dans des incartades de jeunes sauvages. Ils prenaient leurs verres à deux mains pour boire jusqu’au fond, se barbouillaient, tachaient leurs costumes. Le tapage montait. On pillait les dernières assiettes. Jeanne elle-même dansait sur sa chaise, en entendant jouer un quadrille dans le salon ; et comme sa mère avançait, lui reprochant d’avoir trop mangé. – Oh ! maman, je suis si bien aujourd’hui ! Mais la musique avait fait lever d’autres enfants. Peu à peu, la table se dégarnit, et bientôt il ne resta plus qu’un gros bébé, au beau milieu. Celui-là paraissait se moquer du piano. Une serviette au cou, le menton sur la nappe, tant il était petit, il ouvrait des yeux énormes et avançait la bouche, chaque fois que sa mère lui présentait une cuillerée de chocolat. La tasse se vidait, il se laissait essuyer les lèvres, avalant toujours, ouvrant des yeux plus grands. – Fichtre ! mon bonhomme, tu vas bien ! dit Malignon qui le regardait d’un air rêveur. Ce fut alors qu’il y eut un partage des « surprises ». Les enfants, en quittant la table, emportaient chacun une des grandes papillotes dorées, dont ils se hâtaient de déchirer l’enveloppe ; et ils sortaient de là des joujoux, des coiffures grotesques en papier mince, des oiseaux et des papillons. Mais la grande joie, c’étaient les pétards. Chaque « surprise » contenait un pétard que les garçons tiraient bravement, heureux du bruit, tandis que les demoiselles fermaient les yeux, en s’y reprenant à plusieurs fois. On n’entendit pendant un instant que le pétillement sec de cette mousqueterie. Et ce fut au milieu du vacarme que les enfants retournèrent dans le salon, où le piano jouait sans arrêt des figures de quadrille. – Je mangerais bien une brioche, murmura mademoiselle Aurélie en s’asseyant. – 130 – Alors, devant la table restée libre, couverte encore de la débandade de ce dessert colossal, des dames s’installèrent. Elles étaient une dizaine qui avaient prudemment attendu pour manger. Comme elles ne pouvaient mettre la main sur un domestique, ce fut Malignon qui s’empressa. Il vida la chocolatière, consulta le fond des bouteilles, parvint même à trouver des glaces. Mais, tout en se montrant galant, il en revenait toujours à la singulière idée qu’on avait eue de fermer les persiennes. – Positivement, répétait-il, on est dans un caveau. Hélène était restée debout, causant avec madame Deberle. Celle-ci retournait au salon, et elle se disposait à la suivre, lorsqu’elle se sentit toucher doucement. Le docteur souriait derrière elle. Il ne la quittait pas. – Vous ne prenez donc rien ? demanda-t-il. Et, sous cette phrase banale, il mettait une supplication si vive, qu’elle éprouva un grand trouble. Elle entendait bien qu’il lui parlait d’autre chose. Une excitation la gagnait peu à peu ellemême, dans cette gaieté qui l’entourait. Tout ce petit monde sautant et criant lui donnait de la fièvre. Les joues roses, les yeux brillants, elle refusa d’abord. – Non, merci, rien du tout. Puis, comme il insistait, prise d’une inquiétude, voulant se débarrasser de lui : – Eh bien ! une tasse de thé. Il courut, rapporta la tasse. Ses mains tremblaient, en la présentant. Et, pendant qu’elle buvait, il s’approcha d’elle, les – 131 – lèvres gonflées et frémissantes de l’aveu qui montait de son coeur. Alors, elle recula, lui tendit la tasse vide, et se sauva pendant qu’il la posait sur un dressoir, le laissant seul dans la salle à manger avec mademoiselle Aurélie, en train de mâcher lentement et d’inspecter les assiettes d’une façon méthodique. Le piano jouait très fort, au fond du salon. Et, d’un bout à l’autre, le bal s’agitait dans une drôlerie adorable. On faisait cercle autour du quadrille où dansaient Jeanne et Lucien. Le petit marquis brouillait un peu les figures ; il n’allait bien que lorsqu’il lui fallait empoigner Jeanne ; alors, il la prenait à bras-le-corps, et il tournait. Jeanne se balançait comme une dame, ennuyée de le voir chiffonner son costume ; puis, emportée par le plaisir, elle le saisissait à son tour, l’enlevait du sol. Et l’habit de satin blanc broché de bouquets se mêlait à la robe brodée de fleurs et d’oiseaux bizarres, les deux figurines de vieux saxe prenaient la grâce et l’étrangeté d’un bibelot d’étagère. Après le quadrille, Hélène appela Jeanne pour rattacher sa robe. – C’est lui, maman, disait la petite. Il me frotte, il est insupportable. Autour du salon, les parents souriaient. Quand le piano recommença, tous les bambins se remirent à sauter. Ils éprouvaient une méfiance, pourtant, en voyant qu’on les regardait ; ils restaient sérieux et se retenaient de gambader, pour paraître comme il faut. Quelques-uns savaient danser ; la plupart, ignorant les figures, se remuaient sur place, embarrassés de leurs membres. Mais Pauline intervint. – Il faut que je m’en mêle… Oh ! les cruches ! Elle se jeta au milieu du quadrille, en prit deux par les mains, l’un à gauche, l’autre à droite, et donna un tel branle à la danse, que les lames du parquet craquèrent. On n’entendait plus que la – 132 – débandade des petits pieds tapant du talon à contretemps, tandis que le piano continuait tout seul à jouer en mesure. D’autres grandes personnes s’en mêlèrent aussi. Madame Deberle et Hélène, apercevant des fillettes honteuses qui n’osaient se risquer, les emmenèrent au plus épais. Elles conduisaient les figures, poussaient les cavaliers, formaient les rondes ; et les mères leur passaient les tout petits bébés, pour qu’elles les fissent sauter un instant, en les tenant des deux mains. Alors, le bal fut dans son beau. Les danseurs s’en donnaient à coeur joie, riant et se poussant, pareils à un pensionnat pris tout d’un coup d’une folie joyeuse, en l’absence du maître. Et rien n’était d’une gaieté plus claire que ce carnaval de gamins, ces bouts d’hommes et de femmes qui mélangeaient là, dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies du roman et du théâtre. Les costumes empruntaient aux bouches roses et aux yeux bleus, à ces mines si tendres, une fraîcheur d’enfance. On aurait dit le gala d’un conte de fées, avec des Amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant. – On étouffe, disait Malignon. Je vais respirer. Il sortait, ouvrant la porte du salon toute grande. Le plein jour de la rue entrait alors en un coup de lumière blafard, et qui attristait le resplendissement des lampes et des bougies. Et, tous les quarts d’heure, Malignon faisait battre la porte. Mais le piano ne s’arrêtait pas. La petite Guiraud, avec son papillon noir d’Alsacienne sur ses cheveux blonds, dansait au bras d’un Arlequin deux fois plus grand qu’elle. Un Écossais faisait tourner si rapidement Marguerite Tissot, qu’elle perdait en chemin sa boire de laitière. Les deux Berthier, Blanche et Sophie, qui étaient inséparables, sautaient ensemble, la soubrette aux bras de la Folie, dont les grelots tintaient. Et l’on ne pouvait jeter un coup d’oeil sur le bal sans rencontrer une demoiselle Levasseur ; les Chaperons rouges semblaient se multiplier ; il y avait partout des toquets et des robes de satin ponceau à bandes de velours noir. Cependant, pour danser à l’aise, de grands garçons et de grandes filles s’étaient réfugiés au fond de l’autre – 133 – salon. Valentine de Chermette, enveloppée dans sa mantille d’espagnole, faisait là des pas savants, en face d’un jeune monsieur qui était venu en habit. Tout d’un coup, il y eut des rires, on appela le monde, pour voir : c’était, derrière une porte, dans un coin, le petit Guiraud, le Pierrot de deux ans, et une petite fille de son âge, habillée en paysanne, qui se tenaient embrassés, se serrant bien fort, de peur de tomber, et tournant tout seuls, comme des sournois, la joue contre la joue. – Je n’en puis plus, dit Hélène en venant s’adosser à la porte de la salle à manger. Elle s’éventait, rouge d’avoir sauté elle-même. Sa poitrine se soulevait sous la grenadine transparente de son corsage. Et elle sentit encore sur ses épaules le souffle d’Henri, qui était toujours là, derrière elle. Alors, elle comprit qu’il allait parler ; mais elle n’avait plus la force d’échapper à son aveu. Il s’approcha, il dit très bas, dans sa chevelure : – Je vous aime ! Oh ! je vous aime ! Ce fut comme une haleine embrasée qui la brûla de la tête aux pieds. Mon Dieu ! il avait parlé, elle ne pourrait plus feindre la paix si douce de l’ignorance. Elle cacha son visage empourpré derrière son éventail. Les enfants, dans l’emportement des derniers quadrilles, tapaient plus fort des talons. Des rires argentins sonnaient, des voix d’oiseaux laissaient échapper de légers cris de plaisir. Une fraîcheur montait de cette ronde d’innocents lâchés dans un galop de petits démons. – Je vous aime ! Oh ! je vous aime ! répéta Henri. Elle frissonna encore, elle voulait ne plus entendre. La tête perdue, elle se réfugia dans la salle à manger. Mais cette pièce était vide ; seul, monsieur Letellier dormait paisiblement sur une chaise. Henri l’avait suivie. Il osa lui prendre les poignets, au – 134 – risque d’un scandale, avec un visage si bouleversé par la passion, qu’elle en tremblait. Il répétait toujours : – Je vous aime… Je vous aime… – Laisse-moi, murmura-t-elle faiblement, laissez-moi, vous êtes fou… Et ce bal, à côté, qui continuait avec la débandade des petits pieds ! On entendait les grelots de Blanche Berthier accompagnant les notes étouffées du piano. Madame Deberle et Pauline frappaient dans leurs mains pour marquer la mesure. C’était une polka. Hélène put voir Jeanne et Lucien passer en souriant, les mains à la taille. Alors, d’un mouvement brusque, elle se dégagea, elle se sauva dans une pièce voisine, une office où entrait le grand jour. Cette clarté soudaine l’aveugla. Elle eut peur, elle était hors d’état de rentrer dans le salon, avec cette passion qu’on devait lire sur son visage. Et, traversant le jardin, elle monta se remettre chez elle, poursuivie par les bruits dansants du bal. Chapitre V En haut, dans sa chambre, dans cette douceur cloîtrée qu’elle retrouvait, Hélène se sentit étouffer. La pièce l’étonnait, si calme, si bien close, si endormie sous les tentures de velours bleu, tandis qu’elle y apportait le souffle court et ardent de l’émotion qui l’agitait. Était-ce sa chambre, ce coin mort de solitude où elle manquait d’air ? Alors, violemment, elle ouvrit une fenêtre, elle s’accouda en face de Paris. La pluie avait cessé, les nuages s’en allaient, pareils à un troupeau monstrueux, dont la file débandée s’enfonçait dans les brumes de l’horizon. Une trouée bleue s’était faite au-dessus de la ville, s’élargissant lentement. Mais Hélène, les coudes frémissants sur la barre d’appui, encore essoufflée d’avoir monté trop vite, ne – 135 – voyait rien, n’entendait que son coeur battant à grands coups contre sa gorge, qu’il soulevait. Elle respirait longuement, il lui semblait que l’immense vallée, avec son fleuve, ses deux millions d’existences, sa cité géante, ses coteaux lointains, n’aurait point assez d’air pour lui rendre la régularité et la paix de son haleine. Pendant quelques minutes, elle resta là, éperdue, dans cette crise qui la tenait tout entière. C’était, en elle, comme un grand ruissellement de sensations et de pensées confuses, dont le murmure l’empêchait de s’écouter et de se comprendre. Ses oreilles bourdonnaient, ses yeux voyaient de larges taches claires voyageant avec lenteur. Elle se surprit à examiner ses mains gantées, et à se souvenir qu’elle avait oublié de recoudre un bouton au gant de la main gauche. Puis, elle parla tout haut, elle répéta plusieurs fois, d’une voix de plus en plus basse : – Je vous aime… Je vous aime… Mon Dieu ! je vous aime… Et, d’un mouvement instinctif, elle posa la face dans ses mains jointes, appuyant les doigts sur ses paupières closes, comme pour augmenter la nuit où elle se plongeait. Une volonté de s’anéantir la prenait, de ne plus voir, d’être seule au fond des ténèbres. Sa respiration se calmait. Paris lui envoyait au visage son souffle puissant ; elle le sentait là, ne voulant point le regarder, et cependant prise de peur à l’idée de quitter la fenêtre, de ne plus avoir sous elle cette ville dont l’infini l’apaisait. Bientôt, elle oublia tout. La scène de l’aveu, malgré elle, renaissait. Sur le fond d’un noir d’encre, Henri apparaissait avec une netteté singulière, si vivant, qu’elle distinguait les petits battements nerveux de ses lèvres. Il s’approchait, il se penchait. Alors, follement, elle se rejetait en arrière. Mais, quand même, elle sentait une brûlure effleurer ses épaules, elle entendait une voix : « Je vous aime… Je vous aime… » Puis, lorsque d’un suprême effort elle avait chassé la vision, elle la voyait se reformer plus lointaine, lentement grossie ; et – 136 – c’était de nouveau Henri qui la poursuivait dans la salle à manger, avec les mêmes mots : « Je vous aime… Je vous aime », dont la répétition prenait en elle la sonorité continue d’une cloche. Elle n’entendait plus que ces mots vibrant à toute volée dans ses membres. Cela lui brisait la poitrine. Cependant, elle voulait réfléchir, elle s’efforçait encore d’échapper à l’image d’Henri. Il avait parlé, jamais elle n’oserait le revoir face à face. Sa brutalité d’homme venait de gâter leur tendresse. Et elle évoquait les heures où il l’aimait sans avoir la cruauté de le dire, ces heures passées au fond du jardin, dans la sérénité du printemps naissant. Mon Dieu ! il avait parlé ! Cette pensée s’entêtait, devenait si grosse et si lourde, qu’un coup de foudre détruisant Paris devant elle ne lui aurait pas paru d’une égale importance. C’était, dans son coeur, un sentiment de protestation indignée, d’orgueilleuse colère, mêlé à une sourde et invincible volupté qui lui montait des entrailles et la grisait. Il avait parlé et il parlait toujours, il surgissait obstinément, avec ces paroles brûlantes : « Je vous aime… Je vous aime… », qui emportaient toute sa vie passée d’épouse et de mère. Pourtant, dans cette évocation, elle gardait la conscience des vastes étendues qui se déroulaient sous elle, derrière la nuit dont elle s’aveuglait. Une voix haute montait, des ondes vivantes s’élargissaient et l’enveloppaient. Les bruits, les odeurs, jusqu’à la clarté lui battaient le visage, malgré ses mains nerveusement serrées. Par moments, de brusques lueurs semblaient percer ses paupières closes ; et, dans ces lueurs, elle croyait voir les monuments, les flèches et les dômes se détacher sur le jour diffus du rêve. Alors, elle écarta les mains, elle ouvrit les yeux et demeura éblouie. Le ciel se creusait, Henri avait disparu. On n’apercevait plus, tout au fond, qu’une barre de nuages, qui entassaient un écroulement de roches crayeuses. Maintenant, dans l’air pur, d’un bleu intense, passaient seulement des vols légers de nuées blanches, nageant avec lenteur, ainsi que des flottilles de voiles que le vent gonflait. Au nord, sur Montmartre, il y avait un réseau d’une finesse extrême, comme un filet de soie pâle tendu là, dans un coin du ciel, pour quelque pêche de cette – 137 – mer calme. Mais, au couchant, vers les coteaux de Meudon qu’Hélène ne pouvait voir, une queue de l’averse devait encore noyer le soleil, car Paris, sous l’éclaircie, restait sombre et mouillé, effacé dans la buée des toits qui séchaient. C’était une ville d’un ton uniforme, du gris bleuâtre de l’ardoise, que les arbres tachaient de noir, très distincte cependant, avec les arêtes vives et les milliers de fenêtres des maisons. La Seine avait l’éclat terni d’un vieux lingot d’argent. Aux deux bords, les monuments semblaient badigeonnés de suie ; la tour Saint-Jacques, comme mangée de rouille, dressait son antiquaille de musée, tandis que le Panthéon, au-dessus du quartier assombri qu’il surmontait, prenait un profil de catafalque géant. Seul, le dôme des Invalides gardait des lueurs dans ses dorures ; et l’on eût dit des lampes allumées en plein jour, d’une mélancolie rêveuse au milieu du deuil crépusculaire qui drapait la cité. Les plans manquaient ; Paris, voilé d’un nuage, se charbonnait sur l’horizon, pareil à un fusain colossal et délicat, très vigoureux sous le ciel limpide. Hélène, devant cette ville morne, songeait qu’elle ne connaissait pas Henri. Elle était très forte, à présent que son image ne la poursuivait plus. Une révolte la poussait à nier cette possession qui, en quelques semaines, l’avait emplie de cet homme. Non, elle ne le connaissait pas. Elle ignorait tout de lui, ses actes, ses pensées ; elle n’aurait même pu dire s’il était une grande intelligence. Peut-être manquait-il de coeur plus encore que d’esprit. Et elle épuisait ainsi toutes les suppositions, se gonflant le coeur de l’amertume qu’elle trouvait au fond de chacune, se heurtant toujours à son ignorance, à ce mur qui la séparait d’Henri et qui l’empêchait de le connaître. Elle ne savait rien, elle ne saurait jamais rien. Elle ne se l’imaginait plus que brutal, lui soufflant des paroles de flamme, lui apportant le seul trouble qui, jusqu’à cette heure, eût rompu l’équilibre heureux de sa vie. D’où venait-il donc pour la désoler de la sorte ? Tout d’un coup, elle pensa que, six semaines auparavant, elle n’existait pas pour lui, et cette idée lui fut insupportable. Mon Dieu ! n’être pas l’un pour l’autre, passer sans se voir, ne point se rencontrer peutêtre ! Elle avait joint désespérément les mains, des larmes mouillaient ses yeux. – 138 – Alors, Hélène regarda fixement les tours de Notre-Dame, très loin. Un rayon, dardant entre deux nuages, les dorait. Elle avait la tête lourde, comme trop pleine des idées tumultueuses qui s’y heurtaient. C’était une souffrance, elle aurait voulu s’intéresser à Paris, retrouver sa sérénité, en promenant sur l’océan des toitures ses regards tranquilles de chaque jour. Que de fois, à pareille heure, l’inconnu de la grande ville, dans le calme d’un beau soir, l’avait bercée d’un rêve attendri ! Cependant, devant elle, Paris s’éclairait de coups de soleil. Au premier rayon qui était tombé sur Notre-Dame, d’autres rayons avaient succédé, frappant la ville. L’astre, à son déclin, faisait craquer les nuages. Alors, les quartiers s’étendirent, dans une bigarrure d’ombres et de lumières. Un moment, toute la rive gauche fut d’un gris de plomb, tandis que des lueurs rondes tigraient la rive droite, déroulée au bord du fleuve comme une gigantesque peau de bête. Puis, les formes changeaient et se déplaçaient, au gré du vent qui emportait les nuées. C’était, sur le ton doré des toits, des nappes noires voyageant toutes dans le même sens, avec le même glissement doux et silencieux. Il y en avait d’énormes, nageant de l’air majestueux d’un vaisseau amiral, entourées de plus petites qui gardaient des symétries d’escadre en ordre de bataille. Une ombre immense, allongée, ouvrant une gueule de reptile, barra un instant Paris, qu’elle semblait vouloir dévorer. Et, quand elle se fut perdue au fond de l’horizon, rapetissée à la taille d’un ver de terre, un rayon, dont les rais jaillissaient en pluie de la crevasse d’un nuage, tomba dans le trou vide qu’elle laissait. On en voyait la poussière d’or filer comme un sable fin, s’élargir en vaste cône, pleuvoir sans relâche sur le quartier des ChampsÉlysées, qu’elle éclaboussait d’une clarté dansante. Longtemps, cette averse d’étincelles dura, avec son poudroiement continu de fusée. Eh bien ! la passion était fatale, Hélène ne se défendait plus. Elle se sentait à bout de force contre son coeur. Henri pouvait la prendre, elle s’abandonnait. Alors, elle goûta un bonheur infini à ne plus lutter. Pourquoi donc se serait-elle refusée davantage ? N’avait-elle pas assez attendu ? Le souvenir de sa vie passée la – 139 – gonflait de mépris et de violence. Comment avait-elle pu exister, dans cette froideur dont elle était si fière autrefois ? Elle se revoyait jeune fille, à Marseille, rue des Petites-Maries, cette rue où elle avait toujours grelotté ; elle se revoyait mariée, glacée près de ce grand enfant qui baisait ses pieds nus, se réfugiant au fond de ses soucis de bonne ménagère ; elle se revoyait à toutes les heures de son existence, suivant du même pas le même chemin, sans une émotion qui dérangeât son calme, et cette uniformité, maintenant, ce sommeil de l’amour qu’elle avait dormi, l’exaspérait. Dire qu’elle s’était crue heureuse d’aller ainsi trente années devant elle, le coeur muet, n’ayant pour combler le vide de son être, que son orgueil de femme honnête ! Ah ! quelle duperie, cette rigidité, ce scrupule du juste qui l’enfermaient dans les jouissances stériles des dévotes ! Non, non, c’était assez, elle voulait vivre ! Et une raillerie terrible lui venait contre sa raison. Sa raison ! en vérité, elle lui faisait pitié, cette raison qui, dans une vie déjà longue, ne lui avait pas apporté une somme de joie comparable à la joie qu’elle goûtait depuis une heure. Elle avait nié la chute, elle avait eu l’imbécile vanterie de croire qu’elle marcherait ainsi jusqu’au bout, sans que son pied heurtât seulement une pierre. Eh bien ! aujourd’hui, elle réclamait la chute, elle l’aurait souhaitée immédiate et profonde. Toute sa révolte aboutissait à ce désir impérieux. Oh ! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout ce qu’elle n’avait pas vécu ! Cependant, au fond d’elle, une grande tristesse pleurait. C’était un serrement intérieur, avec une sensation de vide et de noir. Alors, elle plaida. N’était-elle pas libre ? En aimant Henri, elle ne trompait personne, elle disposait comme il lui plaisait de ses tendresses. Puis, tout ne l’excusait-il pas ? Quelle était sa vie depuis près de deux ans ? Elle comprenait que tout l’avait amollie et préparée pour la passion, son veuvage, sa liberté absolue, sa solitude. La passion devait couver en elle, pendant les longues soirées passées entre ses deux vieux amis, l’abbé et son frère, ces hommes simples dont la sérénité la berçait ; elle couvait, lorsqu’elle s’enfermait si étroitement, hors du monde, en face de Paris grondant à l’horizon ; elle couvait, chaque fois qu’elle s’était accoudée à cette fenêtre, prise d’une de ces rêveries qu’elle – 140 – ignorait autrefois, et qui, peu à peu, la rendaient si lâche. Et un souvenir lui vint, celui de cette claire matinée de printemps, avec la ville blanche et nette comme sous un cristal, un Paris tout blond d’enfance, qu’elle avait si paresseusement contemplé, étendue dans sa chaise longue, un livre tombé sur ses genoux. Ce matin-là, l’amour s’éveillait, à peine un frisson qu’elle ne savait comment nommer et contre lequel elle se croyait bien forte. Aujourd’hui, elle était à la même place, mais la passion victorieuse la dévorait, tandis que, devant elle, un soleil couchant incendiait la ville. Il lui semblait qu’une journée avait suffi, que c’était là le soir empourpré de ce matin limpide, et elle croyait sentir toutes ces flammes brûler dans son coeur. Mais le ciel avait changé. Le soleil, s’abaissant vers les coteaux de Meudon, venait d’écarter les derniers nuages et de resplendir. Une gloire enflamma l’azur. Au fond de l’horizon, l’écroulement de roches crayeuses qui barraient les lointains de Charenton et de Choisy-le-Roi, entassa des blocs de carmin bordés de laque vive ; la flottille de petites nuées nageant lentement dans le bleu, au-dessus de Paris, se couvrit de voiles de pourpre ; tandis que le mince réseau, le filet de soie blanche tendu au-dessus de Montmartre, parut tout d’un coup fait d’une ganse d’or, dont les mailles régulières allaient prendre les étoiles à leur lever. Et, sous cette voûte embrasée, la ville toute jaune, rayée de grandes ombres, s’étendait. En bas, sur la vaste place, le long des avenues, les fiacres et les omnibus se croisaient au milieu d’une poussière orange, parmi la foule des passants, dont le noir fourmillement blondissait et s’éclairait de gouttes de lumière. Un séminaire, en rangs pressés, qui suivait le quai Debilly, mettait une queue de soutanes, couleur d’ocre, dans la clarté diffuse. Puis, les voitures et les piétons se perdaient, on ne devinait plus, très loin, sur quelque pont, qu’une file d’équipages dont les lanternes étincelaient. A gauche, les hautes cheminées de la Manutention, droites et roses, lâchaient de gros tourbillons de fumée tendre, d’une teinte délicate de chair ; tandis que, de l’autre côté de la rivière, les beaux ormes du quai d’Orsay faisaient une masse sombre, trouée de coups de soleil. La Seine, entre ses berges que les rayons obliques enfilaient, roulait des – 141 – flots dansants où le bleu, le jaune et le vert se brisaient en un éparpillement bariolé ; mais, en remontant le fleuve, ce peinturlurage de mer orientale prenait un seul ton d’or de plus en plus éblouissant ; et l’on eût dit un lingot sorti à l’horizon de quelque creuset invisible, s’élargissant avec un remuement de couleurs vives, à mesure qu’il se refroidissait. Sur cette coulée éclatante, les ponts échelonnés, amincissant leurs courbes légères, jetaient des barres grises, qui se perdaient dans un entassement incendié de maisons, au sommet duquel les deux tours de Notre-Dame rougeoyaient comme des torches. A droite, à gauche, les monuments flambaient. Les verrières du palais de l’industrie, au milieu des futaies des Champs-Élysées, étalaient un lit de tisons ardents ; plus loin, derrière la toiture écrasée de la Madeleine, la masse énorme de l’Opéra semblait un bloc de cuivre ; et les autres édifices, les coupoles et les tours, la colonne Vendôme, Saint-Vincent-de-Paul, la tour Saint-Jacques, plus près les pavillons du nouveau Louvre et des Tuileries, se couronnaient de flammes, dressant à chaque carrefour des bûchers gigantesques. Le dôme des Invalides était en feu, si étincelant, qu’on pouvait craindre à chaque minute de le voir s’effondrer, en couvrant le quartier des flammèches de sa charpente. Au-delà des tours inégales de Saint-Sulpice, le Panthéon se détachait sur le ciel avec un éclat sourd, pareil à un royal palais de l’incendie qui se consumerait en braise. Alors, Paris entier, à mesure que le soleil baissait, s’alluma aux bûchers des monuments. Des lueurs couraient sur les crêtes des toitures, pendant que, dans les vallées, des fumées noires dormaient. Toutes les façades tournées vers le Trocadéro rougissaient, en jetant le pétillement de leurs vitres, une pluie d’étincelles qui montaient de la ville, comme si quelque soufflet eût sans cesse activé cette forge colossale. Des gerbes toujours renaissantes s’échappaient des quartiers voisins, où les rues se creusaient, sombres et cuites. Même, dans les lointains de la plaine, du fond d’une cendre rousse qui ensevelissait les faubourgs détruits et encore chauds, luisaient des fusées perdues, sorties de quelque foyer subitement ravivé. Bientôt ce fut une fournaise. Paris brûla. Le ciel s’était empourpré davantage, les nuages saignaient au-dessus de l’immense cité rouge et or. – 142 – Hélène, baignée par ces flammes, se livrant à cette passion qui la consumait, regardait flamber Paris, lorsqu’une petite main la fit tressaillir en se posant sur son épaule. C’était Jeanne qui l’appelait. – Maman ! Maman ! Et, quand elle se fut tournée : – Ah ! c’est heureux !… Tu n’entends donc pas ? Voilà dix fois que je t’appelle. La petite, encore costumée en Japonaise, avait des yeux brillants et des joues toutes roses de plaisir. Elle ne laissa pas à sa mère le temps de répondre. – Tu m’as joliment lâchée… Tu sais qu’on t’a cherchée partout, à la fin. Sans Pauline, qui m’a accompagnée jusqu’au bas de l’escalier, je n’aurais point osé traverser la rue. Et, d’un mouvement joli, elle approcha son visage des lèvres de sa mère, en demandant sans transition : – Tu m’aimes ? Hélène la baisa, mais d’une bouche distraite. Elle éprouvait une surprise, comme une impatience à la voir rentrer si vite. Estce que vraiment il y avait une heure qu’elle s’était échappée du bal ? Et, pour répondre aux questions de l’enfant qui s’inquiétait, elle dit qu’en effet elle avait éprouvé un léger malaise. L’air lui faisait du bien. Il lui fallait un peu de tranquillité. – Oh ! n’aie pas peur, je suis trop lasse, murmura Jeanne. Je vais me tenir là, tout plein sage… Mais, petite mère, je puis parler, n’est-ce pas ? – 143 – Elle se posa près d’Hélène, se serrant contre elle, heureuse qu’on ne la déshabillât pas tout de suite. Sa robe brodée de pourpre, son jupon de soie verdâtre, la ravissaient ; et elle hochait sa tête fine, pour entendre claquer sur son chignon les pendeloques des longues épingles qui le traversaient. Alors, un flot de paroles pressées sortit de ses lèvres. Elle avait tout regardé, tout écouté et tout retenu, avec son air bêta de ne rien comprendre. Maintenant, elle se dédommageait d’être restée raisonnable, la bouche cousue et les yeux indifférents. – Tu sais, maman, c’était un vieux bonhomme, la barbe grise, qui faisait aller Polichinelle. Je l’ai bien vu, lorsque le rideau s’est écarté… Il y avait le petit Guiraud qui pleurait. Hein ? est-il bête ! Alors, on lui a dit que le gendarme viendrait lui mettre de l’eau dans sa soupe, et il a fallu l’emporter, tant il criait… C’est comme au goûter, Marguerite s’est tout taché son costume de laitière avec de la confiture. Sa maman l’a essuyée, en criant : « Oh ! la sale ! » Marguerite s’en était fourré jusque dans les cheveux… Moi, je ne disais rien, mais je m’amusais joliment à les regarder tomber sur les gâteaux. Elles sont mal élevées, n’est-ce pas, petite mère ? Elle s’interrompit quelques secondes, absorbée par un souvenir ; puis, elle demanda d’un air pensif : – Dis donc, maman, est-ce que tu as mangé de ces gâteaux qui étaient jaunes et qui avaient de la crème blanche dedans ? Oh ! c’était bon ! c’était bon !… J’ai gardé tout le temps l’assiette à côté de moi. Hélène n’écoutait pas ce babil d’enfant. Mais Jeanne parlait pour se soulager, la tête trop pleine. Elle repartit, avec une abondance extraordinaire de détails sur le bal. Les moindres petits faits prenaient une importance énorme. – Tu ne t’es pas aperçue, toi, quand on a commencé, voilà ma ceinture qui s’est défaite. Une dame, que je ne connais pas, m’a – 144 – mis une épingle. Je lui ai dit : « Je vous remercie bien, madame… » Alors, Lucien, en dansant, s’est piqué. Il m’a demandé : « Qu’est-ce que tu as donc là-devant qui pique ? » Moi, je ne savais plus, je lui ai répondu que je n’avais rien. C’est Pauline qui m’a visitée et qui a remis l’épingle comme il faut… Non ! tu n’as pas idée ! On se bousculait, une grande bête de garçon a donné un coup dans le derrière à Sophie, qui a failli tomber. Les demoiselles Levasseur sautaient à pieds joints. Ce n’est pas comme ça qu’on danse, bien sûr… Mais le plus beau, vois-tu, ç’a été la fin. Tu n’étais plus là, tu ne peux pas savoir. On s’est pris par les bras, on a tourné en rond ; c’était à mourir de rire. Il y avait de grands messieurs qui tournaient aussi. Bien vrai, je ne mens pas !… Pourquoi ne veux-tu pas me croire, petite mère ? Le silence d’Hélène finissait par la fâcher. Elle se serra davantage, lui secoua la main. Puis, voyant qu’elle n’en tirait que des paroles brèves, elle se tut peu à peu elle-même, glissant également à une rêverie, songeant à ce bal qui emplissait son jeune coeur. Alors, toutes deux, la mère et la fille, demeurèrent muettes, en face de Paris incendié. Il leur restait plus inconnu encore, ainsi éclairé par les nuées saignantes, pareil à quelque ville des légendes expiant sa passion sous une pluie de feu. – On a dansé en rond ? demanda tout d’un coup Hélène, comme réveillée en sursaut. – Oui, oui, murmura Jeanne absorbée à son tour. – Et le docteur ? est-ce qu’il a dansé ? – Je crois bien, il a tourné avec moi… Il m’enlevait, il me questionnait : « Où est ta maman ? où est ta maman ? » Puis, il m’a embrassée. Hélène eut un sourire inconscient. Elle riait à ses tendresses. Qu’avait-elle besoin de connaître Henri ? Il lui semblait plus doux – 145 – de l’ignorer, de l’ignorer à jamais, et de l’accueillir comme celui qu’elle attendait depuis si longtemps. Pourquoi se serait-elle étonnée et inquiétée ? Il venait de se trouver à l’heure dite sur son chemin. Cela était bon. Sa nature franche acceptait tout. Un calme descendait en elle, fait de cette pensée qu’elle aimait et qu’elle était aimée. Et elle se disait qu’elle serait assez forte pour ne pas gâter son bonheur. Cependant, la nuit venait, un vent froid passa dans l’air. Jeanne, rêveuse, eut un frisson. Elle posa la tête sur la poitrine de sa mère ; et, comme si la question se fût rattachée à ses réflexions profondes, elle murmura une seconde fois : – Tu m’aimes ? Alors, Hélène, souriant toujours, lui prit la tête entre ses deux mains et parut chercher un instant sur son visage. Puis, elle posa longuement les lèvres près de sa bouche, audessus d’un petit signe rose. C’était là, elle le voyait bien, qu’Henri avait baisé l’enfant. L’arête sombre des coteaux de Meudon entamait déjà le disque lunaire du soleil. Sur Paris, les rayons obliques s’étaient encore allongés. L’ombre du dôme des Invalides, démesurément grandie, noyait tout le quartier Saint-Germain ; tandis que l’Opéra, la tour Saint-Jacques, les colonnes et les flèches zébraient de noir la rive droite. Les lignes des façades, les enfoncements des rues, les îlots élevés des toitures, brûlaient avec une intensité plus sourde. Dans les vitres assombries, les paillettes enflammées se mouraient, comme si les maisons fussent tombées en braise. Des cloches lointaines sonnaient, une clameur roulait et s’apaisait. Et le ciel, élargi aux approches du soir, arrondissait sa nappe violâtre, veinée d’or et de pourpre, audessus de la ville rougeoyante. Tout d’un coup, il y eut une reprise formidable de l’incendie, Paris jeta une dernière flambée qui éclaira jusqu’aux faubourgs perdus. Puis, il sembla qu’une cendre – 146 – grise tombait, et les quartiers restèrent debout, légers et noirâtres comme des charbons éteints. – 147 -

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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