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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 2ème partie-Chapitre III

16 février 2010

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Chapitre III

Ce fut un mois d’une douceur adorable. Le soleil d’avril avait verdi le jardin d’une verdure tendre, légère et fine comme une dentelle. Contre la grille, les tiges folles des clématites poussaient leurs jets minces, tandis que les chèvrefeuilles en boutons exhalaient un parfum délicat,

presque sucré. Aux deux bords de la pelouse, soignée et taillée, des géraniums rouges et des quarantaines blanches fleurissaient les corbeilles. Et le bouquet d’ormes, dans le fond, entre l’étranglement des constructions voisines, drapait la tenture verte de ses branches, dont les petites feuilles frissonnaient au moindre souffle. Pendant plus de trois semaines, le ciel resta bleu sans un nuage. C’était comme un miracle de printemps qui fêtait la nouvelle jeunesse, l’épanouissement qu’Hélène portait dans son coeur. Chaque après-midi, elle descendait au jardin avec Jeanne. Sa place était marquée, contre le premier orme, à droite. Une chaise l’attendait ; et, le lendemain, elle trouvait encore, sur le gravier de l’allée, les bouts de fil qu’elle avait semés la veille. – Vous êtes chez vous, répétait chaque soir madame Deberle, qui se prenait pour elle d’une de ces passions, dont elle vivait six mois. A demain. Tâchez de venir plus tôt, n’est-ce pas ? Et Hélène était chez elle, en effet. Peu à peu, elle s’habituait à ce coin de verdure, elle attendait l’heure d’y descendre avec une impatience d’enfant. Ce qui la charmait, dans ce jardin bourgeois, c’était surtout la propreté de la pelouse et des massifs. Pas une – 106 – herbe oubliée ne gâtait la symétrie des feuillages. Les allées, ratissées tous les matins, avaient aux pieds une mollesse de tapis. Elle vivait là, calme et reposée, ne souffrant pas des excès de la sève. Il ne lui venait rien de troublant de ces corbeilles dessinées si nettement, de ces manteaux de lierre dont le jardinier enlevait une à une les feuilles jaunies. Sous l’ombre enfermée des ormes, dans ce parterre discret que la présence de madame Deberle parfumait d’une pointe de musc, elle pouvait se croire dans un salon ; et la vue seule du ciel, lorsqu’elle levait la tête, lui rappelait le plein air et la faisait respirer largement. Souvent, elles passaient l’après-midi toutes les deux sans voir personne. Jeanne et Lucien jouaient à leurs pieds. Il y avait de longs silences. Puis, madame Deberle, que la rêverie désespérait, causait pendant des heures, se contentant des approbations muettes d’Hélène, repartant de plus belle au moindre hochement de tête. C’étaient des histoires interminables sur les dames de son intimité, des projets de réception pour le prochain hiver, des réflexions de pie bavarde au sujet des événements du jour, tout le chaos mondain qui se heurtait dans ce front étroit de jolie femme ; et cela mêlé à de brusques effusions d’amour pour les enfants, à des phrases émues qui célébraient les charmes de l’amitié. Hélène se laissait serrer les mains. Elle n’écoutait pas toujours ; mais dans l’attendrissement continu où elle vivait, elle se montrait très touchée des caresses de Juliette, et elle la disait d’une grande bonté, d’une bonté d’ange. D’autres fois, une visite se présentait. Alors, madame Deberle était enchantée. Elle avait cessé depuis Pâques ses samedis, comme il convenait à cette époque de l’année. Mais elle redoutait la solitude, et on la ravissait en venant la voir sans façon, dans son jardin. Sa grande préoccupation, alors, était de choisir la plage où elle passerait le mois d’août. A chaque visite, elle recommençait la même conversation ; elle expliquait que son mari ne l’accompagnerait pas à la mer ; puis, elle questionnait les gens, elle ne pouvait fixer son choix. Ce n’était pas pour elle, c’était pour Lucien. Quand le beau Malignon arrivait, il s’asseyait à califourchon sur une chaise rustique. Lui, abhorrait la – 107 – campagne ; il fallait être fou, disait-il, pour s’exiler de Paris, sous prétexte d’aller prendre des rhumes au bord de l’Océan. Pourtant, il discutait les plages ; toutes étaient infectes, et il déclarait qu’après Trouville, il n’y avait absolument rien d’un peu propre. Hélène, chaque jour, entendait la même discussion, sans se lasser, heureuse même de cette monotonie de ses journées qui la berçait et l’endormait dans une pensée unique. Au bout du mois, madame Deberle ne savait pas encore où elle irait. Un soir, comme Hélène se retirait, Juliette lui dit : – Je suis obligée de sortir demain, mais que cela ne vous empêche pas de descendre… Attendez-moi, je ne rentrerai pas tard. Hélène accepta. Elle passa un après-midi délicieux, seule dans le jardin. Au-dessus de sa tête, elle n’entendait que le bruit d’ailes des moineaux, voletant dans les arbres. Tout le charme de ce petit coin ensoleillé la pénétrait. Et, à partir de ce jour, ses plus heureux après-midi furent ceux où son amie l’abandonnait. Des rapports de plus en plus étroits se nouaient entre elle et les Deberle. Elle dîna chez eux, en amie que l’on retient au moment de se mettre à table ; lorsqu’elle s’attardait sous les ormes, et que Pierre descendait le perron, en disant : « Madame est servie », Juliette la suppliait de rester, et elle cédait parfois. C’étaient des dîners de famille, égayés par la turbulence des enfants. Le docteur Deberle et Hélène paraissaient de bons amis, dont les tempéraments raisonnables, un peu froids, sympathisaient. Aussi Juliette s’écriait-elle souvent : – Oh ! vous vous entendriez bien ensemble… Moi, cela m’exaspère, votre tranquillité. Chaque après-midi, le docteur rentrait de ses visites vers six heures. Il trouvait ces dames au jardin et s’asseyait près d’elles. Dans les premiers temps, Hélène avait affecté de se retirer – 108 – aussitôt, pour laisser le ménage seul. Mais Juliette s’était si vivement fâchée de cette brusque retraite, qu’elle demeurait maintenant. Elle se trouvait de moitié dans la vie intime de cette famille qui semblait toujours très unie. Lorsque le docteur arrivait, sa femme lui tendait chaque fois la joue, du même mouvement amical, et il la baisait ; puis, comme Lucien lui montait aux jambes, il l’aidait à grimper, il le gardait sur ses genoux, tout en causant. L’enfant lui fermait la bouche de ses petites mains, lui tirait les cheveux au milieu d’une phrase, se conduisait si mal, qu’il finissait par le mettre à terre, en lui disant d’aller jouer avec Jeanne. Et Hélène souriait de ces jeux, elle quittait un instant son ouvrage pour envelopper d’un regard tranquille le père, la mère et l’enfant. Le baiser du mari ne la gênait point, les malices de Lucien l’attendrissaient. On eût dit qu’elle se reposait dans la paix heureuse du ménage. Cependant, le soleil se couchait, jaunissant les hautes branches. Une sérénité tombait du ciel pâle. Juliette, qui avait la manie des questions, même avec les personnes qu’elle connaissait le moins, interrogeait son mari, coup sur coup, souvent sans attendre les réponses. – Où es-tu allé ? Qu’as-tu fait ? Alors, il disait ses visites, lui parlait d’une connaissance saluée, lui donnait quelque renseignement, une étoffe ou un meuble entrevu à un étalage. Et souvent, en parlant, ses yeux rencontraient les yeux d’Hélène. Ni l’un ni l’autre ne détournait la tête. Ils se regardaient face à face, sérieux une seconde, comme s’ils se fussent vus jusqu’au coeur ; puis, ils souriaient, les paupières lentement abaissées. La vivacité nerveuse de Juliette, qu’elle noyait d’une langueur étudiée, ne leur permettait pas de causer longtemps ensemble ; car la jeune femme se jetait en travers de toutes les conversations. Pourtant, ils échangeaient des mots, des phrases lentes et banales, qui semblaient prendre des sens profonds et qui se prolongeaient au-delà du son de leurs voix. A chacune de leurs paroles, ils s’approuvaient d’un léger signe, comme si toutes leurs pensées eussent été communes. – 109 – C’était une entente absolue, intime, venue du fond de leur être, et qui se resserrait jusque dans leurs silences. Parfois, Juliette arrêtait son bavardage de pie, un peu honteuse de toujours parler. – Hein ? vous ne vous amusez guère ? disait-elle. Nous causons de choses qui ne vous intéressent pas du tout. – Non, ne faites pas attention à moi, répondait Hélène gaiement. Je ne m’ennuie jamais… C’est un bonheur pour moi que d’écouter et de ne rien dire. Et elle ne mentait pas. C’était pendant ses longs silences qu’elle goûtait le mieux le charme d’être là. La tête penchée sur son ouvrage, levant les yeux de loin en loin pour échanger avec le docteur ces longs regards qui les attachaient l’un à l’autre, elle s’enfermait volontiers dans l’égoïsme de son émotion. Entre elle et lui, elle s’avouait maintenant qu’il y avait un sentiment caché, quelque chose de très doux, d’autant plus doux que personne au monde ne le partageait avec eux. Mais elle portait son secret paisiblement, sans un trouble d’honnêteté, car rien de mauvais ne l’agitait. Comme il était bon avec sa femme et son enfant ! Elle l’aimait davantage, quand il faisait sauter Lucien et baisait Juliette sur la joue. Depuis qu’elle le voyait dans son ménage, leur amitié avait grandi. Maintenant, elle était comme de la famille, elle ne pensait pas qu’on pût l’éloigner. Et, au fond d’elle, elle l’appelait Henri, naturellement, à force d’entendre Juliette lui donner ce nom. Lorsque ses lèvres disaient « monsieur », un écho répétait « Henri », dans tout son être. Un jour, le docteur trouva Hélène seule sous les ormes. Juliette sortait presque tous les après-midi. – Tiens ! ma femme n’est pas là ? dit-il. – Non, elle m’abandonne, répondit-elle en riant. Il est vrai que vous rentrez plus tôt. – 110 – Les enfants jouaient à l’autre bout du jardin. Il s’assit près d’elle. Leur tête-à-tête ne les troublait nullement. Pendant près d’une heure, ils causèrent de mille choses, sans éprouver un instant l’envie de faire une allusion au sentiment tendre qui leur gonflait le coeur. A quoi bon parler de cela ? Ne savaient-ils pas ce qu’ils auraient pu se dire ? Ils n’avaient aucun aveu à se faire. Cela suffisait à leur joie, d’être ensemble, de s’entendre sur tous les sujets, de jouir sans trouble de leur solitude, à cette place même où il embrassait sa femme chaque soir devant elle. Ce jour-là, il la plaisanta sur sa fureur de travail. – Vous savez, dit-il, que je ne connais seulement pas la couleur de vos yeux ; vous les tenez toujours sur votre aiguille. Elle leva la tête, le regarda comme elle faisait d’habitude, bien en face. – Est-ce que vous seriez taquin ? demanda-t-elle doucement. Mais lui continuait : – Ah ! ils sont gris… gris avec un reflet bleu, n’est-ce pas ? C’était là tout ce qu’ils osaient ; mais ces paroles, les premières venues, prenaient une douceur infinie. Souvent, à partir de ce jour, il la trouva seule, dans le crépuscule. Malgré eux, sans qu’ils en eussent conscience, leur familiarité devenait alors plus grande. Ils parlaient d’une voix changée, avec des inflexions caressantes qu’ils n’avaient pas quand on les écoutait. Et cependant, lorsque Juliette arrivait, rapportant la fièvre bavarde de ses courses dans Paris, elle ne les gênait toujours pas, ils pouvaient continuer la conversation commencée, sans avoir à se troubler ni à reculer leurs sièges. Il semblait que ce beau printemps, ce jardin où les lilas fleurissaient, prolongeât en eux le premier ravissement de la passion. – 111 – Vers la fin du mois, madame Deberle fut agitée d’un grand projet. Tout d’un coup, elle venait d’avoir l’idée de donner un bal d’enfants. La saison était déjà bien avancée, mais cette idée emplit tellement sa tête vide, qu’elle se lança aussitôt dans les préparatifs avec son activité turbulente. Elle voulait quelque chose de tout à fait bien. Le bal serait costumé. Alors, elle ne causa plus que de son bal, chez elle, chez les autres, partout. Il y eut, dans le jardin, des conversations interminables. Le beau Malignon trouvait le projet un peu « bébête » ; mais il daigna pourtant s’y intéresser, et il promit d’amener un chanteur comique de sa connaissance. Un après-midi, comme tout le monde était sous les arbres, Juliette posa la grave question des costumes pour Lucien et Jeanne. – J’hésite beaucoup, dit-elle ; j’ai songé à un Pierrot de satin blanc. – Oh ! c’est commun ! déclara Malignon. Vous aurez une bonne douzaine de Pierrots, dans votre bal… Attendez, il faudrait quelque chose de trouvé… Et il se mit à réfléchir profondément, en suçant la pomme de sa badine. Pauline, qui arrivait, s’écria : – Moi, j’ai envie de me mettre en soubrette… – Toi ! dit madame Deberle avec surprise, mais tu ne te déguises pas ! Est-ce que tu te prends pour un enfant, grande bête ?… Tu me feras le plaisir de venir en robe blanche. – Tiens ! ça m’aurait amusée, murmura Pauline, qui, malgré ses dix-huit ans et ses rondeurs de belle fille, adorait sauter avec les tout petits enfants. – 112 – Hélène, cependant, travaillait au pied de son arbre, levant parfois la tête pour sourire au docteur et à monsieur Rambaud, qui causaient debout devant elle. Monsieur Rambaud avait fini par entrer dans l’intimité des Deberle. – Et Jeanne, demanda le docteur, en quoi la mettrez-vous ? Mais il eut la parole coupée par une exclamation de Malignon. – J’ai trouvé !… Un marquis Louis XV ! Et il brandissait sa badine, d’un air triomphant. Puis, comme on ne s’enthousiasmait guère autour de lui, il parut étonné. – Comment ! vous ne comprenez point ?… C’est Lucien qui reçoit ses petits invités, n’est-ce pas ? Alors, vous le plantez à la porte du salon, en marquis, avec un gros bouquet de roses au côté, et il fait des révérences aux dames. – Mais, objecta Juliette, nous en aurons des douzaines de marquis. – Qu’est-ce que ça fait ? dit Malignon tranquillement. Plus il y aura de marquis, plus ce sera drôle. Je vous dis que c’est trouvé… Il faut que le maître de la maison soit en marquis, autrement votre bal est infect. Il semblait tellement convaincu, que Juliette finit par se passionner, elle aussi. En effet, un costume de marquis Pompadour en satin blanc broché de petits bouquets, ce serait tout à fait délicieux. – Et Jeanne ? répéta le docteur. – 113 – La petite fille était venue s’appuyer contre l’épaule de sa mère dans cette pose câline qu’elle aimait à prendre. Comme Hélène allait ouvrir les lèvres, elle murmura : – Oh ! maman, tu sais ce que tu m’as promis ? – Quoi donc ? demanda-t-on autour d’elle. Alors, pendant que sa fille la suppliait du regard, Hélène répondit en souriant : – Jeanne ne veut pas que l’on dise son costume. – Mais c’est vrai ! s’écria l’enfant. On ne fait plus d’effet du tout, quand on a dit son costume. On s’égaya un instant de cette coquetterie. Monsieur Rambaud se montra taquin. Depuis quelque temps, Jeanne le boudait ; et le pauvre homme, désespéré, ne sachant comment rentrer dans les bonnes grâces de sa petite amie, en arrivait à la taquiner pour se rapprocher d’elle. Il répéta à plusieurs reprises, en la regardant : – Je vais le dire, moi, je vais le dire… L’enfant était devenue toute pâle. Sa douce figure souffrante prenait une dureté farouche, le front coupé de deux grands plis, le menton allongé et nerveux. – Toi, bégaya-t-elle, toi, tu ne diras rien… Et, follement, comme il faisait toujours mine de vouloir parler, elle s’élança sur lui, en criant : – Tais-toi, je veux que tu te taises !… Je veux !… – 114 – Hélène n’avait pas eu le temps de prévenir l’accès, un de ces accès de colère aveugle qui parfois secouaient si terriblement la petite fille. Elle dit sévèrement : – Jeanne, prends garde, je te corrigerai ! Mais Jeanne ne l’écoutait pas, ne l’entendait pas. Tremblant de la tête aux pieds, trépignant, s’étranglant, elle répétait : « Je veux !… Je veux !… » d’une voix de plus en plus rauque et déchirée ; et, de ses mains crispées, elle avait saisi le bras de monsieur Rambaud qu’elle tordait avec une force extraordinaire. Vainement, Hélène la menaça. Alors, ne pouvant la dompter par la sévérité, très chagrine de cette scène devant tout ce monde, elle se contenta de murmurer doucement : – Jeanne, tu me fais beaucoup de peine. L’enfant, aussitôt, lâcha prise, tourna la tête. Et quand elle vit sa mère, la face désolée, les yeux pleins de larmes contenues, elle éclata elle-même en sanglots et se jeta à son cou, en balbutiant : – Non, maman… non, maman… Elle lui passait les mains sur la figure pour l’empêcher de pleurer. Sa mère, lentement, l’écarta. Alors, le coeur crevé, éperdue, la petite se laissa tomber à quelques pas sur un banc, où elle sanglota plus fort. Lucien, auquel on la donnait sans cesse en exemple, la contemplait, surpris et vaguement enchanté. Et comme Hélène pliait son ouvrage, en s’excusant d’une pareille scène, Juliette lui dit que, mon Dieu ! on devait tout pardonner aux enfants ; au contraire, la petite avait très bon coeur, et elle se lamentait si fort, la pauvre mignonne, qu’elle était déjà trop punie. Elle l’appela pour l’embrasser, mais Jeanne refusant le pardon, restait sur son banc, étouffée par les larmes. – 115 – Monsieur Rambaud et le docteur, cependant, s’étaient approchés. Le premier se pencha, demanda de sa bonne voix émue : – Voyons, ma chérie, pourquoi es-tu fâchée ? Que t’ai-je fait ? – Oh ! dit l’enfant, en écartant les mains et en montrant son visage bouleversé, tu as voulu me prendre maman. Le docteur, qui écoutait, se mit à rire. Monsieur Rambaud ne comprit pas tout de suite. – Qu’est-ce que tu dis là ? – Oui, oui, l’autre mardi… Oh ! tu sais bien, tu t’es mis à genoux, en me demandant ce que je dirais si tu restais à la maison. Le docteur ne souriait plus. Ses lèvres décolorées eurent un tremblement. Une rougeur, au contraire, était montée aux joues de monsieur Rambaud, qui baissa la voix et balbutia : – Mais tu avais dit que nous jouerions toujours ensemble. – Non, non, je ne savais pas, reprit l’enfant avec violence. Je ne veux pas, entends-tu !… N’en parle plus jamais, jamais, et nous serons amis. Hélène, debout, avec son ouvrage dans un panier, avait entendu ces derniers mots. – Allons, monte, Jeanne, dit-elle. Quand on pleure, on n’ennuie pas le monde. Elle salua, en poussant la petite devant elle. Le docteur, très pâle, la regardait fixement. Monsieur Rambaud était consterné. – 116 – Quant à madame Deberle et à Pauline, aidées de Malignon, elles avaient pris Lucien et le faisaient tourner au milieu d’elles, en discutant vivement, sur ses épaules de gamin, le costume de marquis Pompadour. Le lendemain, Hélène se trouvait seule sous les ormes. Madame Deberle, qui courait pour son bal, avait emmené Lucien et Jeanne. Lorsque le docteur rentra, plus tôt que de coutume, il descendit vivement le perron ; mais il ne s’assit pas, il tourna autour de la jeune femme, en arrachant aux arbres des brins d’écorce. Elle leva un instant les yeux, inquiète de son agitation ; puis, elle piqua de nouveau son aiguille, d’une main un peu tremblante. – Voici le temps qui se gâte, dit-elle, gênée par le silence. Il fait presque froid, cet après-midi. – Nous ne sommes encore qu’en avril, murmura-t-il en s’efforçant de calmer sa voix. Il parut vouloir s’éloigner. Mais il revint et lui demanda brusquement. – Vous vous mariez donc ? Cette question brutale la surprit au point qu’elle laissa tomber son ouvrage. Elle était toute blanche. Par un effort superbe de volonté, elle garda un visage de marbre, les yeux largement ouverts sur lui. Elle ne répondit pas, et il se fit suppliant : – Oh ! je vous en prie, un mot, un seul… Vous vous mariez ? – Oui, peut-être, que vous importe ? dit-elle enfin, d’un ton glacé. Il eut un geste violent. Il s’écria : – 117 – – Mais c’est impossible ! – Pourquoi donc ? reprit-elle, sans le quitter du regard. Alors, sous ce regard qui lui clouait les paroles aux lèvres, il dut se taire. Un moment encore, il resta là, portant les mains à ses tempes ; puis, comme il étouffait et qu’il craignait de céder à quelque violence, il s’éloigna, pendant qu’elle affectait de reprendre paisiblement son ouvrage. Mais le charme de ces doux après-midi était rompu. Il eut beau, le lendemain, se montrer tendre et obéissant, Hélène paraissait mal à l’aise, dès qu’elle demeurait seule avec lui. Ce n’était plus cette bonne familiarité, cette confiance sereine qui les laissait côte à côte, sans un trouble, avec la joie pure d’être ensemble. Malgré le soin qu’il mettait à ne pas l’effrayer, il la regardait parfois, secoué d’un tressaillement subit, le visage enflammé par un flot de sang. Elle-même avait perdu de sa belle tranquillité ; des frissons l’agitaient, elle restait languissante, les mains lasses et inoccupées. Toutes sortes de colères et de désirs semblaient s’être éveillés en eux. Hélène en vint à ne plus vouloir que Jeanne s’éloignât. Le docteur trouvait sans cesse entre elle et lui ce témoin, qui le surveillait de ses grands yeux limpides. Mais ce dont Hélène souffrit surtout, ce fut de se sentir tout d’un coup embarrassée devant madame Deberle. Quand celle-ci rentrait, les cheveux au vent, et qu’elle l’appelait « ma chère » en lui racontant ses courses, elle ne l’écoutait plus de son air souriant et paisible ; au fond de son être, un tumulte montait, des sentiments qu’elle se refusait à préciser. Il y avait là comme une honte et de la rancune. Puis, sa nature honnête se révoltait ; elle tendait la main à Juliette, mais sans pouvoir réprimer le frisson physique que les doigts tièdes de son amie lui faisaient courir à fleur de peau. – 118 – Cependant, le temps s’était gâté. Des averses forcèrent ces dames à se réfugier dans le pavillon japonais. Le jardin, avec sa belle propreté, se changeait en lac, et l’on n’osait plus se risquer dans les allées, de peur de les emporter à ses semelles. Lorsqu’un rayon de soleil luisait encore, entre deux nuages, les verdures trempées s’essuyaient, les lilas avaient des perles pendues à chacune de leurs petites fleurs. Sous les ormes, de grosses gouttes tombaient. – Enfin, c’est pour samedi, dit un jour madame Deberle. Ah ! ma chère, je n’en puis plus… N’est-ce pas ? soyez là à deux heures, Jeanne ouvrira le bal avec Lucien. Et, cédant à une effusion de tendresse, ravie des préparatifs de son bal, elle embrassa les deux enfants ; puis, prenant en riant Hélène par les bras, elle lui posa aussi deux gros baisers sur les joues. – C’est pour me récompenser, reprit-elle gaiement. Tiens ! je l’ai mérité, j’ai assez couru ! Vous verrez comme ce sera réussi. Hélène resta toute froide, tandis que le docteur les regardait pardessus la tête blonde de Lucien, qui s’était pendu à son cou.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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