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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 2ème partie -Chapitre II

16 février 2010

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Chapitre II 

Après le potage, ce mardi-là, Hélène tendit l’oreille en disant :  – Quel déluge, entendez-vous ? Mes pauvres amis vous allez  être trempés, ce soir.  – 90 -  – Oh ! quelques gouttes, murmura l’abbé, dont la vieille  soutane était déjà mouillée aux épaules.  – Moi, j’ai une bonne trotte, dit monsieur Rambaud ;

mais je  rentrerai à pied tout de même ; j’aime ça… D’ailleurs, j’ai mon  parapluie.  Jeanne réfléchissait, en regardant sérieusement sa dernière  cuillerée de vermicelle. Puis, elle parla lentement :  – Rosalie disait que vous ne viendriez pas à cause du mauvais  temps…. Maman disait que vous viendriez… Vous êtes bien  gentils, vous venez toujours.  On sourit autour de la table. Hélène eut un hochement de tête  affectueux, à l’adresse des deux frères. Dehors, l’averse continuait  avec un roulement sourd, et de brusques coups de vent faisaient  craquer les persiennes. L’hiver semblait revenu. Rosalie avait tiré  soigneusement les rideaux de reps rouge ; la petite salle à  manger, bien close, éclairée par la calme lueur de la suspension,  qui pendait toute blanche, prenait, au milieu des secousses de  l’ouragan, une douceur d’intimité attendrie. Sur le buffet  d’acajou, des porcelaines reflétaient la lumière tranquille. Et,  dans cette paix, les quatre convives causaient sans hâte, attendant  le bon plaisir de la bonne, en face de la belle propreté bourgeoise  du couvert.  – Ah ! vous attendiez, tant pis ! dit familièrement Rosalie en  entrant avec un plat. Ce sont des filets de sole au gratin pour  monsieur Rambaud, et ça demande à être saisi au dernier  moment.  Monsieur Rambaud affectait d’être gourmand, pour amuser  Jeanne et faire plaisir à Rosalie, qui était très orgueilleuse de son  talent de cuisinière. Il se tourna vers elle, en demandant :  – 91 -  – Voyons, qu’avez-vous mis aujourd’hui ?… Vous apportez  toujours des surprises quand je n’ai plus faim.  – Oh ! répondit-elle, il y a trois plats, comme toujours ; pas  davantage… Après les filets de sole, vous allez avoir un gigot et  des choux de Bruxelles… Bien vrai, pas davantage.  Mais monsieur Rambaud regardait Jeanne du coin de l’oeil.  L’enfant s’égayait beaucoup, étouffant des rires dans ses mains  jointes, secouant la tête comme pour dire que la bonne mentait.  Alors, il fit claquer la langue d’un air de doute, et Rosalie feignit  de se fâcher.  – Vous ne me croyez pas, reprit-elle, parce que Mademoiselle  est en train de rire… Eh bien ! fiez-vous à ça, restez sur votre  appétit, et vous verrez si vous n’êtes pas forcé de vous remettre à  table, en rentrant chez vous.  Quand la bonne ne fut plus là, Jeanne, qui riait plus fort, eut  une terrible démangeaison de parler.  – Tu es trop gourmand, commença-t-elle ; moi, je suis allée  dans la cuisine…  Mais elle s’interrompit.  – Ah ! non, il ne faut pas le lui dire, n’est-ce pas, maman ?… Il  n’y a rien, rien du tout. C’est pour t’attraper que je riais.  Cette scène recommençait tous les mardis et avait toujours le  même succès. Hélène était touchée de la bonne grâce avec  laquelle monsieur Rambaud se prêtait à ce jeu, car elle n’ignorait  pas qu’il avait longtemps vécu, avec une frugalité provençale, d’un  anchois et d’une demi-douzaine d’olives par jour. Quant à l’abbé  Jouve, il ne savait jamais ce qu’il mangeait ; on le plaisantait  même souvent sur son ignorance et ses distractions. Jeanne le  guettait de ses yeux luisants. Lorsqu’on fut servi :  – 92 -  – C’est très bon, le merlan, dit-elle en s’adressant au prêtre.  – Très bon, ma chérie, murmura-t-il. Tiens, c’est vrai, c’est du  merlan ; je croyais que c’était du turbot.  Et, comme tout le monde riait, il demanda naïvement  pourquoi. Rosalie, qui venait de rentrer, paraissait très blessée.  Ah ! bien, monsieur le curé, dans son pays, connaissait joliment  mieux la nourriture ; il disait l’âge d’une volaille, à huit jours près,  rien qu’en la découpant ; il n’avait pas besoin d’entrer dans la  cuisine pour connaître à l’avance son dîner, l’odeur suffisait. Bon  Dieu ! si elle avait servi chez un curé comme monsieur l’abbé, elle  ne saurait seulement pas à cette heure retourner une omelette. Et  le prêtre s’excusait d’un air embarrassé, comme si le manque  absolu du sens de la gourmandise fût chez lui un défaut dont il  désespérait de se corriger. Mais, vraiment, il avait trop d’autres  choses en tête.  – Ça, c’est un gigot, déclara Rosalie en posant le gigot sur la  table.  Tout le monde, de nouveau, se mit à rire, l’abbé Jouve le  premier. Il avança sa grosse tête, en clignant ses yeux minces.  – Oui, pour sûr, c’est un gigot, dit-il. Je crois que je l’aurais  reconnu.  Ce jour-là, d’ailleurs, l’abbé était encore plus distrait que de  coutume. Il mangeait vite, avec la hâte d’un homme que la table  ennuie, et qui chez lui déjeune debout ; puis, il attendait les  autres, absorbé, répondant simplement par des sourires. Toutes  les minutes, il jetait sur son frère un regard dans lequel il y avait  de l’encouragement et de l’inquiétude. Monsieur Rambaud, lui  non plus, ne semblait pas avoir son calme habituel ; mais son  trouble se trahissait par un besoin de parler et de se remuer sur  sa chaise, qui n’était point dans sa nature réfléchie. Après les  – 93 -  choux de Bruxelles, comme Rosalie tardait à apporter le dessert,  il y eut un silence. Au-dehors, l’averse tombait avec plus de  violence, un grand ruissellement battait la maison. Dans la salle à  manger, on étouffait un peu. Alors, Hélène eut conscience que  l’air n’était pas le même, qu’il y avait entre les deux frères quelque  chose qu’ils ne disaient point. Elle les regarda avec sollicitude,  elle finit par murmurer :  – Mon Dieu ! quelle pluie affreuse !… N’est-ce pas ? Cela vous  retourne, vous paraissez souffrants tous les deux ?  Mais ils dirent que non, ils s’empressèrent de la rassurer. Et  comme Rosalie arrivait, portant un immense plat, monsieur  Rambaud s’écria, pour cacher son émotion :  – Qu’est-ce que je disais ! Encore une surprise !  La surprise, ce jour-là, était une crème à la vanille, un des  triomphes de la cuisinière. Aussi fallait-il voir le rire large et muet  avec lequel elle la posa sur la table. Jeanne battait des mains, en  répétant :  – Je le savais, je le savais !… J’avais vu les oeufs dans la  cuisine.  – Mais je n’ai plus faim ! reprit monsieur Rambaud d’un air  désespéré. Il m’est impossible d’en manger.  Alors, Rosalie devint grave, pleine d’un courroux contenu.  Elle dit simplement, l’air digne :  – Comment ! une crème que j’ai faite pour vous !… Eh bien !  essayez de ne pas en manger… Oui, essayez…  Il se résigna, prit une grosse part de crème. L’abbé restait  distrait. Il roula sa serviette, se leva avant la fin du dessert,  – 94 -  comme cela lui arrivait souvent. Un instant, il marcha, la tête  penchée sur une épaule ; puis, quand Hélène quitta la table à son  tour, il lança à monsieur Rambaud un coup d’oeil d’intelligence, et  emmena la jeune femme dans la chambre à coucher. Derrière  eux, par la porte laissée ouverte, on entendit presque aussitôt  leurs voix lentes, sans distinguer les paroles.  – Dépêche-toi, disait Jeanne à monsieur Rambaud qui  semblait ne pouvoir finir un biscuit. Je veux te montrer mon  travail.  Mais il ne se pressait pas. Lorsque Rosalie se mit à ôter le  couvert, il lui fallut pourtant se lever.  – Attends donc, attends donc, murmurait-il, pendant que  l’enfant voulait l’entraîner dans la chambre.  Et il s’écartait de la porte, embarrassé et peureux. Puis,  comme l’abbé haussait la voix, il fut pris d’une telle faiblesse qu’il  dut s’asseoir de nouveau devant la table desservie. Il avait tiré un  journal de sa poche.  – Je vais te faire une petite voiture, dit-il.  Du coup, Jeanne ne parla plus d’aller dans la chambre.  Monsieur Rambaud l’émerveillait par son adresse à tirer d’une  feuille de papier toutes sortes de joujoux. Il faisait des cocottes,  des bateaux, des bonnets d’évêque, des charrettes, des cages.  Mais, ce jour-là, ses doigts tremblaient en pliant le papier, et il  n’arrivait pas à réussir les petits détails. Au moindre bruit qui  sortait de la pièce voisine, il baissait la tête. Cependant, Jeanne,  très intéressée, s’était appuyée contre la table, à côté de lui.  – Après, tu feras une cocotte, dit-elle, pour l’atteler à la  voiture.  – 95 -  Au fond de la chambre, l’abbé Jouve était resté debout, dans  l’ombre claire dont l’abat-jour noyait la pièce. Hélène avait repris  sa place habituelle, devant le guéridon ; et comme elle ne se  gênait pas le mardi avec ses amis, elle travaillait, on ne voyait que  ses mains pâles cousant un petit bonnet d’enfant, sous le rond de  vive clarté.  – Jeanne ne vous donne plus aucune inquiétude ? demanda  l’abbé.  Elle hocha la tête avant de répondre.  – Le docteur Deberle paraît tout à fait rassuré, dit-elle. Mais  la pauvre chérie est encore bien nerveuse… Hier, je l’ai trouvée  sans connaissance sur sa chaise.  – Elle manque d’exercice, reprit le prêtre. Vous vous  enfermez trop, vous ne menez pas assez la vie de tout le monde.  Il se tut, il y eut un silence. Sans doute il avait trouvé la  transition qu’il cherchait ; mais, au moment de parler, il se  recueillait. Il prit une chaise, s’assit à côté d’Hélène, en disant :  – Ecoutez, ma chère fille, je désire causer sérieusement avec  vous depuis quelque temps… L’existence que vous menez ici n’est  pas bonne. Ce n’est point à votre âge qu’on se cloître comme vous  le faites ; et ce renoncement est aussi mauvais pour votre enfant  que pour vous… Il y a mille dangers, des dangers de santé et  d’autres dangers encore…  Hélène avait levé la tête, d’un air de surprise.  – Que voulez-vous dire, mon ami ? demanda-t-elle.  – Mon Dieu ! je connais peu le monde, continua le prêtre,  avec un léger embarras, mais je sais pourtant qu’une femme y est  – 96 -  très exposée, lorsqu’elle reste sans défense… Enfin, vous êtes trop  seule, et cette solitude dans laquelle vous vous enfoncez, n’est pas  saine, croyez-moi. Un jour doit venir où vous en souffrirez.  – Mais je ne me plains pas, mais je me trouve très bien  comme je suis ! s’écria-t-elle avec quelque vivacité.  Le vieux prêtre branla doucement sa grosse tête.  – Certainement, cela est très doux. Vous vous sentez  parfaitement heureuse, je le comprends. Seulement, sur cette  pente de la solitude et de la rêverie, on ne sait jamais où l’on va…  Oh ! je vous connais, vous êtes incapable de mal faire… Mais vous  pourriez y perdre tôt ou tard votre tranquillité. Un matin, il ne  serait plus temps, la place que vous laissez vide autour de vous et  en vous, se trouverait occupée par quelque sentiment douloureux  et inavouable.  Dans l’ombre, une rougeur était montée au visage d’Hélène.  L’abbé avait donc lu dans son coeur ? Il connaissait donc le  trouble qui grandissait en elle, cette agitation intérieure qui  emplissait sa vie, maintenant, et qu’elle-même jusque-là n’avait  pas voulu interroger ? Son ouvrage tomba sur ses genoux. Une  mollesse la prenait, elle attendait du prêtre comme une  complicité dévote, qui allait enfin lui permettre d’avouer tout  haut et de préciser ces choses vagues qu’elle refoulait au fond de  son être. Puisqu’il savait tout, il pouvait la questionner, elle  tâcherait de répondre.  – Je me mets entre vos mains, mon ami, murmura-t-elle.  Vous savez bien que je vous ai toujours écouté.  Alors, le prêtre garda un moment le silence ; puis, lentement,  gravement :  – Ma fille, il faut vous remarier, dit-il.  – 97 -  Elle resta muette, les bras abandonnés, dans la stupeur que  lui causait un pareil conseil. Elle attendait d’autres paroles, elle  ne comprenait plus. Cependant, l’abbé continuait, plaidant les  raisons qui devaient la décider au mariage.  – Songez que vous êtes jeune encore… Vous ne pouvez rester  davantage dans ce coin écarté de Paris, osant à peine sortir,  ignorant tout de la vie. Il vous faut rentrer dans l’existence  commune, sous peine de regretter amèrement plus tard votre  isolement… Vous ne vous apercevez point du lent travail de cette  réclusion, mais vos amis remarquent votre pâleur et s’en  inquiètent.  Il s’arrêtait à chaque phrase, espérant qu’elle l’interromprait  et qu’elle discuterait sa proposition. Mais elle demeurait toute  froide, comme glacée par la surprise.  – Sans doute, vous avez une enfant, reprit-il. Cela est toujours  délicat… Seulement, dites-vous bien que, dans l’intérêt de votre  Jeanne elle-même, le bras d’un homme serait ici d’une grande  utilité… Oh ! je sais qu’il faudrait trouver quelqu’un de  parfaitement bon, qui fût un véritable père…  Elle ne le laissa pas achever. Brusquement, elle parla avec une  révolte et une répulsion extraordinaires.  – Non, non, je ne veux pas… Que me conseillez-vous là, mon  ami !… Jamais, entendez-vous, jamais !  Tout son coeur se soulevait, elle était effrayée elle-même de la  violence de son refus. La proposition du prêtre venait de remuer  en elle ce coin obscur, où elle évitait de lire ; et, à la douleur  qu’elle éprouvait, elle comprenait enfin la gravité de son mal, elle  avait l’effarement de pudeur d’une femme qui sent glisser son  dernier vêtement.  – 98 -  Alors, sous le regard clair et souriant du vieil abbé, elle se  débattit.  – Mais je ne veux pas ! Mais je n’aime personne !  Et, comme il la regardait toujours, elle crut qu’il lisait son  mensonge sur sa face ; elle rougit et balbutia :  – Songez donc, j’ai quitté mon deuil il y a quinze jours… Non,  ce n’est pas possible…  – Ma fille, dit tranquillement le prêtre, j’ai beaucoup réfléchi  avant de parler. Je crois que votre bonheur est là… Calmez-vous.  Vous ne ferez jamais que votre volonté.  L’entretien tomba. Hélène tâchait de contenir le flot de  protestations qui montait à ses lèvres. Elle reprit son ouvrage, fit  quelques points, la tête basse. Et, au milieu du silence, on  entendit la voix flûtée de Jeanne qui disait, dans la salle à  manger :  – On n’attelle pas une cocotte à une voiture, on attelle un  cheval… Tu ne sais donc pas faire les chevaux ?  – Ah ! non. Les chevaux, c’est trop difficile, répondit  monsieur Rambaud. Mais, si tu veux, je vais t’apprendre à faire  les voitures.  C’était toujours par là que le jeu finissait. Jeanne, très  attentive, regardait son bon ami plier le papier en une multitude  de petits carrés ; puis, elle essayait à son tour ; mais elle se  trompait, tapait du pied. Pourtant, elle savait déjà faire les  bateaux et les bonnets d’évêque.  – Tu vois, répétait patiemment monsieur Rambaud, tu fais  quatre cornes comme cela, puis tu retournes…  – 99 -  Depuis un instant, l’oreille tendue, il avait dû saisir quelquesunes  des paroles dites dans la pièce voisine ; et ses pauvres mains  s’agitaient davantage, sa langue s’embarrassait tellement, qu’il  mangeait la moitié des mots.  Hélène, qui ne pouvait s’apaiser, reprit l’entretien.  – Me remarier, et avec qui ? demanda-t-elle tout d’un coup au  prêtre, en replaçant son ouvrage sur le guéridon. Vous avez  quelqu’un en vue, n’est-ce pas ?  L’abbé Jouve s’était levé et marchait lentement. Il fit un signe  affirmatif de la tête, sans s’arrêter.  – Eh bien ! nommez-moi la personne, reprit-elle.  Un instant, il se tint debout devant elle ; puis il haussa  légèrement les épaules, en murmurant :  – A quoi bon ! puisque vous refusez.  – N’importe, je veux savoir, dit-elle ; comment pourrais-je  prendre une décision, si je ne sais pas ?  Il ne répondit point tout de suite, toujours debout et la  regardant en face. Un sourire un peu triste montait à ses lèvres.  Ce fut presque à voix basse qu’il finit par dire :  – Comment ! vous n’avez pas deviné ?  Non, elle ne devinait pas. Elle cherchait et s’étonnait. Alors, il  fit simplement un signe ; d’un mouvement de tête, il indiqua la  salle à manger.  – Lui ! s’écria-t-elle en étouffant sa voix.  – 100 -  Et elle devint toute grave. Elle ne protestait plus violemment.  Il ne restait sur son visage que de l’étonnement et du chagrin.  Longtemps, elle demeura les yeux à terre, songeuse. Non, certes,  elle n’aurait jamais deviné ; et pourtant elle ne trouvait aucune  objection. Monsieur Rambaud était le seul homme dans la main  duquel elle aurait mis loyalement la sienne, sans une crainte. Elle  connaissait sa bonté, elle ne riait pas de son épaisseur bourgeoise.  Mais, malgré toute son affection pour lui, l’idée qu’il l’aimait la  pénétrait d’un grand froid.  Cependant, l’abbé avait repris sa marche d’un bout de la pièce  à l’autre ; et comme il passait devant la porte de la salle à manger,  il appela doucement Hélène.  – Tenez, venez voir.  Elle se leva et regarda.  Monsieur Rambaud avait fini par asseoir Jeanne sur sa  propre chaise. Lui, d’abord appuyé contre la table, venait de se  laisser glisser aux pieds de la petite fille. Il était à genoux devant  elle, et l’entourait d’un de ses bras. Sur la table, il y avait la  charrette attelée d’une cocotte, puis des bateaux, des bottes, des  bonnets d’évêque.  – Alors, tu m’aimes bien ? disait-il, répète que tu m’aimes  bien.  – Mais oui, je t’aime bien, tu le sais.  Il hésitait, frémissant, comme s’il avait eu une déclaration  d’amour à risquer.  – Et si je te demandais à rester toujours ici, avec toi, qu’est-ce  que tu répondrais ?  – 101 -  – Oh ! je serais contente ; nous jouerions ensemble, n’est-ce  pas ? ce serait amusant.  – Toujours, entends-tu, je resterais toujours.  Jeanne avait pris un bateau, qu’elle transformait en un  chapeau de gendarme. Elle murmura :  – Ah ! il faudrait que maman le permît.  Cette réponse parut le rendre à toutes ses anxiétés. Son sort  se décidait.  – Bien sûr, dit-il. Mais si ta maman le permettait, tu ne dirais  pas non, toi, n’est-ce-pas ?  Jeanne, qui achevait son chapeau de gendarme,  enthousiasmée, se mit à chanter sur un air à elle :  – Je dirais oui, oui, oui… Je dirais oui, oui, oui… Vois donc  comme il est joli, mon chapeau !  Monsieur Rambaud, touché aux larmes, se dressa sur les  genoux et l’embrassa, pendant qu’elle-même lui jetait les mains  autour du cou. Il avait chargé son frère de demander le  consentement d’Hélène ; lui, tâchait d’obtenir celui de Jeanne.  – Vous le voyez, dit le prêtre avec un sourire, l’enfant veut  bien.  Hélène resta grave. Elle ne discutait pas. L’abbé avait repris  son plaidoyer, et il insistait sur les mérites de monsieur  Rambaud. N’était-ce pas un père tout trouvé pour Jeanne ? Elle le  connaissait, elle ne livrerait rien au hasard en se confiant à lui.  Puis, comme elle gardait le silence, l’abbé ajouta avec une grande  – 102 -  émotion et une grande dignité que, s’il s’était chargé d’une  pareille démarche, il n’avait point songé à son frère, mais à elle, à  son bonheur.  – Je vous crois, je sais combien vous m’aimez, dit vivement  Hélène. Attendez, je veux répondre devant vous à votre frère.  Dix heures sonnaient. Monsieur Rambaud entrait dans la  chambre à coucher. Elle marcha à sa rencontre, la main tendue,  en disant :  – Je vous remercie de votre offre, mon ami, et je vous en suis  très reconnaissante. Vous avez bien fait de parler…  Elle le regardait tranquillement en face et gardait sa grosse  main dans la sienne. Lui, tout frémissant, n’osait lever les yeux.  – Seulement, je demande à réfléchir, continua-t-elle. Il me  faudra beaucoup de temps peut-être.  – Oh ! tout ce que vous voudrez, six mois, un an, davantage,  balbutia-t-il, soulagé, heureux de ce qu’elle ne le mettait pas tout  de suite à la porte.  Alors, elle eut un faible sourire.  – Mais j’entends que nous restions amis. Vous viendrez  comme par le passé, vous me promettez simplement d’attendre  que je vous reparle la première de ces choses… Est-ce convenu ?  Il avait retiré sa main, il cherchait fiévreusement son  chapeau, en acceptant tout d’un hochement de tête continu.  Puis, au moment de sortir, il retrouva la parole.  – 103 -  – Ecoutez, murmura-t-il, vous savez maintenant que je suis  là, n’est-ce pas ? Eh bien ! dites-vous que j’y serai toujours, quoi  qu’il arrive. C’est tout ce que l’abbé aurait dû vous expliquer…  Dans dix ans, si vous voulez, vous n’aurez qu’à faire un signe. Je  vous obéirai.  Et ce fut lui qui prit une dernière fois la main d’Hélène et la  serra à la briser. Dans l’escalier, les deux frères se retournèrent  comme d’habitude, en disant :  – A mardi.  – Oui, à mardi, répondit Hélène.  Lorsqu’elle rentra dans la chambre, le bruit d’une nouvelle  averse qui battait les persiennes la rendit toute chagrine. Mon  Dieu ! quelle pluie entêtée, et comme ses pauvres amis allaient  être mouillés ! Elle ouvrit la fenêtre, jeta un regard dans la rue. De  brusques coups de vent soufflaient des becs de gaz. Et, au milieu  des flaques pâles et des hachures luisantes de la pluie, elle  aperçut le dos rond de monsieur Rambaud qui s’en allait, heureux  et dansant dans le noir, sans paraître se soucier de ce déluge.  Jeanne, cependant, était très sérieuse, depuis qu’elle avait  saisi quelques-unes des dernières paroles de son bon ami. Elle  venait de retirer ses petites bottines, elle restait en chemise sur le  bord de son lit, songeant profondément. Quand sa mère entra  pour l’embrasser, elle la trouva ainsi.  – Bonne nuit, Jeanne. Embrasse-moi.  Puis, comme l’enfant semblait ne pas entendre, Hélène  s’accroupit devant elle, en la prenant à la taille. Et elle l’interrogea  à demi-voix.  – Ça te ferait donc plaisir s’il habitait avec nous ?  – 104 -  Jeanne ne parut pas étonnée de la question. Elle pensait à ces  choses sans doute. Lentement, elle dit oui de la tête.  – Mais, tu sais, reprit la mère, il serait toujours là, la nuit, le  jour, à table, partout.  Une inquiétude grandissait dans les yeux clairs de la petite  fille. Elle posa sa joue sur l’épaule de sa mère, la baisa au cou,  finit par lui demander à l’oreille, toute frissonnante :  – Maman, est-ce qu’il t’embrasserait ?  Une teinte rose monta au front d’Hélène. Elle ne sut que  répondre d’abord à cette question d’enfant. Enfin, elle murmura :  – Il serait comme ton père, ma chérie.  Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle éclata  brusquement en gros sanglots. Elle bégayait :  – Oh ! non, non, je ne veux plus… Oh ! maman, je t’en prie,  dis-lui que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas…  Et elle étouffait, elle s’était jetée sur la poitrine de sa mère,  elle la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Hélène tâcha de la  calmer, en lui répétant qu’on arrangerait cela. Mais Jeanne  voulait tout de suite une réponse décisive.  – Oh ! dis non, petite mère, dis non… Tu vois bien que j’en  mourrais… Oh ! jamais, n’est-ce pas ? jamais !  – Eh bien ! non, je te le promets ; sois raisonnable, couchetoi.  – 105 -  Pendant quelques minutes encore, l’enfant muette et  passionnée la serra entre ses bras, comme ne pouvant se détacher  d’elle et la défendant contre ceux qui voulaient la lui prendre.  Enfin, Hélène put la coucher ; mais elle dut veiller près d’elle une  partie de la nuit. Des secousses l’agitaient dans son sommeil, et,  toutes les demi-heures, elle ouvrait les yeux, s’assurait que sa  mère était là, puis se rendormait en collant la bouche sur sa main.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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