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Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 2ème partie-Chapitre I

16 février 2010

Non classé

Chapitre I

Un matin, Hélène s’occupait à ranger sa petite bibliothèque, dont elle bouleversait les livres depuis quelques jours, lorsque Jeanne entra en sautant, en tapant des mains. – Maman, cria-t-elle, un soldat ! Un soldat ! – Quoi ? un soldat ? dit la jeune femme. Qu’est-ce que tu me veux, avec ton soldat ?

Mais l’enfant était dans un de ses accès de folie joyeuse ; elle sautait plus fort, elle répétait : « Un soldat ! Un soldat ! » sans s’expliquer davantage. Alors, comme elle avait laissé la porte de la chambre ouverte, Hélène se leva, et elle fut toute surprise d’apercevoir un soldat, un petit soldat, dans l’antichambre. Rosalie était sortie ; Jeanne devait avoir joué sur le palier, malgré la défense formelle de sa mère. – Qu’est-ce que vous désirez, mon ami ? demanda Hélène. Le petit soldat, très troublé par l’apparition de cette dame, si belle et si blanche dans son peignoir garni de dentelle, frottait un pied sur le parquet, saluait, balbutiait précipitamment : – Pardon… excuse… Et il ne trouvait rien autre chose, il reculait jusqu’au mur, en traînant toujours les pieds. Ne pouvant aller plus loin, voyant que la dame attendait avec un sourire involontaire, il fouilla vivement dans sa poche droite, dont il tira un mouchoir bleu, un couteau et un morceau de pain. Il regardait chaque objet, l’engouffrait de nouveau. Puis, il passa à la poche gauche ; il y avait là un bout de corde, deux clous rouillés, des images enveloppées dans la moitié – 76 – d’un journal. Il renfonça le tout, il tapa sur ses cuisses d’un air anxieux. Et il bégayait, ahuri : – Pardon… excuse… Mais, brusquement, il posa un doigt contre son nez, en éclatant d’un bon rire. L’imbécile ! il se souvenait. Il ôta deux boutons de sa capote, fouilla dans sa poitrine, où il enfonça le bras jusqu’au coude. Enfin, il sortit une lettre, qu’il secoua violemment, comme pour en enlever la poussière, avant de la remettre à Hélène. – Une lettre pour moi, vous êtes sûr ? dit celle-ci. L’enveloppe portait bien son nom et son adresse, d’une grosse écriture paysanne, avec des jambages qui se culbutaient comme des capucins de cartes. Et dès qu’elle fut parvenue à comprendre, arrêtée à chaque ligne par des tournures et une orthographe extraordinaires, elle eut un nouveau sourire. C’était une lettre de la tante de Rosalie, qui lui envoyait Zéphyrin Lacour, tombé au sort « malgré deux messes dites par monsieur le curé ». Alors, attendu que Zéphyrin était l’amoureux de Rosalie, elle priait Madame de permettre aux enfants de se voir le dimanche. Il y avait trois pages où cette demande revenait dans les mêmes termes, de plus en plus embrouillés, avec un effort constant de dire quelque chose qui n’était pas dit. Puis, avant de signer, la tante semblait avoir trouvé tout d’un coup, et elle avait écrit : « Monsieur le curé le permet », en écrasant sa plume au milieu d’un éclaboussement de pâtés. Hélène plia lentement la lettre. Tout en la déchiffrant, elle avait levé deux ou trois fois la tête, pour jeter un coup d’oeil sur le soldat. Il était toujours collé contre le mur, et ses lèvres remuaient, il paraissait appuyer chaque phrase d’un léger mouvement du menton ; sans doute il savait la lettre par coeur. – Alors, c’est vous qui êtes Zéphyrin Lacour ? dit-elle. – 77 – Il se mit à rire, il branla le cou. – Entrez, mon ami ; ne restez pas là. Il se décida à la suivre, mais il se tint debout près de la porte, pendant qu’Hélène s’asseyait. Elle l’avait mal vu, dans l’ombre de l’antichambre. Il devait avoir juste la taille de Rosalie ; un centimètre de moins, et il était réformé. Les cheveux roux, tondus très ras, sans un poil de barbe, il avait une face toute ronde, couverte de son, percée de deux yeux minces comme des trous de vrille. Sa capote neuve, trop grande pour lui, l’arrondissait encore ; et les jambes écartées dans son pantalon rouge, pendant qu’il balançait devant lui son képi à large visière, il était drôle et attendrissant, avec sa rondeur de petit bonhomme bêta, sentant le labour sous l’uniforme. Hélène voulut l’interroger, obtenir quelques renseignements. – Vous avez quitté la Beauce il y a huit jours ? – Oui, madame. – Et vous voilà à Paris. Vous n’en êtes pas fâché ? – Non, madame. Il s’enhardissait, il regardait dans la chambre, très impressionné par les tentures de velours bleu. – Rosalie n’est pas là, reprit Hélène ; mais elle va rentrer… Sa tante m’apprend que vous êtes son bon ami. Le petit soldat ne répondit pas ; il baissa la tête, en riant d’un air gauche, et se remit à gratter le tapis du bout de son pied. – 78 – – Alors, vous devez l’épouser, quand vous sortirez du service ? continua la jeune femme. – Bien sûr, dit-il en devenant très rouge, bien sûr, c’est juré… Et, gagné par l’air bienveillant de la dame, tournant son képi entre ses doigts, il se décida à parler. – Oh ! il y a beau temps… Quand nous étions tout petiots, nous allions à la maraude ensemble. Nous avons joliment reçu des coups de gaule ; pour ça, c’est bien vrai… Il faut dire que les Lacour et les Pichon demeuraient dans la même traverse, côte à côte. Alors, n’est-ce pas ? la Rosalie et moi, nous avons été élevés quasiment à la même écuelle… Puis, tout son monde est mort. Sa tante Marguerite lui a donné la soupe. Mais elle, la mâtine, elle avait déjà des bras du tonnerre… Il s’arrêta, sentant qu’il s’enflammait, et il demanda d’une voix hésitante : – Peut-être bien qu’elle vous a conté tout ça ? – Oui, mais dites toujours, répondit Hélène qu’il amusait. – Enfin, reprit-il, elle était joliment forte, quoique pas plus grosse qu’une mauviette ; elle vous troussait la besogne, fallait voir ! Tenez, un jour, elle a allongé une tape à quelqu’un de ma connaissance, oh ! une tape ! J’en ai gardé le bras noir pendant huit jours… Oui, c’est venu comme ça. Dans le pays, tout le monde nous mariait ensemble. Alors, nous n’avions pas dix ans que nous nous sommes topé dans la main… Et ça tient, madame, ça tient… Il posait une main sur son coeur, en écartant les doigts. Hélène pourtant était redevenue grave. Cette idée d’introduire un soldat dans sa cuisine l’inquiétait. Monsieur le curé avait beau le permettre, elle trouvait cela un peu risqué. Dans les campagnes, – 79 – on est fort libre, les amoureux vont bon train. Elle laissa voir ses craintes. Quand Zéphyrin eut compris, il pensa crever de rire ; mais il se retenait, par respect. – Oh ! madame, oh ! madame… On voit bien que vous ne la connaissez point. J’en ai reçu, des calottes !… Mon Dieu ! les garçons, ça aime à rire, n’est-ce pas ? Je la pinçais, des fois. Alors, elle se retournait, et v’lan ! en plein museau… C’est sa tante qui lui répétait : « Vois-tu, ma fille, ne te laisse pas chatouiller, ça ne porte pas chance. » Le curé aussi s’en mêlait, et c’est peut-être bien pour ça que notre amitié tient toujours… On devait nous marier après le tirage au sort. Puis, va te faire fiche ! les choses ont mal tourné. La Rosalie a dit qu’elle servirait à Paris pour s’amasser une dot en m’attendant… Et voilà, et voilà… Il se dandinait, passait son képi d’une main dans l’autre. Mais, comme Hélène gardait le silence, il crut comprendre qu’elle doutait de sa fidélité. Cela le blessa beaucoup. Il s’écria avec feu : – Vous pensez peut-être que je la tromperai ?… Puisque je vous dis que c’est juré ! Je l’épouserai, voyez-vous, aussi vrai que le jour nous éclaire… Et je suis tout prêt à vous signer ça… Oui, si vous voulez, je vais vous signer un papier… Une grosse émotion le soulevait. Il marchait dans la chambre, cherchant des yeux s’il n’apercevait pas une plume et de l’encre. Hélène tenta vivement de le calmer. Il répétait : – J’aimerais mieux vous signer un papier… Qu’est-ce que ça vous fait ? Vous seriez bien tranquille ensuite. Mais, juste à ce moment, Jeanne, qui avait disparu de nouveau, rentra en dansant et en tapant des mains. – Rosalie ! Rosalie ! Rosalie ! chantait-elle sur un air sautillant qu’elle composait. – 80 – Par les portes ouvertes, on entendit en effet l’essoufflement de la bonne qui montait, chargée de son panier. Zéphyrin recula dans un coin de la pièce ; un rire silencieux fendait sa bouche d’une oreille à l’autre, et ses yeux en trous de vrille luisaient d’une malice campagnarde. Rosalie entra droit dans la chambre, comme elle en avait l’habitude familière, pour montrer les provisions du matin à sa maîtresse. – Madame, dit-elle, j’ai acheté des choux-fleurs… Voyez donc !… Deux pour dix-huit sous, ce n’est pas cher… Elle tendait son panier entrouvert, lorsqu’en levant la tête, elle aperçut Zéphyrin qui ricanait. Une stupeur la cloua sur le tapis. Il s’écoula deux ou trois secondes, elle ne l’avait sans doute pas reconnu tout de suite sous l’uniforme. Ses yeux ronds s’agrandirent, sa petite face grasse devint pâle, tandis que ses durs cheveux noirs remuaient. – Oh ! dit-elle simplement. Et, de surprise, elle lâcha son panier. Les provisions roulèrent sur le tapis, les choux-fleurs, des oignons, des pommes. Jeanne, enchantée, poussa un cri et se jeta par terre, au milieu de la chambre, courant après les pommes, jusque sous les fauteuils et l’armoire à glace. Cependant, Rosalie, toujours paralysée, ne bougeait pas, répétait : – Comment ! c’est toi !… Qu’est-ce que tu fais là, dis ? Qu’estce que tu fais là ? Elle se tourna vers Hélène et demanda : – C’est donc vous qui l’avez laissé entrer ? Zéphyrin ne parlait pas, se contentait de cligner les paupières d’un air malin. Alors, des larmes d’attendrissement montèrent – 81 – aux yeux de Rosalie, et pour témoigner sa joie de le revoir, elle ne trouva rien de mieux que de se moquer de lui. – Ah ! va, reprit-elle, en s’approchant, t’es joli, t’es propre, avec cet habit-là !… J’aurais pu passer à côté de toi, je n’aurais pas seulement dit : Dieu te bénisse !… Comme te voilà fait ! T’as l’air d’avoir ta guérite sur ton dos. Et ils t’ont joliment rasé la tête, tu ressembles au caniche du sacristain… Bon Dieu ! que t’es laid, que t’es laid ! Zéphyrin, vexé, se décida à ouvrir la bouche. – Ce n’est pas ma faute, bien sûr… Si on t’envoyait au régiment, nous verrions un peu. Ils avaient complètement oublié où ils se trouvaient, et la chambre, et Hélène, et Jeanne, qui continuait à ramasser les pommes. La bonne s’était plantée debout devant le petit soldat, les mains nouées sur son tablier. – Alors, tout va bien là-bas ? demanda-t-elle. – Mais oui, sauf que la vache des Guignard est malade. L’artiste est venu, et il leur a dit comme ça qu’elle était pleine d’eau. – Si elle est pleine d’eau, c’est fini… A part ça, tout va bien ? – Oui, oui… Il y a le garde champêtre qui s’est cassé le bras… Le père Canivet est mort… Monsieur le curé a perdu sa bourse, où il y avait trente sous, en revenant de Grandval… Autrement, tout va bien. Et ils se turent. Ils se regardaient avec des yeux luisants, les lèvres pincées et lentement remuées dans une grimace tendre. Ce devait être leur façon de s’embrasser, car ils ne s’étaient pas – 82 – même tendu la main. Mais Rosalie sortit tout à coup de sa contemplation, et elle se désola en voyant ses légumes par terre. Un beau gâchis ! Il lui faisait faire de propres choses ! Madame aurait dû le laisser attendre dans l’escalier. Tout en grondant, elle se baissait, remettait au fond du panier les pommes, les oignons, les choux-fleurs, à la grande contrariété de Jeanne, qui ne voulait pas qu’on l’aidât. Et, comme elle s’en allait dans sa cuisine, sans regarder davantage Zéphyrin, Hélène, gagnée par la tranquille santé des deux amoureux, la retint pour lui dire : – Écoutez, ma fille, votre tante m’a demandé d’autoriser ce garçon à venir vous voir le dimanche… Il viendra l’après-midi, et vous tâcherez que votre service n’en souffre pas trop. Rosalie s’arrêta, tourna simplement la tête. Elle était bien contente, mais elle gardait son air grognon. – Oh ! Madame, il va joliment me déranger ! cria-t-elle. Et, par-dessus son épaule, elle jeta un regard sur Zéphyrin et lui fit de nouveau sa grimace tendre. Le petit soldat resta un moment immobile, la bouche fendue par son rire muet. Puis, il se retira à reculons, en remerciant et en posant son képi contre son coeur. La porte était fermée, qu’il saluait encore sur le palier. – Maman, c’est le frère de Rosalie ? demanda Jeanne. Hélène demeura tout embarrassée devant cette question. Elle regrettait l’autorisation qu’elle venait d’accorder, dans un mouvement de bonté subite, dont elle s’étonnait. Elle chercha quelques secondes, elle répondit : – Non, c’est son cousin. – Ah ! dit l’enfant gravement. – 83 – La cuisine de Rosalie donnait sur le jardin du docteur Deberle, en plein soleil. L’été, par la fenêtre, très large, les branches des ormes entraient. C’était la pièce la plus gaie de l’appartement, toute blanche de lumière, si éclairée même que Rosalie avait dû poser un rideau de cotonnade bleue, qu’elle tirait l’après-midi. Elle ne se plaignait que de la petitesse de cette cuisine, qui s’allongeait en forme de boyau, le fourneau à droite, une table et un buffet à gauche. Mais elle avait si bien casé les ustensiles et les meubles qu’elle s’était ménagé, près de la fenêtre, un coin libre où elle travaillait le soir. Son orgueil était de tenir les casseroles, les bouilloires, les plats dans une merveilleuse propreté. Aussi, lorsque le soleil arrivait, un resplendissement rayonnait des murs ; les cuivres jetaient des étincelles d’or, les fers battus avaient des rondeurs éclatantes de lunes d’argent ; tandis que les faïences bleues et blanches du fourneau mettaient leur note pâle dans cet incendie. Le samedi suivant, dans la soirée, Hélène entendit un tel remue-ménage, qu’elle se décida à aller voir. – Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle, vous vous battez avec les meubles ? – Je lave, Madame, répondit Rosalie, ébouriffée et suante, accroupie par terre, en train de frotter le carreau de toute la force de ses petits bras. C’était fini, elle épongeait. Jamais elle n’avait fait sa cuisine aussi belle. Une mariée aurait pu y coucher, tout y était blanc comme pour une noce. La table et le buffet semblaient rabotés à neuf, tant elle y avait usé ses doigts. Et il fallait voir le bel ordre, les casseroles et les pots par rangs de grandeur, chaque chose à son clou, jusqu’à la poêle et au gril qui reluisaient, sans une tache de fumée. Hélène resta là un instant, silencieuse ; puis, elle sourit et se retira. – 84 – Alors, chaque samedi, ce fut un nettoyage pareil, quatre heures passées dans la poussière et dans l’eau. Rosalie voulait, le dimanche, montrer sa propreté à Zéphyrin. Elle recevait ce jourlà. Une toile d’araignée lui aurait fait honte. Lorsque tout resplendissait autour d’elle, cela la rendait aimable et la faisait chanter. A trois heures, elle se lavait encore les mains, elle mettait un bonnet avec des rubans. Puis, tirant à demi le rideau de cotonnade, ménageant un jour de boudoir, elle attendait Zéphyrin au milieu du bel ordre, dans une bonne odeur de thym et de laurier. A trois heures et demie, exactement, Zéphyrin arrivait ; il se promenait dans la rue, tant que la demie n’avait pas sonné aux horloges du quartier. Rosalie écoutait ses gros souliers buter contre les marches, et lui ouvrait, quand il s’arrêtait sur le palier. Elle lui avait défendu de toucher au cordon de sonnette. Chaque fois, ils échangeaient les mêmes paroles. – C’est toi ? – Oui, c’est moi. Et ils restaient nez à nez, avec leurs yeux pétillants et leur bouche pincée. Puis, Zéphyrin suivait Rosalie ; mais elle l’empêchait d’entrer avant qu’elle l’eût débarrassé de son shako et de son sabre. Elle ne voulait point de ça dans sa cuisine, elle cachait le sabre et le shako au fond d’un placard. Alors, elle asseyait son amoureux, près de la fenêtre, dans le coin ménagé là, et elle ne lui permettait plus de remuer. – Tiens-toi tranquille… Tu me regarderas faire le dîner de Madame, si tu veux. Mais il ne venait presque jamais les mains vides. Ordinairement, il avait employé sa matinée à courir avec des camarades les bois de Meudon, traînant les pieds dans des flâneries sans fin, oisif et buvant le grand air, avec le regret vague – 85 – du pays. Pour occuper ses doigts, il coupait des baguettes, les taillait, les enjolivait en marchant de toutes sortes d’arabesques ; et son pas se ralentissait encore, il s’arrêtait près des fossés, le shako sur la nuque, les yeux ne quittant plus son couteau qui fouillait le bois. Puis, comme il ne pouvait se décider à jeter ses baguettes, il les apportait l’après-midi à Rosalie, qui les lui enlevait des mains, en criant un peu, parce que cela salissait la cuisine. La vérité était qu’elle les collectionnait ; elle en avait, sous son lit, un paquet de toutes les longueurs et de tous les dessins. Un jour, il arriva avec un nid plein d’oeufs, qu’il avait placé dans le fond de son shako, sous son mouchoir. C’était très bon, disait-il, les omelettes avec les oeufs d’oiseau. Rosalie jeta cette horreur, mais elle garda le nid, qui alla rejoindre les baguettes. D’ailleurs, il avait toujours ses poches pleines à crever. Il en tirait des curiosités, des cailloux transparents, pris au bord de la Seine, d’anciennes ferrures, des baies sauvages qui se séchaient, des débris méconnaissables dont les chiffonniers n’avaient pas voulu. Sa passion était surtout les images. Le long des routes, il ramassait les papiers qui avaient enveloppé du chocolat ou des savons, et sur lesquels on voyait des nègres et des palmiers, des almées et des bouquets de roses. Les dessus des vieilles bottes crevées, avec des dames blondes et rêveuses, les gravures vernies et le papier d’argent des sucres de pomme, jetés dans les foires des environs, étaient ses grandes trouvailles, qui lui gonflaient le coeur. Tout ce butin disparaissait dans ses poches ; il enveloppait d’un bout de journal les plus beaux morceaux. Et, le dimanche, quand Rosalie avait un moment à perdre, entre une sauce et un rôti, il lui montrait ses images. C’était pour elle, si elle voulait ; seulement, comme le papier, autour, n’était pas toujours propre, il découpait les images, ce qui l’amusait beaucoup. Rosalie se fâchait, des brins de papier s’envolaient jusque dans ses plats ; et il fallait voir avec quelle malice de paysan, tirée de loin, il finissait par s’emparer de ses ciseaux. Parfois, pour se débarrasser de lui, elle les lui donnait brusquement. Cependant, un roux chantait dans un poêlon. Rosalie surveillait la sauce, une cuiller de bois à la main, pendant que – 86 – Zéphyrin, la tête penchée, le dos élargi par ses épaulettes rouges, découpait des images. Ses cheveux étaient tellement ras, qu’on lui voyait la peau du crâne, et son collet jaune bâillait par-derrière, montrant le hâle du cou. Pendant des quarts d’heure entiers, tous deux ne disaient rien. Lorsque Zéphyrin levait la tête, il regardait Rosalie prendre de la farine, hacher du persil, saler et poivrer, d’un air profondément intéressé. Alors, de loin en loin, une parole lui échappait. – Fichtre ! ça sent trop bon ! La cuisinière, en plein coup de feu, ne daignait pas répondre tout de suite. Au bout d’un long silence, elle disait à son tour : – Vois-tu, il faut que ça mijote. Et leurs conversations ne sortaient guère de là. Ils ne parlaient même plus du pays. Lorsqu’un souvenir leur revenait, ils se comprenaient d’un mot et riaient en dedans tout l’aprèsmidi. Cela leur suffisait. Quand Rosalie mettait Zéphyrin à la porte, ils s’étaient joliment amusés tous les deux. – Allons, va-t’en ! Je vais servir Madame. Elle lui rendait son shako et son sabre, le poussait devant elle, puis servait Madame avec de la joie aux joues ; tandis que lui, les bras ballants, rentrait à la caserne, chatouillé à l’intérieur par cette bonne odeur de thym et de laurier qu’il emportait. Dans les premiers temps, Hélène crut devoir les surveiller. Elle arrivait parfois à l’improviste, pour donner un ordre. Et toujours elle trouvait Zéphyrin dans son coin, entre la table et la fenêtre, près de la fontaine de grès, qui le forçait à rentrer les jambes. Dès que Madame paraissait, il se levait comme au port d’arme, demeurait debout. Si Madame lui adressait la parole, il ne répondait guère que par des saluts et des grognements respectueux. Peu à peu, Hélène se rassura, en voyant qu’elle ne – 87 – les dérangeait jamais et qu’ils gardaient sur le visage leur tranquillité d’amoureux patients. Même Rosalie semblait alors beaucoup plus délurée que Zéphyrin. Elle avait déjà quelques mois de Paris, elle s’y déniaisait bien qu’elle ne connût que trois rues, la rue de Passy, la rue Franklin et la rue Vineuse. Lui, au régiment, restait godiche. Elle assurait à Madame qu’il « bêtissait » ; car, au pays, bien sûr, il était plus malin. Ça résultait de l’uniforme, disait-elle ; tous les garçons qui tombaient soldats devenaient bêtes à crever. En effet, Zéphyrin, ahuri par son existence nouvelle, avait les yeux ronds et le dandinement d’une oie. Il gardait sa lourdeur de paysan sous ses épaulettes, la caserne ne lui enseignait point encore le beau langage ni les manières victorieuses du tourlourou parisien. Ah ! Madame pouvait être tranquille ! Ce n’était pas lui qui songeait à batifoler. Aussi Rosalie se montrait-elle maternelle. Elle sermonnait Zéphyrin tout en mettant la broche, lui prodiguait de bons conseils sur les précipices qu’il devait éviter ; et il obéissait, en appuyant chaque conseil d’un vigoureux mouvement de tête. Tous les dimanches, il devait lui jurer qu’il était allé à la messe et qu’il avait dit religieusement ses prières matin et soir. Elle l’exhortait encore à la propreté, lui donnait un coup de brosse quand il partait, consolidait un bouton de sa tunique, le visitait de la tête aux pieds, regardant si rien ne clochait. Elle s’inquiétait aussi de sa santé et lui indiquait des recettes contre toutes sortes de maladies. Zéphyrin, pour reconnaître ses complaisances, lui offrait de remplir sa fontaine. Longtemps elle refusa, par crainte qu’il ne renversât de l’eau. Mais, un jour, il monta les deux seaux sans laisser tomber une goutte dans l’escalier, et, dès lors, ce fut lui qui, le dimanche, remplit la fontaine. Il lui rendait d’autres services, faisait toutes les grosses besognes, allait très bien acheter du beurre chez la fruitière, si elle avait oublié d’en prendre. Même il finit par se mettre à la cuisine. D’abord, il éplucha les légumes. Plus tard, elle lui permit de hacher. Au bout de six semaines, il ne touchait point aux sauces, mais il les surveillait, la cuiller de bois à la main. Rosalie en avait fait son – 88 – aide, et elle éclatait de rire parfois, quand elle le voyait, avec son pantalon rouge et son collet jaune, actionné devant le fourneau, un torchon sur le bras, comme un marmiton. Un dimanche, Hélène se rendit à la cuisine. Ses pantoufles assourdissaient le bruit de ses pas, elle resta sur le seuil, sans que la bonne ni le soldat l’eussent entendue. Dans son coin, Zéphyrin était attablé devant une tasse de bouillon fumant. Rosalie, qui tournait le dos à la porte, lui coupait de longues mouillettes de pain. – Va, mange, mon petit ! disait-elle. Tu marches trop, c’est ça qui te creuse… Tiens ! en as-tu assez ? En veux-tu encore ? Et elle le couvait d’un regard tendre et inquiet. Lui, tout rond, se carrait au-dessus de la tasse, avalait une mouillette à chaque bouchée. Sa face, jaune de son, rougissait dans la vapeur qui la baignait. Il murmurait : – Sapristi ! quel jus ! Qu’est-ce que tu mets donc là-dedans ? – Attends, reprit-elle, si tu aimes les poireaux… Mais, en se tournant, elle aperçut Madame. Elle poussa un léger cri. Tous deux restèrent pétrifiés. Puis, Rosalie s’excusa avec un flot brusque de paroles. – C’est ma part, Madame, oh ! bien vrai… Je n’aurais pas repris du bouillon… Tenez, sur ce que j’ai de plus sacré ! Je lui ai dit : « Si tu veux ma part de bouillon, je vais te la donner… » Allons, parle donc, toi ; tu sais bien que ça s’est passé comme ça… Et, inquiète du silence que gardait sa maîtresse, elle la crut fâchée, elle continua d’une voix qui se brisait : – 89 – – Il mourait de faim, Madame ; il m’avait volé une carotte crue… On les nourrit si mal ! Puis, imaginez-vous qu’il est allé au diable, le long de la rivière, je ne sais où… Vous-même, Madame, vous m’auriez dit : « Rosalie, donnez-lui donc un bouillon… » Alors, Hélène, devant le petit soldat, qui restait la bouche pleine, sans oser avaler, ne put rester sévère. Elle répondit doucement : – Eh bien ! ma fille, quand ce garçon aura faim, il faudra l’inviter à dîner, voilà tout… Je vous le permets. Elle venait d’éprouver, en face d’eux, cet attendrissement qui, déjà une fois, lui avait fait oublier son rigorisme. Ils étaient si heureux, dans cette cuisine ! Le rideau de cotonnade, à demi tiré, laissait entrer le soleil couchant. Les cuivres incendiaient le mur du fond, éclairant d’un reflet rose le demi-jour de la pièce. Et là, dans cette ombre dorée, ils mettaient tous les deux leurs petites faces rondes, tranquilles et claires comme des lunes. Leurs amours avaient une certitude si calme, qu’ils ne dérangeaient pas le bel ordre des ustensiles. Ils s’épanouissaient aux bonnes odeurs des fourneaux, l’appétit égayé, le coeur nourri. – Dis, maman, demanda Jeanne le soir, après une longue réflexion, le cousin de Rosalie ne l’embrasse jamais, pourquoi donc ? – Et pourquoi veux-tu qu’ils s’embrassent ? répondit Hélène. Ils s’embrasseront le jour de leur fête.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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