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Chapitre II -3ème partie -Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878)

16 février 2010

Non classé

Chapitre II

Le soir, Jeanne allait mieux. Elle put se lever. Pour rassurer sa mère, elle s’entêta et se traîna dans la salle à manger, où elle s’assit devant son assiette vide. – Ce ne sera rien, disait-elle en tâchant de sourire. Tu sais bien que je suis une patraque… Mange, toi. Je veux que tu manges. Et elle-même, voyant que sa mère la regardait pâlir et grelotter, sans pouvoir avaler une bouchée, finit par feindre une – 165 – pointe d’appétit. Elle prendrait un peu de confiture, elle le jurait. Alors, Hélène se hâta,

tandis que l’enfant, toujours souriante, avec un petit tremblement nerveux de la tête, la contemplait de son air d’adoration. Puis, au dessert, elle voulut tenir sa promesse. Mais des pleurs parurent au bord de ses paupières. – Ça ne passe pas, vois-tu, murmura-t-elle. Il ne faut point me gronder. Elle éprouvait une terrible lassitude qui l’anéantissait. Ses jambes lui semblaient mortes, une main de fer la serrait aux épaules. Mais elle se faisait brave, elle retenait les légers cris que lui arrachaient des douleurs lancinantes dans le cou. Un moment, elle s’oublia, la tête trop lourde, se rapetissant sous la souffrance. Et sa mère, en la voyant maigrie, si faible et si adorable, ne put achever la poire qu’elle s’efforçait de manger. Des sanglots l’étranglaient. Elle laissa tomber sa serviette, vint prendre Jeanne entre ses bras. – Mon enfant, mon enfant…. balbutiait-elle, le coeur crevé par la vue de cette salle à manger, où la petite l’avait si souvent égayée de sa gourmandise, lorsqu’elle était bien portante. Jeanne se redressait, tâchait de retrouver son sourire. – Ne te tourmente pas, ce ne sera rien, bien vrai… Maintenant que tu as fini, tu vas me recoucher.. Je voulais te voir à table, parce que je te connais, tu n’aurais pas avalé gros comme ça de pain. Hélène l’emporta. Elle avait roulé son petit lit près du sien, dans la chambre. Quand Jeanne fut allongée, couverte jusqu’au menton, elle se trouva beaucoup mieux. Elle ne se plaignait plus que de douleurs sourdes, derrière la tête. Puis, elle s’attendrit, son affection passionnée paraissait grandir, depuis qu’elle souffrait. Hélène dut l’embrasser, en jurant qu’elle l’aimait bien, et lui promettre de l’embrasser encore, quand elle se coucherait. – 166 – – Ça ne fait rien si je dors, répétait Jeanne. Je te sens tout de même. Elle ferma les yeux, elle s’endormit. Hélène resta près d’elle, à regarder son sommeil. Comme Rosalie venait sur la pointe des pieds lui demander si elle pouvait se retirer, elle lui répondit affirmativement, d’un signe de tête. Onze heures sonnèrent, Hélène était toujours là, lorsqu’elle crut entendre frapper légèrement à la porte du palier. Elle prit la lampe et, très surprise, alla voir. – Qui est là ? – Moi, ouvrez, répondit une voix étouffée. C’était la voix d’Henri. Elle ouvrit vivement, trouvant cette visite naturelle. Sans doute, le docteur venait d’apprendre la crise de Jeanne, et il accourait, bien qu’elle ne l’eût pas fait appeler, prise d’une sorte de pudeur à la pensée de le mettre de moitié dans la santé de sa fille. Mais Henri ne lui laissa pas le temps de parler. Il l’avait suivie dans la salle à manger, tremblant, le sang au visage. – Je vous en prie, pardonnez-moi, balbutia-t-il en lui saisissant la main. Il y a trois jours que je ne vous ai vue, je n’ai pu résister au besoin de vous voir. Hélène avait dégagé sa main. Lui, recula, les yeux sur elle, continuant : – Ne craignez rien, je vous aime… Je serais resté à votre porte, si vous ne m’aviez pas ouvert. Oh ! je sais bien que tout cela est fou, mais je vous aime, je vous aime… – 167 – Elle l’écoutait, très grave, avec une sévérité muette qui le torturait. Devant cet accueil, tout le flot de sa passion coula. – Ah ! pourquoi jouons-nous cette atroce comédie ?… Je ne puis plus, mon coeur éclaterait ; je ferais quelque folie, pire que celle de ce soir ; je vous prendrais devant tous, et je vous emporterais… Un désir éperdu lui faisait tendre les bras. Il s’était rapproché, il baisait sa robe, ses mains fiévreuses s’égaraient. Elle, toute droite, restait glacée. – Alors, vous ne savez rien ? demanda-t-elle. Et, comme il avait pris son poignet nu sous la manche ouverte du peignoir, et qu’il le couvrait de baisers avides, elle eut enfin un mouvement d’impatience. – Laissez donc ! Vous voyez bien que je ne vous entends seulement pas. Est-ce que je songe à ces choses ! Elle se calma, elle posa une seconde fois sa question. – Alors, vous ne savez rien ?… Eh bien ! ma fille est malade. Je suis contente de vous voir, vous allez me rassurer. Prenant la lampe, elle marcha la première ; mais, sur le seuil, elle se retourna, pour lui dire durement, avec son clair regard : – Je vous défends de recommencer ici… Jamais, jamais ! Il entra derrière elle, frémissant encore, comprenant mal ce qu’elle lui disait. Dans la chambre, à cette heure de nuit, au milieu des linges et des vêtements épars, il respirait de nouveau cette odeur de verveine qui l’avait tant troublé, le premier soir où il avait vu Hélène échevelée, son châle glissé des épaules. Se – 168 – retrouver là et s’agenouiller, boire toute cette odeur d’amour qui flottait, et attendre ainsi le jour en adoration et s’oublier dans la possession de son rêve ! Ses tempes éclataient, il s’appuya au petit lit de fer de l’enfant. – Elle s’est endormie, dit Hélène à voix basse. Regardez-la. Il n’entendait point, sa passion ne voulait pas faire silence. Elle s’était penchée devant lui, il avait aperçu sa nuque dorée, avec de fins cheveux qui frisaient. Et il ferma les yeux, pour résister au besoin de la baiser à cette place. – Docteur, voyez donc, elle brûle… Ce n’est pas grave, dites ? Alors, dans le désir fou qui lui battait le crâne il tâta machinalement le pouls de Jeanne, cédant à l’habitude de la profession. Mais la lutte était trop forte, il resta un moment immobile, sans paraître savoir qu’il tenait cette pauvre petite main dans la sienne. – Dites, elle a une grosse fièvre ? – Une grosse fièvre, vous croyez ? répéta-t-il. La petite main chauffait la sienne. Il y eut un nouveau silence. Le médecin s’éveillait en lui. Il compta les pulsations. Dans ses yeux, une flamme s’éteignait. Peu à peu, sa face pâlit, il se baissa, inquiet, regardant Jeanne attentivement. Et il murmura : – L’accès est très violent, vous avez raison… Mon Dieu, la pauvre enfant ! Son désir était mort, il n’avait plus que la passion de la servir. Tout son sang-froid revenait. Il s’était assis, questionnait la mère sur les faits qui avaient précédé la crise, lorsque la petite s’éveilla en gémissant. Elle se plaignait d’un mal de tête affreux. Les – 169 – douleurs dans le cou et dans les épaules étaient devenues tellement vives, qu’elle ne pouvait plus faire un mouvement sans pousser un sanglot. Hélène, agenouillée de l’autre côté du lit, l’encourageait, lui souriait, le coeur crevé de la voir souffrir ainsi. – Il y a donc quelqu’un, maman ? demanda-t-elle en se tournant et en apercevant le docteur. – C’est un ami, tu le connais. L’enfant l’examina un instant, pensive et comme hésitante. Puis, une tendresse passa sur son visage. – Oui, oui, je le connais. Je l’aime bien. Et, de son air câlin : – Il faut me guérir, monsieur, n’est-ce pas ? Pour que maman soit contente… Je boirai tout ce que vous me donnerez, bien sûr. Le docteur lui avait repris le pouls, Hélène tenait son autre main ; et, entre eux, elle les regardait l’un après l’autre, avec le léger tremblement nerveux de sa tête, d’un air attentif, comme si elle ne les avait jamais si bien vus. Puis, un malaise l’agita. Ses petites mains se crispèrent et les retinrent : – Ne vous en allez pas ; j’ai peur… Défendez-moi, empêchez que tous ces gens ne s’approchent… Je ne veux que vous, je ne veux que vous deux, tout près, oh ! tout près, contre moi, ensemble… Elle les attirait, les rapprochait d’une façon convulsive, en répétant : – Ensemble, ensemble… – 170 – Le délire reparut ainsi à plusieurs reprises. Dans les moments de calme, Jeanne cédait à des somnolences, qui la laissaient sans souffle, comme morte. Quand elle sortait en sursaut de ces courts sommeils, elle n’entendait plus, elle ne voyait plus, les yeux voilés de fumées blanches. Le docteur veilla une partie de la nuit, qui fut très mauvaise. Il n’était descendu un instant que pour aller prendre lui-même une potion. Vers le matin, lorsqu’il partit, Hélène l’accompagna anxieusement dans l’antichambre. – Eh bien ? demanda-t-elle. – Son état est très grave, répondit-il ; mais ne doutez pas, je vous en supplie ; comptez sur moi… Je reviendrai ce matin à dix heures. Hélène, en rentrant dans la chambre, trouva Jeanne sur son séant, cherchant autour d’elle d’un air égaré. – Vous m’avez laissée, vous m’avez laissée ! criait-elle. Oh ! j’ai peur, je ne veux pas être toute seule… Sa mère la baisa pour la consoler, mais elle cherchait toujours. – Où est-il ? Oh ! dis-lui ne pas s’en aller… Je veux qu’il soit là, je veux… – Il va revenir, mon ange, répétait Hélène, qui mêlait ses larmes aux siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop… Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste là, j’attends qu’il revienne. – Bien vrai, bien vrai ? murmura l’enfant, qui retomba peu à peu dans une somnolence profonde. – 171 – Alors, commencèrent des jours affreux, trois semaines d’abominables angoisses. La fièvre ne cessa pas une heure. Jeanne ne trouvait un peu de calme que lorsque le docteur était là et qu’elle lui avait donné l’une de ses petites mains, tandis que sa mère tenait l’autre. Elle se réfugiait en eux, elle partageait entre eux son adoration tyrannique, comme si elle eût compris sous quelle protection d’ardente tendresse elle se mettait. Son exquise sensibilité nerveuse, affinée encore par la maladie, l’avertissait sans doute que seul un miracle de leur amour pouvait la sauver. Pendant des heures, elle les regardait aux deux côtés de son lit, les yeux graves et profonds. Toute la passion humaine, entrevue et devinée, passait dans ce regard de petite fille moribonde. Elle ne parlait point, elle leur disait tout d’une pression chaude, les suppliant de ne pas s’éloigner, leur faisant entendre quel repos elle goûtait à les voir ainsi. Lorsque, après une absence, le médecin reparaissait, c’était pour elle un ravissement, ses yeux qui n’avaient pas quitté la porte s’emplissaient de clarté ; puis, tranquille, elle s’endormait, rassurée de les entendre, lui et sa mère, tourner autour d’elle et causer à voix basse. Le lendemain de la crise, le docteur Bodin s’était présenté. Mais Jeanne avait boudé, tournant la tête, refusant de se laisser examiner. – Pas lui, maman, murmurait-elle, pas lui, je t’en prie. Et comme il revenait le jour suivant, Hélène dut lui parler des répugnances de l’enfant. Aussi le vieux médecin n’entrait-il plus dans la chambre. Il montait tous les deux jours, demandait des nouvelles, causait parfois avec son confrère, le docteur Deberle, qui se montrait déférent pour son grand âge. D’ailleurs, il ne fallait point chercher à tromper Jeanne. Ses sens avaient une finesse extraordinaire. L’abbé et monsieur Rambaud arrivaient chaque soir, s’asseyaient, passaient là une heure dans un silence navré. Un soir, comme le docteur s’en – 172 – allait, Hélène fit signe à monsieur Rambaud de prendre sa place et de tenir la main de la petite pour qu’elle ne s’aperçût pas du départ de son bon ami. Mais, au bout de deux ou trois minutes, Jeanne endormie ouvrit les yeux, retira brusquement sa main. Et elle pleura, elle dit qu’on lui faisait des méchancetés. – Tu ne m’aimes donc plus, tu ne veux donc plus de moi ? répétait le pauvre monsieur Rambaud, les larmes aux yeux. Elle le regardait sans répondre, elle semblait ne plus même vouloir le reconnaître. Et le digne homme retournait dans son coin, le coeur gros. Il avait fini par entrer sans bruit et se glisser dans l’embrasure d’une fenêtre, où, à demi caché derrière un rideau, il restait la soirée, engourdi de chagrin, les regards fixés sur la malade. L’abbé aussi était là, avec sa grosse tête toute pâle, sur ses épaules maigres. Il se mouchait bruyamment pour cacher ses larmes. Le danger que courait sa petite amie le bouleversait au point qu’il en oubliait ses pauvres. Mais les deux frères avaient beau se reculer au fond de la pièce, Jeanne les sentait là ; ils la gênaient, elle se retournait d’un air de malaise, même lorsqu’elle était assoupie par la fièvre. Sa mère alors se penchait pour entendre les mots qu’elle balbutiait : – Oh ! maman, j’ai mal !… Tout ça m’étouffe… Renvoie le monde, tout de suite, tout de suite… Hélène, le plus doucement possible, expliquait aux deux frères que la petite voulait dormir. Ils comprenaient, ils s’en allaient en baissant la tête. Dès qu’ils étaient partis, Jeanne respirait fortement, jetait un coup d’oeil autour de la chambre, puis reportait avec une douceur infinie ses regards sur sa mère et le docteur. – Bonsoir, murmurait-elle. Je suis bien, restez là. – 173 – Pendant trois semaines, elle les retint ainsi. Henri était d’abord venu deux fois par jour, puis il passa les soirées entières, il donna à l’enfant toutes les heures dont il pouvait disposer. Au début, il avait craint une fièvre typhoïde ; mais des symptômes tellement contradictoires se présentaient, qu’il se trouva bientôt très perplexe. Il était sans doute en face d’une de ces affections chloroanémiques si insaisissables, et dont les complications sont terribles, à l’âge où la femme se forme dans l’enfant. Successivement, il redouta une lésion du coeur et un commencement de phtisie. Ce qui l’inquiétait, c’était l’exaltation nerveuse de Jeanne qu’il ne savait comment calmer, c’était surtout cette fièvre intense, entêtée, qui refusait de céder à la médication la plus énergique. Il apportait à cette cure toute son énergie et toute sa science, avec l’unique pensée qu’il soignait son bonheur, sa vie elle-même. Un grand silence, plein d’une attente solennelle, se faisait en lui ; pas une fois, pendant ces trois semaines d’anxiété, sa passion ne s’éveilla ; il ne frissonnait plus sous le souffle d’Hélène, et lorsque leurs regards se rencontraient, ils avaient la tristesse amicale de deux êtres que menace un malheur commun. Pourtant, à chaque minute, leurs coeurs se fondaient davantage l’un dans l’autre. Ils ne vivaient plus que de la même pensée. Dès qu’il arrivait, il apprenait, en la regardant, de quelle façon Jeanne avait passé la nuit, et il n’avait pas besoin de parler pour qu’elle sût comment il trouvait la malade. D’ailleurs, avec son beau courage de mère, elle lui avait fait jurer de ne pas la tromper, de dire ses craintes. Toujours debout, n’ayant pas dormi trois heures de suite en vingt nuits, elle montrait une force et une tranquillité surhumaines, sans une larme, domptant son désespoir pour garder sa tête dans cette lutte contre la maladie de son enfant. Il s’était produit un vide immense en elle et autour d’elle, où le monde environnant, ses sentiments de chaque heure, la conscience même de sa propre existence, avaient sombré. Rien n’existait plus. Elle ne tenait à la vie que par cette chère créature agonisante et cet homme qui lui promettait un miracle. C’était lui, et lui seul, qu’elle voyait, qu’elle entendait, dont les moindres mots prenaient une importance suprême, auquel elle – 174 – s’abandonnait sans réserve, avec le rêve d’être en lui pour lui donner de sa force. Sourdement, invinciblement, cette possession s’accomplissait. Lorsque Jeanne traversait une heure de danger, presque chaque soir, à ce moment où la fièvre redoublait, ils étaient là, silencieux et seuls, dans la chambre moite ; et, malgré eux, comme s’ils avaient voulu se sentir deux contre la mort, leurs mains se rencontraient au bord du lit, une longue étreinte les rapprochait, tremblants d’inquiétude et de pitié, jusqu’à ce qu’un faible soupir de l’enfant, une haleine apaisée et régulière, les eût avertis que la crise était passée. Alors, d’un hochement de tête, ils se rassuraient. Cette fois encore, leur amour avait vaincu. Et chaque fois leur étreinte devenait plus rude, ils s’unissaient plus étroitement. Un soir, Hélène devina qu’Henri lui cachait quelque chose. Depuis dix minutes, il examinait Jeanne, sans une parole. La petite se plaignait d’une soif intolérable ; elle étranglait, sa gorge séchée laissait entendre un sifflement continu. Puis, une somnolence l’avait prise, le visage très rouge, si alourdie, qu’elle ne pouvait plus même lever les paupières. Et elle restait inerte, on aurait cru qu’elle était morte, sans le sifflement de sa gorge. – Vous la trouvez bien mal, n’est-ce pas ? demanda Hélène de sa voix brève. Il répondit que non, qu’il n’y avait pas de changement. Mais il était très pâle, il demeurait assis, écrasé par son impuissance. Alors, malgré la tension de tout son être, elle s’affaissa sur une chaise, de l’autre côté du lit. – Dites-moi tout. Vous avez juré de tout me dire… Elle est perdue ? Et, comme il se taisait, elle reprit avec violence : – Vous voyez bien que je suis forte… Est-ce que je pleure ? Est-ce que je me désespère ?… Parlez. Je veux savoir la vérité. Henri la regardait fixement. Il parla avec lenteur. – 175 – – Eh bien ! dit-il, si d’ici à une heure elle ne sort pas de cette somnolence, ce sera fini. Hélène n’eut pas un sanglot. Elle était toute froide, avec une horreur qui soulevait sa chevelure. Ses yeux s’abaissèrent sur Jeanne, elle tomba à genoux et prit son enfant entre ses bras, d’un geste superbe de possession, comme pour la garder contre son épaule. Pendant une longue minute, elle pencha son visage tout près du sien, la buvant du regard, voulant lui donner de son souffle, de sa vie à elle. La respiration haletante de la petite malade devenait plus courte. – Il n’y a donc rien à faire ? reprit-elle en levant la tête. Pourquoi restez-vous là ? Faites quelque chose… Il eut un geste découragé. – Faites quelque chose… Est-ce que je sais ? N’importe quoi. Il doit y avoir quelque chose à faire… Vous n’allez pas la laisser mourir. Ce n’est pas possible ! – Je ferai tout, dit simplement le docteur. Il s’était levé. Alors, commença une lutte suprême. Tout son sang-froid et toute sa décision de praticien revenaient. Jusque-là, il n’avait point osé employer les moyens violents, craignant d’affaiblir ce petit corps déjà si pauvre de vie. Mais il n’hésita plus, il envoya Rosalie chercher douze sangsues ; et il ne cacha pas à la mère que c’était une tentative désespérée, qui pouvait sauver ou tuer son enfant. Quand les sangsues furent là, il lui vit un moment de défaillance. – Oh ! mon Dieu, murmurait-elle, mon Dieu, si vous la tuez… Il dut lui arracher un consentement. – 176 – – Eh bien ! mettez-les, mais que le Ciel vous inspire ! Elle n’avait pas lâché Jeanne, elle refusa de se relever, voulant garder sa tête sur son épaule. Lui, le visage froid, ne parla plus, absorbé dans l’effort qu’il tentait. D’abord, les sangsues ne prirent pas. Les minutes s’écoulaient, le balancier de la pendule, dans la grande chambre noyée d’ombre, mettait seul son bruit impitoyable et entêté. Chaque seconde emportait un espoir. Sous le cercle de clarté jaune qui tombait de l’abat-jour, la nudité adorable et souffrante de Jeanne, au milieu des draps rejetés, avait une pâleur de cire. Hélène, les yeux secs, étranglée, regardait ces petits membres déjà morts ; et, pour voir une goutte du sang de sa fille, elle eût volontiers donné tout le sien. Enfin, une goutte parut, les sangsues prenaient. Une à une, elles se fixèrent. L’existence de l’enfant se décidait. Ce furent des minutes terribles, d’une émotion poignante. Était-ce le dernier souffle, ce soupir que poussait Jeanne ? Était-ce le retour de la vie ? Un instant, Hélène, la sentant se raidir, crut qu’elle passait, et elle eut la furieuse envie d’arracher ces bêtes qui buvaient si goulûment ; mais une force supérieure la retenait, elle restait béante et glacée. Le balancier continuait à battre, la chambre anxieuse semblait attendre. L’enfant s’agita. Ses paupières lentes se soulevèrent, puis elle les referma, comme étonnée et lasse. Une vibration légère, pareille à un souffle, passait sur son visage. Elle remua les lèvres. Hélène, avide, tendue, se penchait, dans une attente farouche. – Maman, maman, murmurait Jeanne. Henri alors vint au chevet, près de la jeune femme, en disant : – Elle est sauvée. – 177 – – Elle est sauvée…. elle est sauvée…. répétait Hélène, bégayante, inondée d’une telle joie, qu’elle avait glissé par terre, près du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d’un air fou. Et, d’un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d’Henri. – Ah ! je t’aime ! s’écria-t-elle. Elle le baisait, elle l’étreignait. C’était son aveu, cet aveu si longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son coeur. La mère et l’amante se confondaient, à ce moment délicieux ; elle offrait son amour tout brûlant de sa reconnaissance. – Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu ! que je t’aime, et que nous allons être heureux ! Elle le tutoyait, elle sanglotait. La source de ses larmes, tarie depuis trois semaines, ruisselait sur ses joues. Elle était demeurée entre ses bras, caressante et familière comme un enfant, emportée dans cet épanouissement de toutes ses tendresses. Puis, elle retomba à genoux, elle reprit Jeanne pour l’endormir contre son épaule ; et, de temps à autre, pendant que sa fille reposait, elle levait sur Henri des yeux humides de passion. Ce fut une nuit de félicité. Le docteur resta très tard. Allongée dans son lit, la couverture au menton, sa fine tête brune au milieu de l’oreiller, Jeanne fermait les yeux sans dormir, soulagée et anéantie. La lampe, posée sur le guéridon que l’on avait roulé près de la cheminée, n’éclairait qu’un bout de la chambre, laissant dans une ombre vague Hélène et Henri, assis à leurs places habituelles, aux deux bords de l’étroite couche. Mais l’enfant ne les séparait pas, les rapprochait au contraire, ajoutait de son innocence à leur première soirée d’amour. Tous deux goûtaient un apaisement, après les longs jours d’angoisse qu’ils venaient de passer. Enfin, ils se retrouvaient, côte à côte, avec leurs coeurs – 178 – plus largement ouverts ; et ils comprenaient bien qu’ils s’aimaient davantage, dans ces terreurs et ces joies communes, dont ils sortaient frissonnants. La chambre devenait complice, si tiède, si discrète, emplie de cette religion qui met son silence ému autour du lit d’un malade. Hélène, par moments, se levait, allait sur la pointe des pieds chercher une potion, remonter la lampe, donner un ordre à Rosalie ; pendant que le docteur, qui la suivait des yeux, lui faisait signe de marcher doucement. Puis, quand elle se rasseyait, ils échangeaient un sourire. Ils ne disaient pas une parole, ils s’intéressaient à Jeanne seule, qui était comme leur amour lui-même. Mais, parfois, en s’occupant d’elle, lorsqu’ils remontaient la couverture ou qu’ils lui soulevaient la tête, leurs mains se rencontraient, s’oubliaient un instant l’une près de l’autre. C’était la seule caresse, involontaire et furtive, qu’ils se permettaient. – Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous êtes là. Alors, ils s’égayaient de l’entendre parler. Leurs mains se séparaient, ils n’avaient pas d’autres désirs. L’enfant les satisfaisait et les calmait. – Tu es bien, ma chérie ? demandait Hélène, quand elle la voyait remuer. Jeanne ne répondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un rêve. – Oh ! oui, je ne me sens plus… Mais je vous entends, ça me fait plaisir. Puis, au bout d’un instant, elle faisait un effort, levant les paupières, les regardant. Et elle souriait divinement en refermant les yeux. – 179 – Le lendemain, quand l’abbé et monsieur Rambaud se présentèrent, Hélène laissa échapper un mouvement d’impatience. Ils la dérangeaient dans son coin de bonheur. Et, comme ils la questionnaient, tremblant d’apprendre de mauvaises nouvelles, elle eut la cruauté de leur dire que Jeanne n’allait pas mieux. Elle répondit cela sans réflexion, poussée par le besoin égoïste de garder pour elle et pour Henri la joie de l’avoir sauvée et d’être seuls à le savoir. Pourquoi voulait-on partager leur bonheur ? Il leur appartenait, il lui eût semblé diminué si quelqu’un l’avait connu. Elle aurait cru qu’un étranger entrait dans son amour. Le prêtre s’était approché du lit. – Jeanne, c’est nous, tes bons amis… Tu ne nous reconnais pas ! Elle fit un grave signe de tête. Elle les reconnaissait, mais elle ne voulait pas causer, pensive, levant des regards d’intelligence vers sa mère. Et les deux bonnes gens s’en allèrent, plus navrés que les autres soirs. Trois jours après, Henri permit à la malade son premier oeuf à la coque. Ce fut toute une grosse affaire. Jeanne voulut absolument le manger, seule avec sa mère et le docteur, la porte fermée. Comme monsieur Rambaud justement se trouvait là, elle murmura à l’oreille de sa mère, qui étalait déjà une serviette sur le lit, en guise de nappe : – Attends, quand il sera parti. Puis, dès qu’il se fut éloigné : – Tout de suite, tout de suite… C’est plus gentil, quand il n’y a pas de monde. – 180 – Hélène l’avait assise, pendant qu’Henri mettait deux oreillers derrière elle, pour la soutenir. Et, la serviette étalée, une assiette sur les genoux, Jeanne attendait avec un sourire. – Je vais te le casser, veux-tu ? demanda sa mère. – Oui, c’est cela, maman. – Et moi, je vais te couper trois mouillettes, dit le docteur. – Oh ! quatre, j’en mangerai bien quatre, tu verras. Elle tutoyait le docteur, maintenant. Quand il lui donna la première mouillette, elle saisit sa main, et comme elle avait gardé celle de sa mère, elle les baisa toutes deux, allant de l’une à l’autre avec la même affection passionnée. – Allons, sois raisonnable, reprit Hélène, qui la voyait près d’éclater en sanglots ; mange bien ton oeuf pour nous faire plaisir. Jeanne alors commença ; mais elle était si faible, qu’après la deuxième mouillette, elle se trouva toute lasse. Elle souriait à chaque bouchée, en disant qu’elle avait les dents molles. Henri l’encourageait. Hélène avait des larmes au bord des yeux. Mon Dieu ! elle voyait son enfant manger ! Elle suivait le pain, ce premier oeuf l’attendrissait jusqu’aux entrailles. La brusque pensée de Jeanne, morte, raidie sous un drap, vint la glacer. Et elle mangeait, elle mangeait si gentiment, avec ses gestes ralentis, ses hésitations de convalescente ! – Tu ne gronderas pas, maman… Je fais ce que je peux, j’en suis à ma troisième mouillette… Es-tu contente ? – Oui, bien contente, ma chérie… Tu ne sais pas toute la joie que tu me donnes. – 181 – Et, dans le débordement de bonheur qui l’étouffait, elle s’oublia, s’appuya contre l’épaule d’Henri. Tous deux riaient à l’enfant. Mais celle-ci, lentement, parut prise d’un malaise : elle levait sur eux des regards furtifs, puis elle baissait la tête, ne mangeant plus, tandis qu’une ombre de méfiance et de colère blêmissait son visage. Il fallut la recoucher.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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