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Chapitre I -Émile Zola UNE PAGE D’AMOUR (1878) 4ème partie 5ème partie

16 février 2010

Non classé

Chapitre I

Il faisait nuit depuis longtemps, lorsque Hélène rentra. Pendant qu’elle montait péniblement l’escalier en s’aidant de la rampe, son parapluie s’égouttait sur les marches. Devant sa porte, elle resta quelques secondes à souffler, encore étourdie du roulement de l’averse autour d’elle, du coudoiement des gens qui couraient, du reflet des

réverbères dansant le long des flaques. Elle marchait dans un rêve, dans la surprise de ces baisers qu’elle venait de recevoir et de rendre, et, tandis qu’elle cherchait sa clé, elle songeait qu’elle n’avait ni remords ni joie. Cela était ainsi, elle ne pouvait faire que cela fût autrement. Mais elle ne trouvait pas sa clé ; sans doute elle l’avait oubliée dans la poche de son autre robe. Alors, elle fut très contrariée, il lui sembla qu’elle s’était mise à la porte de chez elle. Elle dut sonner. – Ah ! c’est Madame, dit Rosalie en ouvrant. Je commençais à être inquiète. Et, prenant le parapluie pour le porter à la cuisine, sur la pierre de l’évier : – Hein ? quelle pluie !… Zéphyrin, qui vient d’arriver, était trempé comme une soupe… Je me suis permis de le retenir à dîner, Madame. Il a la permission de dix heures. Hélène, machinalement, la suivait. Elle semblait avoir le besoin de revoir toutes les pièces de son appartement, avant d’ôter son chapeau. – Vous avez bien fait, ma fille, répondit-elle. Un instant, elle se tint sur le seuil de la cuisine, regardant les fourneaux allumés. D’un geste instinctif, elle ouvrit une armoire – 301 – et la referma. Tous les meubles étaient à leur place ; elle les retrouvait, cela lui causait un plaisir. Cependant, Zéphyrin s’était levé respectueusement. Elle sourit, en lui adressant un léger signe de tête. – Je ne savais plus si je devais mettre le rôti, reprit la bonne. – Quelle heure est-il donc ? demanda-t-elle. – Mais bientôt sept heures, Madame. – Comment ! sept heures ! Et elle resta très étonnée. Elle avait perdu la conscience du temps. Ce fut pour elle un réveil. – Et Jeanne ? dit-elle. – Oh ! elle a été bien sage, Madame. Même je crois qu’elle s’est endormie, car je ne l’ai plus entendue. – Vous ne lui avez donc pas donné de la lumière ? Rosalie resta embarrassée, ne voulant pas raconter que Zéphyrin lui avait apporté des images. Mademoiselle n’avait pas bougé, c’était que Mademoiselle n’avait besoin de rien. Mais Hélène ne l’écoutait plus. Elle entra dans la chambre, où un grand froid la saisit. – Jeanne ! Jeanne ! appela-t-elle. Aucune voix ne répondait. Elle se heurta contre un fauteuil. La porte de la salle à manger, qu’elle avait laissée entrebâillée, éclairait un coin du tapis. Elle eut un frisson, on aurait dit que la pluie tombait dans la pièce, avec ses souffles humides et son – 302 – ruissellement continu. Alors, en se tournant, elle aperçut le carré pâle que la fenêtre taillait dans le gris du ciel. – Qui donc a ouvert cette fenêtre ! cria-t-elle. Jeanne ! Jeanne ! Toujours pas de réponse. Une inquiétude mortelle la serrait au coeur. Elle voulut voir à cette fenêtre ; mais, en tâtant, elle sentit une chevelure, Jeanne était là. Et, comme Rosalie arrivait avec une lampe, l’enfant apparut, toute blanche, dormant la joue sur ses bras croisés, tandis que l’éclaboussement des gouttes tombant du toit la mouillait. Elle ne soufflait plus, abattue de désespoir et de fatigue. Ses grandes paupières bleuâtres retenaient dans leurs cils deux grosses larmes. – Malheureuse enfant ! balbutiait Hélène, s’il est permis !… Mon Dieu, elle est toute froide !… S’endormir là, et par un pareil temps, lorsqu’on lui avait défendu de toucher à la fenêtre !… Jeanne, Jeanne, réponds-moi, réveille-toi ! Rosalie s’était prudemment esquivée. La petite, que sa mère avait enlevée entre ses bras, laissait aller sa tête, comme ne pouvant secouer le sommeil de plomb qui s’était emparé d’elle. Pourtant, elle ouvrit enfin les paupières ; et elle restait engourdie, hébétée, les yeux blessés par la lampe. – Jeanne, c’est moi… Qu’as-tu ? Regarde, je viens de rentrer. Mais elle ne comprenait pas, murmurant d’un air de stupeur : – Ah !… ah !… Elle examinait sa mère, comme si elle ne l’eût pas reconnue. Puis, tout d’un coup, elle grelotta, elle parut sentir le grand froid de la chambre. Ses idées revenaient, les larmes de ses cils roulèrent sur ses joues. Elle se débattait, voulant qu’on ne la touchât pas. – 303 – – C’est toi, c’est toi… Oh ! laisse, tu me serres trop. J’étais si bien. Et, glissée de ses bras, elle avait peur d’elle. D’un regard inquiet, elle remontait de ses mains à ses épaules ; une des mains était dégantée, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les doigts tièdes, de l’air sauvage dont elle fuyait devant la caresse d’une main étrangère. Ce n’était plus la même odeur de verveine, les doigts avaient dû s’allonger, la paume gardait une mollesse ; et elle restait exaspérée au contact de cette peau qui lui semblait changée. – Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hélène. Mais, vraiment, est-ce raisonnable ?… Embrasse-moi. Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d’avoir vu cette robe, ni ce manteau à sa mère. La ceinture était lâche, les plis tombaient d’une façon qui l’irritait. Pourquoi donc revenaitelle si mal habillée, avec quelque chose de très laid et de si triste dans toutes ses affaires ? Elle avait de la boue à son jupon, ses souliers étaient crevés, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait elle-même, lorsqu’elle se fâchait contre les petites filles qui ne savaient pas s’habiller. – Embrasse-moi, Jeanne. Mais l’enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui paraissait plus forte. Elle était montée au visage, elle s’étonnait de la petitesse lassée des yeux, de la rougeur fiévreuse des lèvres, de l’ombre étrange dont la face entière était noyée. Elle n’aimait pas ça, elle recommençait à avoir mal dans la poitrine, comme lorsqu’on lui faisait de la peine. Alors, énervée par l’approche de ces choses subtiles et rudes qu’elle flairait, comprenant qu’elle respirait là l’odeur de la trahison, elle éclata en sanglots. – 304 – – Non, non, je t’en prie… Oh ! tu m’as laissée seule, oh ! j’ai été trop malheureuse… – Mais puisque je suis rentrée, ma chérie… Ne pleure pas, je suis rentrée. – Non, non, c’est fini… Je ne te veux plus… Oh ! j’ai attendu, j’ai attendu, j’ai trop de mal. Hélène l’avait reprise et l’attirait doucement, tandis que l’enfant s’entêtait, répétant : – Non, non, ce n’est plus la même chose, tu n’es plus la même. – Comment ? Qu’est-ce que tu dis là, mon enfant ? – Je ne sais pas, tu n’es plus la même. – Tu veux dire que je ne t’aime plus ? – Je ne sais pas, tu n’es plus la même… Ne dis pas non… Tu ne sens plus la même chose. C’est fini, fini, fini. Je veux mourir. Toute pâle, Hélène la tenait de nouveau dans ses bras. Ça se voyait donc sur son visage ? Elle la baisa, mais la petite frissonnait, d’un air de si profond malaise, qu’elle ne lui mit pas au front un second baiser. Elle la garda pourtant. Ni l’une ni l’autre ne parlait plus. Jeanne pleurait tout bas, dans la révolte nerveuse qui la raidissait. Hélène songeait qu’il ne fallait pas donner d’importance aux caprices des enfants. Au fond, elle avait une sourde honte, le poids de sa fille sur son épaule la faisait rougir. Alors, elle posa Jeanne à terre. Toutes deux furent soulagées. – 305 – – Maintenant, sois raisonnable, essuie tes yeux, reprit Hélène. Nous arrangerons tout ça. L’enfant obéit, se montra très douce, un peu craintive, avec des regards en dessous. Mais, brusquement, une quinte de toux la secoua. – Mon Dieu ! te voilà malade, maintenant. Je ne puis vraiment m’absenter une seconde… Tu as eu froid ? – Oui, maman, dans le dos. – Tiens ! mets ce châle. Le poêle de la salle à manger est allumé. Tu vas avoir chaud… Est-ce que tu as faim ? Jeanne hésita. Elle allait dire la vérité, répondre non ; mais elle eut un nouveau regard oblique, et se recula, en disant à mivoix : – Oui, maman. – Allons, ce ne sera rien, déclara Hélène, qui avait besoin de se rassurer. Mais, je t’en prie, méchante enfant, ne me fais plus de ces peurs. Comme Rosalie revenait annoncer que Madame était servie, elle la gronda vivement. La petite bonne baissait la tête, en murmurant que c’était bien vrai, qu’elle aurait dû veiller sur Mademoiselle. Puis, pour calmer Madame, elle l’aida à se déshabiller. Bon Dieu ! Madame était dans un joli état ! Jeanne suivait les vêtements qui tombaient un à un, comme si elle les eût interrogés, en s’attendant à voir glisser de ces linges trempés de boue les choses qu’on lui cachait. Le cordon d’un jupon surtout ne voulait pas céder ; Rosalie dut travailler un instant pour en défaire le noeud ; et l’enfant se rapprocha, attirée, partageant l’impatience de la bonne, se fâchant contre ce noeud, prise de la curiosité de savoir comment il était fait. Mais elle ne put rester, – 306 – elle se réfugia derrière un fauteuil, loin des vêtements dont la tiédeur l’importunait. Elle tournait la tête. Jamais sa mère changeant de robe ne l’avait gênée ainsi. – Madame doit se sentir à son aise, disait Rosalie. C’est joliment bon, du linge sec, lorsqu’on est mouillé. Hélène, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un léger soupir, comme si elle eût en effet éprouvé un bien-être. Elle se retrouvait chez elle, allégée, n’ayant plus à ses épaules le poids de ces vêtements qu’elle avait traînés. La bonne eut beau lui répéter que le potage était sur la table, elle voulut même se laver le visage et les mains à grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le peignoir boutonné jusqu’au menton, Jeanne revint près d’elle, lui prit une main et la baisa. A table pourtant, la mère et la fille ne parlèrent point. Le poêle ronflait, la petite salle à manger s’égayait avec son acajou luisant et ses porcelaines claires. Mais Hélène semblait retombée dans cette torpeur qui l’empêchait de penser ; elle mangeait machinalement, d’un air d’appétit. Jeanne, en face d’elle, levait ses regards par-dessus son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle toussa. Sa mère, qui l’oubliait, s’inquiéta tout d’un coup. – Comment ! tu tousses encore !… Tu ne te réchauffes donc pas ? – Oh ! si, maman, j’ai bien chaud. Elle voulut lui tâter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle s’aperçut que son assiette restait pleine. – Tu disais que tu avais faim… Tu n’aimes donc pas ça ? – Mais si, maman. Je mange. – 307 – Jeanne faisait un effort, avalait une bouchée. Hélène la surveillait un instant, puis son souvenir retournait là-bas, dans cette chambre pleine d’ombre. Et l’enfant voyait bien qu’elle ne comptait plus. Vers la fin du repas, ses pauvres membres brisés s’étaient affaissés sur la chaise, elle ressemblait à une petite vieille, avec les yeux pâles des filles très âgées que jamais plus personne n’aimera. – Mademoiselle ne prend pas de la confiture ? demanda Rosalie. Alors, je puis ôter le couvert ? Hélène restait les yeux perdus. – Maman, j’ai sommeil, dit Jeanne, d’une voix changée ; veux-tu me permettre de me coucher ?… Je serai mieux dans mon lit. De nouveau, sa mère parut s’éveiller en sursaut. – Tu souffres, ma chérie ! Où souffres-tu ? parle donc ! – Mais non, quand je te dis !… J’ai sommeil, il est bien l’heure de dormir. Elle quitta sa chaise et se redressa, pour faire croire qu’elle n’avait pas de mal. Ses petits pieds engourdis butaient sur le parquet. Dans la chambre, elle s’appuya aux meubles, elle eut le courage de ne pas pleurer, malgré le feu qui la brûlait partout. Sa mère venait la coucher ; et elle ne put que nouer ses cheveux pour la nuit, tellement l’enfant avait mis de hâte à ôter elle-même ses vêtements. Elle se glissa toute seule entre les draps, elle ferma vite les yeux. – Tu es bien ? demandait Hélène, en remontant les couvertures et en la bordant. – 308 – – Très bien. Laisse-moi, ne me remue pas… Emporte la lumière. Elle ne désirait qu’une chose, être dans le noir pour rouvrir les yeux et sentir son mal, sans que personne la regardât. Quand la lampe ne fut plus là, elle ouvrit les yeux tout grands. Cependant, à côté, dans la chambre, Hélène marchait. Un singulier besoin de mouvement la tenait debout, la pensée de se coucher lui était insupportable. Elle regarda la pendule ; neuf heures moins vingt, qu’allait-elle faire ? Elle fouilla dans un tiroir, ne se souvint plus de ce qu’elle cherchait. Puis, elle s’approcha de la bibliothèque, jeta un coup d’oeil sur les livres, sans se décider, ennuyée par la seule lecture des titres. Le silence de la chambre bourdonnait à ses oreilles ; cette solitude, cet air lourd lui devenaient une souffrance. Elle aurait souhaité du bruit, du monde, quelque chose qui la tirât d’elle-même. A deux reprises, elle écouta à la porte de la petite pièce où Jeanne ne mettait pas un souffle. Tout dormait, elle tourna encore, déplaçant et replaçant les objets qui lui tombaient sous la main. Mais elle eut une pensée brusque, elle songeait que Zéphyrin devait être encore avec Rosalie. Alors, soulagée, heureuse à l’idée de n’être plus seule, elle se dirigea vers la cuisine, en traînant ses pantoufles. Comme elle était dans l’antichambre et qu’elle poussait déjà la porte vitrée du petit couloir, elle surprit le claquement sonore d’un soufflet lancé à toute volée. La voix de Rosalie criait : – Hein ! tu me pinceras encore, peut-être !… A bas les pattes ! Tandis que Zéphyrin murmurait en grasseyant : – Ça ne fait rien, ma belle, c’est comme je t’aime… Et ça y est… – 309 – Mais la porte avait craqué. Lorsque Hélène entra, le petit soldat et la cuisinière, attablés bien tranquillement, avaient tous les deux le nez dans leur assiette. Ils jouaient l’indifférence, ce n’étaient pas eux. Seulement, ils étaient très rouges, leurs yeux luisaient comme des chandelles, des frétillements les faisaient sauter sur leurs chaises de paille. Rosalie se leva, se précipita. – Madame désire quelque chose ? Hélène n’avait pas préparé de prétexte. Elle venait pour les voir, pour causer, pour être avec du monde. Mais une honte la prit, elle n’osa pas dire qu’elle ne voulait rien. – Vous avez de l’eau chaude ? demanda-t-elle enfin. – Non, Madame, et mon feu s’éteignait… Oh ! ça n’empêche pas, je vais vous donner ça dans cinq minutes. Ça bout tout de suite. Elle remit du charbon, posa la bouillotte. Puis, voyant que sa maîtresse restait là, sur le seuil : – Dans cinq minutes, Madame, je vous porte ça. Alors, Hélène eut un geste vague. – Je ne suis pas pressée, j’attendrai… Ne vous dérangez pas, ma fille ; mangez, mangez… Voilà un garçon qui va être obligé de rentrer à la caserne. Rosalie consentit à se rasseoir. Zéphyrin, qui se tenait debout, salua militairement et coupa de nouveau sa viande, en élargissant les coudes, pour montrer qu’il savait se conduire. Quand ils mangeaient ainsi ensemble, après le dîner de Madame, ils ne tiraient même pas la table au milieu de la cuisine, ils préféraient se mettre côte à côte, le nez tourné vers la muraille. De cette – 310 – façon, ils pouvaient se donner des coups de genou, se pincer, s’allonger des claques, sans perdre un morceau ; et, s’ils levaient les yeux, ils avaient la vue réjouissante des casseroles. Un bouquet de laurier et de thym pendait, la boîte aux épices avait une odeur poivrée. Autour d’eux, la cuisine, qui n’était pas rangée encore, étalait la débandade de la desserte, mais elle restait bien agréable tout de même pour des amoureux de bel appétit, se payant là des choses dont on ne servait jamais à la caserne. Ça sentait surtout le rôti, relevé d’une pointe de vinaigre, le vinaigre de la salade. Les reflets du gaz dansaient dans les cuivres et dans les fers battus. Comme le fourneau chauffait terriblement, ils avaient entrouvert la fenêtre, et des souffles de vent frais, venus du jardin, gonflaient le rideau de cotonnade bleue. – Vous devez rentrer à dix heures précises ? demanda Hélène. – Oui, madame, sauf votre respect, répondit Zéphyrin. – C’est qu’il y a une belle course !… Vous prenez l’omnibus ? – Oh ! madame, des fois… Voyez-vous, avec un bon petit trot gymnastique, ça va encore mieux. Elle avait fait un pas dans la cuisine, elle s’appuyait contre le buffet, les mains tombées et nouées sur son peignoir. Elle causa encore du vilain temps de la journée, de ce qu’on mangeait au régiment, de la cherté des oeufs. Mais chaque fois qu’elle avait posé une question et qu’ils avaient répondu, la conversation cessait. Elle les gênait, ainsi derrière leurs dos ; ils ne se retournaient plus, parlant dans leurs assiettes, pliant les épaules sous ses regards, tandis qu’ils avalaient de toutes petites bouchées, pour être propres. Elle, calmée, se trouvait bien là. – Ne vous impatientez pas, Madame, dit Rosalie, voilà déjà l’eau qui chante… Si le feu était plus vif… – 311 – Hélène l’empêcha de se déranger. Tout à l’heure. Elle éprouvait seulement une grande lassitude dans les jambes. Machinalement, elle traversa la cuisine, alla près de la fenêtre, où elle voyait la troisième chaise, une chaise de bois, très haute, qui se transformait en escabeau, lorsqu’on la renversait. Mais elle ne s’assit pas tout de suite. Elle avait aperçu, sur un coin de la table, un tas d’images. – Tiens ! dit-elle en les prenant, avec le désir d’être agréable à Zéphyrin. Le petit soldat eut un rire silencieux. Il rayonnait, suivant les images du regard, hochant la tête, quand un beau morceau passait sous les yeux de Madame. – Celle-là, dit-il tout d’un coup, je l’ai trouvée rue du Temple… C’est une belle femme, qui a des fleurs dans son panier… Hélène s’était assise. Elle examinait la belle femme, un couvercle de boîte à pastilles, doré et verni, que Zéphyrin avait essuyé avec soin. Sur le dossier de la chaise, un torchon l’empêchait de s’appuyer. Elle le repoussa, s’absorba de nouveau. Alors, les deux amoureux, en voyant Madame si bonne, ne se gênèrent plus. Ils finirent même par l’oublier. Hélène avait laissé, une à une, tomber les images sur ses genoux ; et, vaguement souriante, elle les regardait, elle les écoutait. – Dis donc, mon petit, murmurait la cuisinière, tu ne reprends pas du gigot ? Il ne répondait ni oui ni non, se balançait comme si on l’eût chatouillé, puis s’élargissait d’aise, lorsqu’elle lui mettait une épaisse tranche sur son assiette. Ses épaulettes rouges sautaient, tandis que sa tête ronde, aux grandes oreilles écartées, avait le branlement d’une tête de magot, dans son collet jaune. Il riait du – 312 – dos, éclatant dans sa tunique, qu’il ne déboutonnait jamais à la cuisine, par respect pour Madame. – Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet, finit-il par dire, la bouche pleine. Ça, c’était un souvenir du pays. Tous deux crevèrent de rire ; et Rosalie se retint après la table, pour ne pas tomber. Un jour, c’était avant leur première communion, Zéphyrin avait volé trois raves au père Rouvet ; elles étaient dures, les raves, oh ! dures à se casser les dents ; mais Rosalie, tout de même, avait croqué sa part, derrière l’école. Alors, toutes les fois qu’ils mangeaient ensemble, Zéphyrin ne manquait pas de dire : – Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet. Et, toutes les fois, Rosalie crevait si fort, qu’elle cassait le cordon de son jupon. On entendit le cordon qui partait. – Hein ! tu l’as cassé ? dit le petit soldat triomphant. Il envoya les mains, il voulait savoir. Mais il reçut des tapes. – Reste tranquille, tu ne le raccommoderas pas, peut-être… C’est bête, de me casser mon cordon. J’en remets un chaque semaine. Puis, comme il tâtait tout de même, elle lui prit entre ses gros doigts une pincée de chair sur la main et la tortilla. Cette gentillesse allait encore l’exciter, lorsque, d’un coup d’oeil furieux, elle lui montra Madame, qui les regardait. Sans trop se troubler, il se gonfla la joue d’une énorme bouchée, clignant les paupières de son air de troupier dégourdi, faisant mine de dire que les femmes ne détestent pas ça, même les dames. Bien sûr, quand les gens s’aiment, on a toujours du plaisir à les voir. – 313 – – Vous avez encore cinq ans à rester soldat ? demanda Hélène, affaissée sur la haute chaise de bois, s’oubliant dans une grande douceur. – Oui, madame, peut-être quatre seulement, si on n’a pas besoin de moi. Rosalie comprit que Madame songeait à son mariage. Elle s’écria, en affectant d’être en colère : – Oh ! Madame, il peut rester dix ans encore, ce n’est pas moi qui irai le réclamer au gouvernement… Il devient trop chatouilleur. Je crois bien qu’on le débauche… Oui, tu as beau rire. Mais, avec moi, ça ne prend pas. Quand monsieur le maire sera là, nous verrons à plaisanter. Et, comme il ricanait plus fort, pour se poser en séducteur devant Madame, la cuisinière se fâcha tout à fait. – Va, je te conseille !… Au fond, vous savez, Madame, qu’il est aussi godiche. On n’a pas idée comme l’uniforme les rend bêtes. Ce sont des airs qu’il se donne avec les camarades. Si je le mettais à la porte, vous l’entendriez pleurer dans l’escalier… Je me fiche de toi, mon petit ! Quand je voudrai, est-ce que tu ne seras pas toujours là, pour savoir comment mes bas sont faits ? Elle le regardait de tout près ; mais à le voir ainsi, avec sa bonne figure couleur de son qui commençait à être inquiète, elle fut brusquement attendrie. Et, sans transition apparente : – Ah ! je ne t’ai pas dit, j’ai reçu une lettre de la tante… Les Guignard voudraient vendre leur maison. Oui, presque pour rien… On pourra peut-être, plus tard… – Bigre ! dit Zéphyrin épanoui, on serait chez soi là-dedans… Il y a de quoi mettre deux vaches. – 314 – Alors, ils se turent. Ils étaient au dessert. Le petit soldat léchait du raisiné sur son pain avec une gourmandise d’enfant, tandis que la cuisinière pelait une pomme, soigneusement, d’un air maternel. Lui, pourtant, avait fourré sous la table sa main restée libre, et il lui faisait des minettes le long des genoux, mais si doucement, qu’elle feignait de ne pas les sentir. Quand il restait honnête, elle ne se fâchait point. Même elle devait aimer ça, sans l’avouer, car elle avait de légers sauts de contentement sur sa chaise. Enfin, ce jour-là, c’était un régal complet. – Madame, voilà votre eau qui bout, dit Rosalie après un silence. Hélène ne bougeait pas. Elle se sentait comme enveloppée dans leur tendresse. Et elle continuait pour eux leurs rêves, elle se les imaginait là-bas, dans la maison des Guignard, avec leurs deux vaches. Cela la faisait sourire, de le voir si sérieux, la main sous la table, tandis que la petite bonne se tenait très raide, pour ne pas avoir l’air. Toutes les distances se trouvaient rapprochées, elle n’avait plus une conscience nette d’elle ni des autres, du lieu où elle était, ni de ce qu’elle venait y faire. Les cuivres flambaient sur les murs, une mollesse la retenait, le visage noyé, sans qu’elle fût blessée du désordre de la cuisine. Cet abaissement d’ellemême lui donnait la profonde jouissance d’un besoin contenté. Elle avait seulement très chaud, le fourneau mettait des gouttes de sueur à son front pâle ; et, derrière elle, la fenêtre entrouverte soufflait sur sa nuque des frissons délicieux. – Madame, votre eau bout, répéta Rosalie. Il ne va rien rester dans la bouillotte. Et elle posa la bouillotte devant elle. Hélène, un instant surprise, dut se lever. – Ah ! oui… Je vous remercie. – 315 – Elle n’avait plus de prétexte, elle s’en alla lentement, à regret. Dans sa chambre, la bouillotte l’embarrassa. Mais toute une passion éclatait en elle. Cet engourdissement, qui l’avait tenue comme imbécile, se fondait en un flot de vie ardente, dont le ruissellement la brûlait. Elle frissonnait de la volupté qu’elle n’avait point éprouvée. Des souvenirs lui revenaient, ses sens s’éveillaient trop tard, avec un immense désir inassouvi. Droite au milieu de la pièce, elle eut un étirement de tout son corps, les mains levées et tordues, faisant craquer ses membres énervés. Oh ! elle l’aimait, elle le voulait, elle se donnerait comme ça, la fois prochaine. Et, au moment où elle ôtait son peignoir en regardant ses bras nus, un bruit l’inquiéta, elle crut que Jeanne avait toussé. Alors, elle prit la lampe. L’enfant, les paupières closes, semblait endormie. Mais, lorsque sa mère tranquillisée eut tourné le dos, elle ouvrit ses yeux tout grands, des yeux noirs qui la suivaient pendant qu’elle retournait dans la chambre. Elle ne dormait pas encore, elle ne voulait pas qu’on la fit dormir. Une nouvelle crise de toux lui déchira la gorge, et elle enfonça la tête sous la couverture, elle l’étouffa. Maintenant, elle pouvait s’en aller, sa mère ne s’en apercevrait plus. Elle gardait ses yeux ouverts dans la nuit, sachant tout, comme si elle venait de réfléchir, et mourant de ça, sans une plainte

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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