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La marche obstinée d’un poète amoureux

29 octobre 2009

Non classé


L'étoile entre les yeux

Kateb Yacine. La marche obstinée d’un poète amoureux

L’étoile entre les yeux

Dans cet entretien-récit, l’écrivain délivrait sa mémoire des moments qui préludaient à son entrée en littérature*.

L’étendard de l’ancêtre

K.Y : A ma sortie de prison en septembre 1945, j’étais dépressif. Mon corps traînait au ras du sol, ma tête brûlait au soleil. Mon père, qui ambitionnait pour moi une carrière d’ingénieur, de médecin ou d’avocat, me traitait d’indolent et m’inscrivit, d’autorité et grâce aux autorités qui m’avaient pourtant radié, au lycée de Bône, avec pour correspondante, ma cousine Zouleïkha, mariée dans cette ville et élue au conseil municipal. Involontairement, il me poussait à la déflagration. J’ai déserté la classe en même temps que recevant l’Etoile entre les yeux. Séisme amoureux. Suprême maladresse du papillon confondu à la lumière tremblante de ses ailes. Erotisme du fou sous la lune tardive, qui, tel un cheveu blanc de la nuit, en vain se remémore à toutes ses étoiles. Impatience dans la langueur, confusion du sommeil et de l’étreinte. Je lui disais par la voix d’un Lakhdar pas encore sorti de mon front : « Je préfère au sommeil le don de la parole, pourvu que tu me soutiennes. Mais les rivages de ta chair ne sont que gouffres et brisants ». Mortellement blessé, je débarque. Huit mois hors du temps. Blessure de l’arrachement et de la blessure allait sourdre l’insatiable désir de connaître le centre des choses. Rien n’est fixe, ai-je compris, pas même l’amour, ni les êtres ni les pensées.

Avec mon père, la relation ne se disait plus, ou plus comme avant. Dans ma famille, les relations matrimoniales étaient aussi des relations de sang. Des alliances de destinée, disait-on. Des fondateurs du clan, ne sont restés que des despotes liquidateurs de notre armée natale, patriarches noceurs ayant perdu leurs richesses et la raison pour des libertines et des mares d’alcool. Ils ne nous auront laissé que le subtil héritage de leurs dettes.

Je suis le fils unique, issu du treizième héritier de Keblout par mon père et du quatorzième par ma mère. Dans les années 1870, six de mes aïeux subirent, de la part du corps expéditionnaire français allié à un clan rival des Keblouti, un cruel châtiment. Ils furent accusés d’un meurtre fanatique commis sur un couple de Français dans la mosquée des Keblout, où les deux corps ensanglantés gisaient. Le complot fut efficace. Les gens du Nadhor subirent une terrible et immédiate répression. Des juges militaires désignèrent, parmi les principaux chefs de la tribu, six accusés. Six mâles, six fils de Keblout, six coupables qui eurent la tête tranchée au jour du jugement, l’un après l’autre, dans la cour d’une caserne de Guelma. Avant même que l’enquête ne s’achevât. Une semaine après, une dépêche arrivée d’Alger, graciait des cadavres. Le simulacre de justice dissimulait le crime politique et son mobile : abattre Keblout, démanteler sa tribu, corrompre son nom et jeter ses hommes dans la déshérence. La mosquée profanée, restée vide, tomba en ruines. Seul un étendard vert, taillé dans les loques des veuves, se dressait sur le mausolée de l’Ancêtre. Les orphelins des suppliciés abandonnèrent leurs terres en échange de quelques prébendes et de nouveaux patronymes. Le nom de Keblout, comme l’étendard, est tombé en lambeaux sur la stèle grise inclinée.

Il sera recousu et brandi par Lakhdar, comme je l’ai écrit dans Nedjma. C’est ma manière, à moi, d’écrire l’histoire, en creusant la terre pour redresser la pierre tombale. La Femme Sauvage rassemblera les squelettes blanchis par le boulet rouge du soleil et sculptés par le Vautour noir et blanc. Mes parents, dernier mariage consanguin, mettront fin au lent naufrage. Et j’ai beau me débattre, je reste inondé par la racine. Dans ce royaume hypothétique et de folie atavique, Zouleïkha ma cousine, qui ne cachait pas son autre prénom judéo-chrétien, Odette, m’a ouvert d’autres pistes souterraines, entrecroisées, si complexes qu’elles feraient jurer un savant généalogiste mecquois. Zouleïkha est la fille de Abdelaziz, lettré de bonne volonté, auteur d’un Salammbô très éloigné de celui de Flaubert, oncle du mien, qui avait épousé Marcelle, juive convertie à l’Islam sous le prénom de Baya. Baya, m’a-t-on dit, fut la nourrice de mon père. Et Fatma, la grand-mère de mon père, était la fille de Hanifa, elle-même fille de Verdura, un Italien de Gênes ou de Venise, qui cherchait fortune et gloire dans les légions françaises à la conquête des Aurès. L’Italien aurait succombé poing, sabre et cœur liés au charme de ma lointaine bisaïeule, désobéissante à la tyrannie paternelle et à l’interdit du mariage avec le roumi, l’étrange étranger, mécréant, donc ennemi pilleur de corps, donc voleur d’âme ! Zouleïkha ma cousine sera pour moi Nedjma.

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Reprise du récit à son point initial, sur un sillon parallèle. La mémoire s’ouvre comme l’accordéon se déploie. Je suis né à nouveau avec Nedjma et j’ai acheté un couteau. Je me suis armé de secrète poésie. J’ai de l’avenir, comme tout laboureur assommé par la grêle. De ses lèvres, elle lisait sur les miennes chaque syllabe et s’impatientait aux césures. C’est elle qui préfaça Soliloques et signa de son nom et de ses deux prénoms, Odette-Zouleïkha Kateb, un article élogieux dans Le Réveil Bônois. Elle y parla de la « Chambre noire », située à l’étage de la maison familiale où je récitais, les yeux fermés, Nuits de Musset et Les Fleurs du mal de Baudelaire. Allongée à mes côtés, elle jouait à faire l’écho de ma voix. Elle trouvait mon âme sombre et inquiète, tourmentée comme celles de mes poètes élus. Pour lui plaire, j’ai volé des jardins entiers, je les ai portés dans ma chambre, et puis je suis sorti. Et, comme ma cousine était au secret de ma vie et de mes créations, elle annonça la parution prochaine de mon œuvre initialement titrée Pour Nedjma. La préposition dédicatoire superflue, s’effacera. Deux noms de Kateb sur la couverture imprimée vue et lue par tout le monde… Un court texte de trente lignes annonçait mes Soliloques. Véritable pacte familial, cachant mal nos secrètes amours. Nos noms, accolés sur la couverture, annonçaient une publication de bans sur le blanc du papier. Simulacre ? Pas tant que ça ! Nedjma est toujours à mes côtés.

A Constantine, Si Tahar m’entraînait dans les bas-fonds de la ville, saluait avec civilité les matrones des bordels et disait de bons mots aux pensionnaires, cueillait du bout de ses doigts le baiser qu’elles lui offraient de leurs lèvres au goût de tabac. Cet homme, mon mécène et mon agent littéraire, âme de la ville, sera le fantasque Si Mokhtar de mon roman Nedjma.

Invités à des noces bourgeoises, nous écoutions du malouf, des solos de luth et de tar qui nous transportaient au Jardin des délices, chanté par Sâadi de Chiraz et dans les palais de Cordoue où Zirieb orchestrait ses noubas, et Ibn Hazm ciselait ses ghazal, ses perles du Collier de la colombe. Nous allions aussi sous l’arche du pont Sidi Rached. Les vibrations grondeuses du guembri (luth saharien), les rafales des derboukas, les lancinantes mélopées sur la patrie, la prison, l’exil, la misère, l’amour, se faisaient entendre jusqu’au sommet du Rocher constantinois. J’accédais à l’esprit de la ville et les murmures de ses agitateurs devenaient des hymnes partisans. J’ai appris à respirer au même rythme que les hommes que je côtoyais et, comme eux, à serrer d’un cran ma ceinture pour calmer les revendications de mon estomac chômeur de longue durée. La faim, c’est connu, éveille les dons du ventriloque. La révolution devenait le prolongement de l’amour, son énergie, sa réalité duelle. La plus haute idée de l’amour, c’est, d’abord, d’être libre au milieu d’un peuple libre, me suis-je dit, fier d’avoir compris le sens d’une citation de mon guide. Mon surplus de passion avait, désormais, d’autres ennemis à fouetter.

Oubli de la peau satinée, parfumée d’ambre, quand mon flanc s’écorchait, maintenant, sur l’alfa des nattes des hammams. Oubli du langage des cils et des lèvres mouillées, quand j’étais lové sur le corps de ma propre joie, dans la fraîcheur de la chambre aux rideaux tirés. Les fragrances du jasmin et du basilic bénissaient ma paresse. Il me fallait maintenant brûler la moitié de la nuit dans les maisons closes saturées des odeurs ammoniaquées de l’urine, acres des sueurs et de toutes les sécrétions des corps en parade ; regarder les clients se caressant l’entrejambe enflée, la bouche sèche, le regard vrillé sur les déhanchés, hésitant sur le choix, les yeux en feu anticipant le roulement des reins et l’explosion libératrice, la main dans la poche crispée sur le billet de banque de la transaction.

Une pensionnaire de l’une de ces maisons, callipyge à la peau cuivrée et au parfum musqué, me prit en trop grande affection et proposa de m’initier aux voluptés d’un kamasoutra de son invention. Putain sublime, autoritaire, fière et costaude, Keltoum avait l’allure et l’énergie d’une Atalante, dont elle serait la sœur jumelle saharienne. Elle régentait le dur royaume des passes et faisait le coup de poing vainqueur avec les gigolos tentés de mettre sous protectorat le gynécée producteur d’espèces sonnantes et trébuchantes. « Je te protégerai… tu logeras sous mes paupières et je t’achèterai une bouteille de mahya, des microsillons et je t’apprendrai « À danser le tango… » Elle ne me donnait pas le temps de souffler ni de mettre un peu plus de distance dans nos relations. Cruelle position, décliner sans vexer mon égérie aux générosités tarifées, pour moi à l’œil. Que pouvait faire un poète romantique, moi qui avait la tête ouverte et l’âme en tempête ? Elle prenait mon visage entre ses mains rougies de henné, serrait mes joues pour coincer ma bouche ouverte entre ses doigts bagués et puissants et plaquait ses lèvres sur les miennes. Tel un quatrième dan de judo elle m’immobilisait.

Le goût épicé du messouak dont elle se frottait les gencives, restait longtemps collé à mon palais. Elle avait des hanches fluviales et une poitrine débordante, deux exocets pointés vers le ciel. Je craignais ses effusions. Novice dans cette sorte de jeu, frêle de constitution, j’étais loin de faire le poids pour résister à ses étreintes qui risquaient à tout moment de me déboîter une épaule ou de me déplacer une vertèbre. De par sa puissance morale et par un regard courroucé, Si Tahar, mon bon pasteur, la calma et lui souffla à l’oreille que j’étais poète. A ses yeux, je devenais asexué. Alors, elle convertit sa science amoureuse en admiration et, me materna.

Mineur, ma présence en cette maison, était prohibée. Dès l’annonce d’une gabardine ou d’un képi, j’étais littéralement escamoté par l’une ou l’autre de ces marchandes d’extase et mis à l’abri. Si Tahar avait décidé de faire entrer la culture dans les lieux. Keltoum acheta dix exemplaires de Soliloques. Elle me posait dix fois, vingt fois la même question, sans épuiser son étonnement admiratif : « C’est toi, c’est bien toi qui a écrit tout ça ? Lis, lis pour moi ce que tu as écrit ! Ça ne fait rien si je ne comprends pas. Lis encore ! ». La semaine suivante, elle me passa commande de dix autres exemplaires qu’elle vendait d’autorité à ses clients, plus troublés de désir que de poésie. Mon deuxième libraire, après Si Tahar, fut cette dame. J’étais son homme fatal. Sur la table de sa chambre, quand je griffonnais quelques rimes venues à mon esprit, elle se figeait dans le silence et me tenait la chandelle, au sens propre du terme. Sa chambre était un véritable capharnaüm et son lit, fait d’une énorme demi-barrique passée au brou de noix, lui avait été offert par un riche tonnelier. Quelle étonnante philosophe que Keltoum : elle dormait et câlinait dans l’habit de Diogène, l’insolent philosophe nu.

Mère, Rose de Blida, es-tu là ?

K.Y : Je change de souffrance quand celle qui m’accable devient insupportable. Je retourne à Nedjma pour la boire avec son dieu amer ; je retourne à l’archaïque commencement des choses et des mots, pour réparer les déchirures, les violences et les divisions du temps. Je l’aime d’un amour, sans prémices et sans fin. Je l’aime, même si je n’ai pas accompli mon amour dans les frénésies adolescentes. Je suis heureux de mon malheur, parce que je l’écris dans le chaos des mots. Il me faut, à chaque fois, repousser les assauts du temps, le décliner à tous les présents, le détruire ou sombrer dans le sommeil de l’arbre abattu. Ma mère, après les désastres du 8 mai 1945, est devenue la Femme sauvage, enfermée dans le « ravin » de l’hôpital psychiatrique. Ma mère, enserrée dans les bandelettes de la momie vivante ne retrouvera plus jamais la raison. Ma mère, rose noire de Blida que Frantz Fanon soigna.

Ma mère, La rose noire qui descendit de son rosier

Et prit la fuite. Mère ne sait plus parler sans se déchirer le visage, en levant ses prunelles taries au ciel (…)

Pouvait-elle Sillon déjà tracé

Ne pas pleurer à fleur de peau

La saison des semailles ?

Même à sa déchirure de rocaille

Pouvait-elle ignorer comment se perdent les torrents Chassés des sources de l’enfance

Prisonniers de leur surabondante origine

Sans amours ni travaux ?

Fontaine de sang, de lait, de larmes, elle savait d’instinct, elle, comment ils retomberaient, venus à la brutale conscience, sans parachute, éclatés comme des bombes, brûlés l’un contre l’autre, refroidis dans la cendre du bûcher natal, sans flamme ni chaleur, expatriés. Mère le mur de l’asile est si haut !

En Nedjma toute féminité

K.Y : J’écris les yeux fermés et dans la souffrance, comme on vient au monde, comme on meurt. Mon adolescence est restée à Nedjma, mon enfance à ma mère. Plus tard, dans les moments de néant, coupé de mes ancêtres et de mes contemporains, la tête blanche au dedans, j’ai voulu mourir. C’est toujours en des résurgences fiévreuses que je reprends souffle, retrouvant par miracle, en des lieux mythiques ou réels, la beauté des paysages que j’ai habités ou visités. Combien de fois n’ai-je pas entendu ce reproche ou cette envie : tu es toujours en train de partir… et invariablement, je répondais : parce que je suis toujours en train de revenir. J’aime Alger et Tbilissi, Milan et Hambourg, Khartoum et Hanoi, Tunis et Zagreb, puis Pékin, Florence, Paris, Oran, New York… Moscou et Tamaggra près de Khenchela, lieu natal de mes ancêtres. M.B. : Séducteur par inadvertance, charmeur sans stratégie ni artifice, conquérant pacifique, le magnétisme au bout des cils et des doigts, à fleur de peau, dans la voix, Kateb Yacine captait et se laissait capter dans le flux d’un regard dont personne ne soupçonnait l’inextinguible incandescence. Au sommet du polygone, le Vautour entend Nedjma dire et redire son amour à Lakhdar, l’époux secret des vierges, l’amant de toute épouse en son déclin : Je n’aime que l’intrus, L’esseulé Polygame Qui toutes nous respira d’un souffle calme parmi les herbes de l’oubli. Avec la maladresse du hanneton tombé sur le dos, Kateb mettait les femmes en désir d’être désirées. Il levait en elles des geysers de tendresse et aimait s’y noyer.

Monogame successif, il était un amoureux en avenir ; pas un glouton du sexe rongé par la concupiscence, les turpitudes et les obsessions du collectionneur. J’aime, disait-il, j’aime avec passion en chaque femme, toutes les femmes… et même si la passion ne dure qu’un instant, elle me révèle toute l’humanité… Ma fidélité successive leur est acquise… Seule l’indifférence est goujaterie, seule la séduction assiégeante, calculée est immoralité. Elles trahissent, l’une et l’autre, l’essence même du sentiment amoureux, de la passion ! Je n’ai aucune sympathie pour ces dévastateurs de vies, ces parvenus sans scrupules, devenus leurs propres proxénètes rusés exhibant leurs trophées en se reboutonnant la braguette. Ma mort signe la fin du voyage cosmique de ce que sont mon corps et mes traces. Je vins au monde, unique et meurs solitaire. J’ai pensé au suicide, ma vanité. A vingt ans, Lakhdar, l’amant de Nedjma, mon double, est condamné à vingt ans de bagne… Comme moi aujourd’hui, il fait ses comptes : A quarante ans je serai libre, ayant vécu doublement ma peine et mon âge, et peut-être à quarante pourrai-je avoir librement mes vingt ans, Mère le mur est haut ! Mère le mur est si haut ! Qui parle ?Qui me fait parler ? Ce n’est pas moi, c’est mon noyau. Appelez-le Lakhdar, celui qui me ressemble. (…) Il sera fou de ma souffrance. Il lui sera donné de semer la révolte.Et ses fruits tomberont comme autant d’explosifs sur tous les chiens qui fouillent mes entrailles.

J’écris pour me séparer de moi, pour être dans l’entre-monde du rêve et de l’éveil. Je vis sans pouvoir dénouer l’énigme ; sans jamais renoncer aux questions. Le naufrage ne m’attire plus. Je préfère au sommeil le don de la parole, pourvu que Nedjma me soutienne. Sortir de la torpeur, accéder à la sidération, croire au mirage même s’il est redoutable, ressentir le feu du couteau pour le prix d’une vision. Raconter l’histoire de la grande chute, passer de l’autre côté du tombeau, c’est raconter la folie, la mise à nu de l’homme dans la transparence de l’histoire. C’est là, pour moi, le projet de tout poète ; le sens de toute poésie… Exiger, dirait Verlaine, exiger l’éternité sur-le-champ ou se transformer en rocher.

Mardi 31 oct. 1989, à l’aube

M.B : Parti par route, de Grenoble, le convoi funèbre arrive à Marseille à l’aube du 31 octobre. De mon arrivée à Grenoble, dans la nuit de samedi à dimanche, à ce mardi, j’ai vécu durant ces journées dans la plus haute des tensions, une tension diffractée qui m’a ramené au point du commencement de tout. Un espace-temps où l’imaginaire et le réel se télescopent et s’embrasent. En un instant dilaté, toute l’œuvre de Kateb Yacine s’est ouverte et les personnages qui y dormaient se sont libérés des spires de l’écriture et ont exigé leur résurrection, d’être debout et d’accompagner celui qui les a fait naître. Lakhdar, Rachid, Mourad, Mustapha, d’une même voix dirent : nous sommes des Keblouti ! Epoux et amants incestueux de Nedjma, frères et cousins de Yacine, tous nés du Vautour, oiseau purificateur et hermaphrodite. Lui et nous, serons portés par l’oiseau royal à notre Ancêtre confondu, et Nedjma revenue, mettra un terme à la fatalité de la discorde.

A l’aéroport de Marignane, je rencontre Nedjma, le visage masqué par le col remonté de son manteau et de ses lunettes noires. Un foulard mauve prolonge l’encolure, donne l’impression d’une capuche monastique. Il est sept heures du matin. Elle tient deux roses à longue tige. Dans l’immense et glacial hangar du fret éclairé d’une lumière avare, les catafalques de Yacine et de son cousin Mustapha sont posés sur des tréteaux de métal. Elle est entrée, encore mal libérée des limbes argentés du brouillard, ses doigts gantés, telle une fibule, serrent le haut du manteau. Elle est entrée, mesurant ses pas incertains, bute contre le moindre obstacle et se penche sur les plaques d’identité vissées sur les cercueils. Secousses à la rétine. Corps électrisé par un froid des hivers scandinaves. J’ignore tout de cette étrangère matinale. Son avancée hésitante vers les catafalques égale mon retrait. Paradoxalement, le volume de l’espace désert devient trop étroit pour deux personnes positionnées en pierres tombales, aux deux extrémités des cercueils. L’angoisse du claustrophobe m’oblige à baisser les paupières. Scène primitive du surréalisme. Le cercle se boucle.

Le polygone s’enrichit d’autres branches et, en son milieu, le feu fascinant le scorpion. Veillée funèbre ritualisée au matin à peine naissant. Nos présences à ce rendez-vous jamais pris, sortent d’un film de Bergman. Trop de silence. Les nappes de brume voilent les lampes des réverbères. Atmosphère nordique. Une flaque de lumière chute à l’entrée du hangar comme du coton cardé, effiloché, voletant entre les poutres métalliques. La douleur qui me cisaille les tempes s’évanouit. Quel fluide est passé sur mon front ? Quel secret familial va-t-elle me murmurer entre les deux cercueils ? Au fond du hangar, le bruit amorti d’un Clark qui manipule des palettes ne distrait ni mon oreille ni mon regard. Je ne vois de l’ouvrier que sa forme lourde et seul l’engin, monstrueux scarabée, danse une drôle de bourrée en pétaradant par à coups. Entre deux vrombissements, j’entends un air sifflé parvenu de sous la casquette du conducteur. Je reconnais la rengaine Pour une amourette qui passait par là de Leny Escudero. Rythme grotesque de l’appareil et chansonnette de fête populaire. Bergman, invisible et silencieux, filmait la scène. Va-t-il achever l’histoire et dénouer l’énigme ?

La visiteuse et moi, personnages venus des deux bouts du monde, semblent être vides de tout souvenir et n’ont plus de mots pour raccorder le passé coagulé à l’instant présent et faire de cet instant un commencement. Une parole qui emplirait l’espace du hangar. Penchée sur les plaques de cuivre, elle identifie son frère et son cousin, baise l’angle du cercueil de Mustapha, dépose une rose et affleure celui de Yacine du bout des doigts qu’elle porte ensuite à ses lèvres. Je suis l’intrus. Saluts en signes de tête et présentations l’un à l’autre :
- Je ne connais pas très bien Mustapha. Je suis l’ami de Yacine et je suis venu le chercher…
- Je suis Zouleïkha Kateb, la sœur de Mustapha et la cousine de Yacine, murmure-t-elle, tenant toujours des deux mains, la seconde rose à longue tige. La pression de mon front sur les orbites se relâche. Ma vision demeure incertaine. Bergman n’aime pas les lumières crues, ni les contrastes tranchés, ni les attitudes des personnages franchement découpées et mobiles.

Nedjma réincarnée, revient de son lointain et long exil et me parle. Non, elle ne m’a pas parlé ou alors le son de sa voix, à peine émis, s’est anéanti. Peut-être que ma position de biais, figée, obstruait mon audition. Elle s’est signalée par réflexe courtois à un inconnu qui se recueillait en ce lieu anonyme, vaste et nu. Hasard transmuté en miracle. Scène des réincarnations sur un script elliptique où tout se joue alors que le rideau tombe. Seul mon rôle est une figuration. Final sans tambourins, sans applaudissements ni saluts. Je l’invite à prendre un café. Elle essuie ses lunettes et se mouche souvent. Le froid de cette fin automnale est vif. Sa main tremble. Je glisse mon bras sous le sien pour l’aider à traverser le hangar mal éclairé. Nous prenons un café ensemble. Le mot ensemble se réduit à l’espace d’une table partagée, près d’autres espaces identiques occupés par des gens ensommeillés.

Seulement trois ou quatre gestes, un raclement de chaise, un tintement de cuillère dans la tasse. Les bruits et les mots sont restés dans le hangar ou évanouis dans les filaments du brouillard. Elle garde son manteau, ses lunettes noires et ses gants. Ce n’est pas le froid du dehors qui la glace. Il venait de plus loin, de je ne sais quel antarctique. J’ai oublié le son de sa voix. Le profil de son visage n’est resté qu’une esquisse troublée dans ma mémoire. Le mythe et la réalité ne correspondent pas ; jamais ne coïncident. L’un est poème, l’autre est sous l’ample manteau noir. Si je la rencontrais dans un autre futur, je ne la reconnaîtrais pas. Sauf, si je lui prends le bras… Alors, peut-être, la trace du geste accompli dans la traversée du hangar, raviverait ma mémoire. Le cercle katébien ne se ferme jamais, il devient polygone, puis galaxie.

Le cercle s’ouvre, se fait spirale. Sur un premier arc, la parole se déroule, tombe en pluie d’étoiles :

Je veillerai pour vous ravir au serpent du tombeau

A la glaciale science de la morgue

Et j’espère bientôt m’abattre sur la sauvage

Enfin débarrassé de ces ailes qui m’épuisent

Alors je n’aurai plus à me relever ayant cueilli son

Dernier souffle

Tel fut et tel demeure l’unique dénouement que je désire :

Rite miraculeux, nuptial et funèbre où c’est le disparu

Qui ranime.

Et la veuve qui vient au monde une seconde fois.

Nedjma tremble, s’approche de son amant. Elle écoute son dernier canto visionnaire.

Au seuil d’un paradis obscur, le vieux malheur nous guette.

Combien de ceux qui s’aventurent

A revoir la Promise

Sont poignardés !

Mais ce poignard, c’est la clé des retrouvailles !

Retrouvailles ! Le mythe se fait chair et sang. Écoutez Kateb, le visionnaire entré dans la légende !

Par Benamar Médiène

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “La marche obstinée d’un poète amoureux”

  1. tedy Dit :

    Dofus est un dofus kamas, le joueur incarne un ou plusieurs personnages. On y retrouve une multitude acheter des dofus kamas et d’¨¦quipements en tout genre, une vingtaine de m¨¦tiers diff¨¦rents et plus d’une centaine de monstres r¨¦partis en diff¨¦rentes zones sur les 10 000 dofus kamas pas cher (portions de carte, sur lesquelles l’on se d¨¦place d’ailleurs comme sur une carte) formant l’univers de achat dofus kamas, dont 99% ne sont accessibles qu’aux abonn¨¦s.

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