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Extraits Leïla ou la femme de l’aube

19 octobre 2009

1.Extraits

Leïla ou la femme de l’aube

Extraits

 

Donne-moi une terre

Moi qui ai renoncé aux frissons du dehors, je m’empare de la vie de Nada avec frénésie.

Désormais Iteb, je te raconterai les confidences de ma copine, son histoire de conquête d’une ville agenouillée à ses pieds. Elle dit: «Il vient vers moi, seigneur de la terre des caravaniers, psalmodiant mon prénom, il se prosterne à mes pieds et les pierres glorieuses de sa cité s’inclinent à mon passage. »

Iteb, moi qui n’ai ni histoire d’aïeux, ni passé glorieux. Moi qui n’ai pour mémoire que les cris des femmes battues et les détritus du quartier crasseux qui a célébré ma naissance, je m’approprie le destin fabuleux de Nada, la favorite d’un jeune homme en délire, qui se croit chevalier de la mystique Kairouan. Cette ville des oraisons, où retentissent encore les sabots des colons qui profanèrent sa mosquée; cité engloutie dans la plaine, habitée par les écrits des soufis, hantée par son déclin tel un châtiment pour un crime oublié. Moi, qui ne connais ni les sabres en or, ni les parchemins en soie, ni les cliquetis des métiers à tisser, ni les berdâa, selles brodées au fil de cuivre et d’argent, je te conterai, Iteb, la fièvre de l’amour interdit dans la ville aux mille coupoles où résonnent encore les cris déchaînés de la horde disparue.

Mais, j’aimerais d’abord répondre à la délicate question formulée dans ta toute dernière lettre. A quoi je ressemble maintenant ? Je vais te répondre avec la même emphase que Nada affectionne depuis qu’elle croit s’être réconciliée avec les mille et une nuits : j’ai coupé ma longue chevelure pour que plus jamais un Oriental ne puisse en décrire les volutes. Cette mutilation, j’en souffre encore mais je l’assume. J’ai erré, aboyé et poignardé mes phantasmes pour qu’il n’y ait plus en moi la moindre nostalgie des arcades perfides de l’Orient déchu. Te voilà rassuré de me savoir plus laide que jadis et moins courtisée !… En réalité, j’ai eu envie de changer de look, je me suis payée une coupe à 100 euros chez un coiffeur huppé de Paris, et depuis, je tente vainement de retrouver le même port de tête. Les coiffeurs tunisiens sont nuls et je me rattrape en changeant de couleurs. Tu vois, je suis plus coquette qu’avant, mais les filles du pays sont tellement belles qu’il est difficile de ne pas avoir de complexes.

Maintenant, laisse-moi te rapporter la dernière visite de Nada, la belle enfant au regard couleur de l’abîme. Nous nous sommes rencontrées à la terrasse de l’International, récemment rénovée. Il y avait la fine fleur de Tunis, les journalistes éméchés dès quatorze heures, ivres des dépêches quotidiennes de la TAP, les artistes entretenus grâce aux aides ministérielles et les femmes libérées, maniaco-dépressives et en rupture de ban. Nada est arrivée, déguisée en indienne, aux couleurs foudroyantes de sari. Elle a ramassé les plis généreux de son immense jupe, les a négligemment posés entre ses genoux, dans un geste d’une grâce insolente. Sous l’arcade de son sourcil, ses yeux pétillaient de malice. Le silence de Nada est devenu un supplice pour ma curiosité et sa parole une révélation. Elle déplia sa lettre et se mit à lire, la dernière missive de son amant kairouanais :

« Adossé aux colonnes de marbre de la grande mosquée, il essuie ses larmes et prie. Si le seigneur le veut, il sera blanchi de ses fautes, mais il se sait damné. Il a trahi sa bien-aimée pour deux grains d’orge et il vient de la perdre… Nada, la pure.

Donne-moi une terre.

Mais ma désirée, peut-on donner une terre à un palmier ? Tu es l’oracle du poète et par ta grâce, je ressuscite… »

 

Nada souleva son sourcil, tira une bouffée d’air. Instinctivement mes yeux se posèrent sur son décolleté généreux. C’est vrai, les Orientales ont un buste majestueux et le mythe a encore de beaux jours devant lui. Lorsque j’ai relevé la tête, l’expression de Nada avait changé. Exaltée, les joue empourprées, elle me lût le passage suivant. Tu sais, il est profondément triste, me dit-elle en guise d’introduction. Elle soupire et reprend la lecture :

 

Ma terre…

C’est mon enfance…

Un olivier planté dans un sol désolé

Les sanglots de ma mère sur la dépouille de son frère toiletté pour l’éternel

Ma terre est sebkha

Croûte de sel gercé qui brille comme du mercure

Ma terre est poussière…

A quoi te sert, Nada, cette étendue froissée, ravinée, ouverte à toutes les conquérantes, reines d’un plaisir furtif ?»

 

« Tu vois Leila, il m’écrit des choses trop tristes. Il est blessé. Ces années de prison et de torture à El Borma l’ont affreusement marqué. Il était de gauche et il a payé très cher ses années de militantisme estudiantin. » Un moment j’ai cru que Nada allait sombrer dans la mélancolie. Son tempérament de feu prit le dessus. Elle se leva : « Je lui ai écrit une réponse. Je veux le sortir de son marasme. »

Nada m’a plaquée là, sans le moindre ménagement, elle est partie poster sa lettre, mais avec la promesse de me revoir pour me raconter la suite des événements.

Je pense, Iteb, que son amoureux est un pauvre con, un schizophrène doublé d’un grand paresseux qui adore scruter son nombril. Je n’ai pas eu le temps de le lui dire. Je vais préparer mes arguments et te raconter la suite dès que je la reverrai.

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “Extraits Leïla ou la femme de l’aube”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Leïla ou la femme de l’aube, l’annonce du désenchantement et de la transcendance
    juillet 12, 2009

    Lecture dans la deuxième partie de Leïla ou la femme de l’aube par Mohamed Bahi

    Il y a quelques semaines, je vous ai proposé la lecture de M. Mohamed Bahi, professeur de lettres françaises de l’université marocaine, du texte introducteur de mon roman Leïla ou la femme de l’aube, et aujourd’hui, je récidive, en vous soumettant sa lecture du texte introducteur de la deuxième partie

    Texte introducteur de la deuxième partie ou l’annonce du désenchantement et de la transcendance

    Le texte introducteur de la seconde partie est pris en charge exclusivement par le narrateur anonyme. Son regard se focalise sur Leïla qui traverse l’avenue Habib Bourguiba à Tunis : les grands édifices se déploient devant elle et créent l’espace extérieur à arpenter – le théâtre municipal, la banque avec ses comptes corrompus, l’Ambassade de France (évocatrice du rapport à l’Occident). L’art, la finance, la présence extérieure, – la France, ancienne puissance coloniale – se côtoient en autant de signes à déchiffrer. L’indicateur temporel, 11 septembre, souvenir d’un événement tragique, – allusion aux attentats de 2001 contre les U.S.A -, sans précision exacte de l’année, temps de l’écriture – déclenche en elle un désir de se faire pulvériser, elle et tous les badauds qui envahissent la rue, par une bombe ; s’élever au rang de martyr, se faire tuer en accomplissant un acte héroïque dans l’espoir de réveiller son peuple de sa léthargie. Elle dit que c’est un sort atroce ( respirer la charogne) qui attend les « conards », allusion à ce peuple qu’elle qualifie de vain et qu’elle décrit obnubilé par la consommation (emplettes, sachets en plastique, cartons de vaisselle).

    Rentrée chez elle le soir, elle pense à un suicide qui serait une mort digne, une mort qui donnerait un sens ultime à son acte. En ouvrant la fenêtre, elle souhaite se dissoudre dans le néant, s’envoler comme un oiseau et échapper à une atmosphère étouffante et oppressive ( ouverture de la fenêtre). En consultant la rubrique de nécrologie d’un journal, elle souhaite y lire la mort de Iteb, ou plutôt la mort de l’amour dont elle n’arrive pas à se défaire. La mort devient ainsi une obsession : partir, mais comment ? Leïla sombre dans une angoisse : elle ne supporte ni la violence perpétrée contre les faibles ( le frère de sa copine d’école battu par son propre père, Souad sa voisine engrossée, abandonnée qui s’est suicidée), ni la résignation d’un peuple passif qui se laisse guider par ses instincts, ni la vie dans un pays sous surveillance policière : « une vielle quadrillée par ses sbires ». « Leïla s’ennuie de vivre »? Pour chasser ces images et se donner des forces, elle recourt à la musique, remède habituel. Mais elle n’arrive pas à retrouver son calme, la violence des images d’un film vu la veille où deux hommes agressent et violent une adolescente la tourmentent sans cesse. Leïla essaie de percer le secret de cette violence chez l’homme en essayant de la vivre. Angoissée certes, elle résiste et garde espoir dans l’avenir. En attendant, Leïla s’est coupée du dehors en érigeant autour d’elles des murs qui la protégeraient d’un monde féroce et désinvolte. Toutefois la rencontre avec Nada, une ancienne condisciple, la tirera de son enfer et influencera la suite de ses récits, jugés moins transparents.

    Contrairement au texte introducteur de la première partie où deux narrateurs se relaient, celui de la seconde partie est relaté exclusivement par le narrateur. Les paroles de Leïla sont rapportées sous forme de discours directs (passages écrits en italique) ou sous forme de discours narrativisés.

    Le texte est soumis à une organisation rigoureuse, plutôt logique que chronologique :

    - Désarroi de Leïla et souhait de mort ;

    - Les causes de l’angoisse de Leïla : la violence contre la femme (film) ; la léthargie et la dérive sociale (attentat)

    - Rencontre de Leïla avec Nada : bouée de sauvetage ;

    - Retour aux causes de l’angoisse de Leïla : la violence contre les faibles ; l’attrait du vide et de l’anéantissement

    - Lettres de Leïla à Iteb dans l’espoir de le récupérer, annonce de l’échec de l’entreprise de Leïla vivant dans une ville sous surveillance policière (écho de la sixième lettre de la première partie, Citoyens vos papiers, où par l’évocation des funérailles du Leader Habib Bourguiba, Leïla exprime son indignation: « comment osent-ils nous dénigrer, nous mépriser à ce point? »

    Une autre organisation, sous-tendant le texte introducteur, est rendue par les formes verbales, l’alternance des temps commentatifs et des temps narratifs: le récit commence par le temps présent : bouillonnante, « Leïla marche en bas des escaliers » et nourrit le sentiment de se faire exploser. Avec le présent, s’expriment la proximité et la tension, avant que le temps futur, par lequel se profile une lueur d’espoir à l’horizon, ne surgisse : « Nada émergera du tréfonds de l’amitié de naguère », ces deux temps relèvent des temps commentatifs.

    Le récit enchaîne ensuite avec les temps narratifs : « Lorsqu’au détour d’une rue, une jeune femme la bouscula », Leïla se projette dans un passé lointain qui l’arracherait à un présent impitoyable, mais ce passé est fait d’actions ponctuelles de courtes durées ; passage qui relate la rencontre entre Leïla et Nada ; puis c’est le retour aux temps commentatifs : « Depuis que Leïla a vu ce maudit film », c’est encore le retour de la tension avec des scènes au passé composé qui continuent à peser sur le présent : « Depuis que Leïla a vu ce maudit film de viol et de mort, que d’images de son adolescence ont jailli ! […] Leïla est fatiguée du monde ?»; Leïla a été témoin de bien des violences durant son adolescence ; puis enfin, c’est le futur avec les lettres pour Iteb à qui Leïla s’attache encore. Parviendra-t-elle à le faire plier ? Le narrateur est catégorique : « ses lettres échoueront plus haut… ». Le récit oscille entre un présent douloureux, un passé déconcertant et un avenir miroitant un certain espoir.

    La prise de position du narrateur à l’égard de Leïla est manifeste : cette attitude est soulignée par l’adjectif « lâche » dont il la qualifie ; La substitution du nom propre par le nom commun « la lâche Leïla » (antonomase en jargon rhétorique) ravale Leïla au rang d’un personnage ordinaire, C’est Nada qui occupera, paraît-il, le premier rang dans la suite du récit. Les récits de Leïla qualifiés de « marécageux », autrement dit de boueux, de peu clairs, confirment cette « dévalorisation ». Les tentatives de Leïla de récupérer Iteb s’annoncent vaines ; ses lettres, selon le narrateur, s’évaporent au-dessus des collines et d’une ville oppressive. Faudrait-il se fier aux paroles du narrateur? Si oui, la lecture de la suite du roman serait inutile. Cependant le narrateur ne justifie pas -pour le moment- la lâcheté de Leïla ; son attention se concentre, en premier lieu, sur Nada. Le lecteur se voit ainsi entraîné à achever la lecture du récit pour en connaître les tenants et les aboutissements. En tout cas, les lettres de Leïla finissent par devenir un alibi pour aborder la violence qui secoue la société, la condition difficile d’un type de femmes, le racisme, la lâcheté d’une population guidée par ses instincts et enfin la tyrannie ordinaire à laquelle est soumise la ville/le pays. Leïla est-elle lâche? Peut-elle faire preuve, à contre courant de ces implacables déterminismes sociaux et politiques, de courage voire d’obstination? Le narrateur qui se plaît dans sa fonction de contrôle détient l’information ; Leïla est de retour à Tunis, mais il n’en révèle pas les raisons. Ses informations sont-elles, alors, complètes ? Leïla réussira-t-elle, malgré tout, à faire revenir Iteb? Son entreprise était-elle en définitive uniquement nourrie par le désir de se réconcilier avec son amoureux d’enfance? Leïla ne tenterait-elle pas plutôt à travers son obstination amoureuse, à raconter tous ses sabotages sociaux, religieux, politiques qui font que la majorité des siens sont dessaisis de leur propre vie, de leur histoire personnelle et intime, collective et citoyenne? Par son acte d’écriture, Leïla ne transcende-t-elle pas en définitive tous les clivages et toutes les barrières pour s’accorder une voix (et une voie) de liberté?

    Posté par soniachamkhi
    Classé dans: littérature, tunisie ·Mots-clefs: amour, angoisses, attentats du 11 septembre, écriture, bombe, citoyenneté, désenchantement, Leîla ou la femme de l’aube, lettres d’amour, liberté, martyr, racisme, société patriarcale, sonia chamkhi, suicide, transcendance, tyranie, viol, violence
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    Making of La vie est un songe
    juin 14, 2009

    C’est Le Making Of de La Vie est un Songe du metteur en scène tunisien Hacen Mouadhen d’après le texte de l’auteur espagnol Pédro Calderon de la Barca (né à Madrid le 17 janvier 1600).

    La fable raconte l’histoire d’un roi, Basile, qui enferme son fils, Pédro, dans une tour. Des prophéties avaient, en effet, prédit au roi que son fils le tuerait. Pourtant, curieux de tester la validité de ces prédictions prophétiques, Basile libère son fils, le ramène au palais royal, l’érige en successeur et l’observe agir. Au préalable, il le fit endormir par des narcotiques. Pédro, qui se réveille dans la peau d’un roi puissant et redouté, croit rêver… Le rêve devait avoir une fin, mais les sentiments survivront à tout…

    La pièce de Hacen Mouadhen suit la ligne dramatique générale du texte de Calderon de la Barca tout en l’épurant de ses aspects baroques et en faisant de l’espace théâtral et textuel un espace de débats et de controverses, pour réfléchir les non-dits de l’Histoire, son impensé et peut-être même son imposture.

    Le film, quant à lui, tourné dans des conditions minimalistes, caméra portée par Sonia Chamkhi, la réalisatrice, alterne des moments de répétitions, italiennes, sur scène et en costumes et interviews, nourris parfois par l’inspiration et la grâce, d’autres par la tension et l’humour, et tente de retracer la genèse du spectacle théâtral et de saisir ses motivations et ses interrogations.

    Avec: Slah M’Saddek, Béchir Gariani, Fatma Kharrat
    Image: Sonia Chamkhi
    Montage: Meher Zitouni
    Posté par soniachamkhi
    Classé dans: Uncategorized ·Mots-clefs: documentaire, making of, théâtre, tunisie
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    Visages de Mohamed Bouamoud et la réclusion solitaire de Tahar Ben Jalloun
    mai 19, 2009

    C’est le hasard de la lecture qui a fait que je rencontre, en même temps, deux romans attachants qui de prime abord, excepté le fait de leur statut « d’objet littéraire », n’ont rien de commun. Et je le confirme, le premier vient à peine de sortir, premier roman d’un jeune auteur tunisien, récompensé par le prix Comar de la découverte; et le second, sorti en 1976 (plus de trente ans déjà!) est l’œuvre d’un auteur prolifique, réputé et consacré entres autres par le prix Goncourt pour « La Nuit Sacrée » en 1987.

    Visages de Mohamed Bouamoud est un récit réaliste. La réclusion solitaire de Tahar ben Jalloun est plutôt un récit poétique et métaphorique. Et l’un et l’autre racontent en substance, la solitude, la perdition de l’être et l’absurdité de la vie.

    Je ne reviendrai pas sur le roman de Tahar Ben Jalloun que je recommande à tout lecteur qui aime le déferlement des mots, l’écriture en vers, la verve hybride. Je ne reviendrai pas non plus sur la puissance poétique et discursive d’un auteur que je redécouvre si talentueux, poète et parfaitement au clair de ses idées, des tenants et des aboutissements de ses opinions et des valeurs qu’il défend.

    Je souhaite plutôt vous parler de Visages de Mohamed Bouamoud. Récit réaliste, ai-je dit, porté par un style alerte, rythmé, simple et souvent décalé. Un style nourri d’un humour sain, rafraîchissant et tendre. Un humour qui ne manque ni d’âme ni de courage.

    Le roman raconte l’histoire de Dhahbi Boujemaâ, ouvrier aux écritures, qui prend part, sans s’en apercevoir et encore moins en mesurer les conséquences, à la crise qui opposa, au milieu des années 70, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens aux autorités locales. Et il sera du mauvais côté: celui des mouchards, des vendus, des traîtres.

    Dhahbi est le rejeton de Radhouane, le plus grand serrurier que Tunis eût jamais connu, alcoolique, marié à quarante neuf ans à une femme, de quarante cinq ans, qu’il n’a ni choisie ni aimée, Soussia, qui accoucha de ce misérable prématuré : « Une nullité. Tout juste un crachat bavé un soir de grande saoulerie entre les jambes d’une femelle très assoiffée de vie, elle qui n’y croyait plus», devenu au fil des années de misère et d’abandon affectifs:: « Coupable d’être né. Coupable d’être venu à la vie. Coupable de s’être accroché à la vie. Coupable d’avoir un peu trop espéré de la vie. Coupable d’être sans l’être tout à fait un homme parmi les hommes. L’ombre des hommes. Un rien. »

    Dans la dernière page de son roman, La réclusion solitaire, Tahar ben Jalloun récapitule le parcours de son héros, un travailleur immigré sans nom et sans visage, amoureux de l’image d’une femme née du rêve et de l’absence: « Tu vois? Je vais te dessiner l’itinéraire d’un expatrié: misère locale – passeport – corruption – humiliation – visite médicale – office de l’immigration – voyage – longue traversée – logement de hasard – travail – métro – la malle – la masturbation – la foudre – l’accident – l’hôpital ou le cimetière – le mandat – les vacances – les illusions – le retour – la douane – l’hôpital – la mort – l’accident – la masturbation – la putain – la chaude pisse – le métro – des images – des images… »

    Alors paraphrasons Ben Jalloun et récapitulons le parcours de Dhahbi: journée de chien – mise à pied – oisiveté – taverne des dockers – lablabi à la rue Charles de Gaulle – rencontre avec une chatte Hayet qu’il adopte – appartement qui pue le renfermé – Bar L’univers – la putain – bières – lablabi – café express – Hayet – casino – la putain – mobilier et matériel de bureau – moquerie – mépris –des images – Bar L’univers – oisiveté – taverne des dockers – lablabi – Hayet – la liste des fouteurs de troubles, les grévistes – agression – lynchage – honte – mise en quarantaine – maladie de Hayet – des images – grève générale – mort de Hayet – meurtre – des images…

    Cette descente aux enfers, Mohamed Bouamoud la raconte avec précision, en nommant les lieux, les objets, en scrutant les détails et en les enrobant d’un humour particulier qui fait la force d’un récit poignant. Cet humour me plaît, moi qui n’aime pas le cynisme et l’ironie. Oui, il faudrait souligner cet humour aux amarres existentialistes, d’un tendre humanisme, débarrassé de toute extériorité condescendante. Je crois que Mohamed Bouamoud aurait pu dire JE à la place de Dhahbi, tant il sent son désarroi, compatit pour ses faiblesses et comprend profondément ce malentendu existentiel qui fait qu’on ait une vie de chien, une chienne de vie.

    Oui, c’est de l’humour humaniste. Ce n’est pas de l’ironie. Car celle-ci est souvent une stratégie, un système, une doctrine: « l’ironie est surtout un jeu de l’esprit. L’humour serait un jeu du cœur, un jeu de sensibilité » disait Jules Renard. L’humour pardonne et comprend, là où l’ironie méprise et condamne. Pour cette raison, Visages de Mohamed Bouamoud est un texte précieux car fait d’amitié, de complicité, de tendresse et parfois d’une saine révolte. On rit de ce qui fait mal. Sans dédain, par compassion ou par refus. Une manière de relever ( élever) ceux qui tombent.

    J’ai apprécié pleinement ce récit, j’ai aimé Dhahbi, j’ai senti une profonde amitié pour l’auteur. J’ai cependant eu une petite déception: je n’ai pas compris, ni adhéré à la sanction qu’il lui inflige à la fin. Ai-je trop aimé Dhabi? Est-ce Bouamoud qui n’a pas été jusqu’au bout de sa promesse de renverser, par son humour humaniste et existentiel, l’ordre établi, les idées et les valeurs dominantes?

    Gardons à l’actif de ce roman bien senti, de cet auteur à découvrir et à apprécier, qu’il ne ri pas des autres, qu’il ne les sous-estime jamais et qu’il ne souffre nullement de la méprise des vrais valeurs. Vivant et scrutant le monde du bon côté ( la posture est toujours essentielle), c’est de l’imbécilité, de la méchanceté, du ridicule, de l’absurdité inhérents à la vie elle-même qu’il se moque. Souvent avec brio, toujours avec l’intelligence de l’esprit et du cœur. A lire absolument.

    Posté par soniachamkhi
    Classé dans: littérature, tunisie ·Mots-clefs: chienne de vie, grève, humour, l’Univers, La réclusion solitaire, littérature maghrébine francophone, Mohamed Bouamoud, prix Comar de la découverte, solitude, Tahar ben Jalloun, Tunis des années 70, Union Générale des Travailleurs Tunisiens, vie de chien, Visages
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