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Œdipe roi  ( Sophocle – Vers 430 av. J.-C.)

27 septembre 2009

1.Lu pour vous

Vers 430 avant J.-C, lorsque Sophocle (495-406 av. J.-C.) s’attaque à la légende d’Œdipe, celle-ci appartient depuis longtemps à l’univers culturel grec. Déjà évoqué par Homère, Hésiode et Pindare, le roi de Thèbes coupable d’avoir tué son père et épousé sa mère a fait l’objet de plusieurs épopées et tragédies aujourd’hui perdues, comme la trilogie d’Eschyle : Laïos, Œdipe et Les Sept contre Thèbes. Mais bien qu’il n’en reprenne qu’une partie, c’est le dramaturge athénien qui fonde véritablement le mythe avec son Œdipe roi, la tragédie des tragédies, modèle tenu longtemps pour indépassable, et, jusqu’à aujourd’hui, source inépuisable d’inspiration.

Œdipe détective ou le traqueur traqué

Découpée par Aristote dans sa Poétique (env.340 av. J.-C.) en prologue, parodos (entrée du chœur), épisodes (actions proprement dites), stasima (interventions lyriques du chœur) et exodos (conclusion et sortie du chœur), Œdipe roi obéit, dans sa logique dramaturgique, à une structure ternaire. Après une exposition qui voit les Thébains supplier leur roi, Œdipe, de les délivrer de la peste, et Créon, frère de Jocaste, l’épouse d’Œdipe, rapporter la parole de l’oracle d’Apollon, selon laquelle l’épidémie sévirait tant que les meurtriers de Laïos, l’ancien souverain, n’auraient pas été retrouvés, le premier temps est celui des conflits : Œdipe, qui a promis de mener l’enquête à son terme, se querelle violemment avec Tirésias, le devin aveugle, qui lui annonce que le coupable n’est autre que lui-même, et qu’il se révélera avoir commis inceste et parricide. Confronté à son beau-frère Créon, il s’emporte à nouveau, et l’accuse du crime. Jocaste intervient et tente d’apaiser la discorde. Arrive ensuite le temps de la révélation : Jocaste, à qui Œdipe s’ouvre des insinuations de Tirésias, s’efforce d’apaiser ses craintes, mais ne réussit qu’à l’inquiéter davantage. Résolu à découvrir la vérité, le roi convoque l’unique survivant du meurtre. Entre-temps, un messager vient annoncer la nouvelle de la mort de Polybe, roi de Corinthe et « père officiel » d’Œdipe. À demi soulagé, celui-ci redoute encore la seconde partie de la prédiction. Le messager croit le rassurer en lui avouant qu’il lui a été confié jadis, blessé aux pieds, par un serviteur de Laïos. Interrogé, ce dernier finit par avouer qu’Œdipe est bien le fils de Laïos et de Jocaste. La vérité éclate. C’est alors le temps du châtiment : on apprend que Jocaste s’est pendue, et qu’Œdipe s’est crevé les yeux. Créon, nouveau roi de Thèbes, accepte que ce dernier dise adieu à ses filles, Ismène et Antigone, avant de partir pour l’exil. Le coryphée tire les leçons de la tragédie : on ne doit pas juger du bonheur d’un homme avant le terme de son existence.

À la fin de sa vie, Sophocle consacre à Œdipe une seconde pièce, Œdipe à Colone (402-401 av. J.-C.), qui opère un renversement radical : selon une nouvelle prédiction, la cité qui accueillera la dépouille du roi maudit sera bénie des dieux. Après une longue errance, celui-ci, réclamé par ses deux fils, Étéocle et Polynice, qui se livrent une guerre féroce pour le trône, finit par trouver asile à Colone, faubourg d’Athènes, dont il devient, après sa mort, le protecteur.

Un rappel à l’ordre divin

Novatrice par sa forme (développement des dialogues, multiplication des personnages, ébauche de décor, approfondissement psychologique), Œdipe roi est, dans son propos, à la fois une œuvre de son temps (on y trouve l’écho de pratiques « politiques » bien réelles, comme celles du bouc émissaire) et contre son temps. Entre 495 et 429 avant J.-C., le monde grec connaît son apogée, marquée par l’hégémonie – militaire, intellectuelle et artistique – d’Athènes. Ami de Périclès et d’Hérodote, Sophocle est un acteur important et le symbole même de ce siècle d’exception, qui reste pour nous attaché à la double naissance de la démocratie et de la philosophie (à travers la figure de Socrate), autrement dit à la victoire de la raison – du logos – sur la croyance – le muthos. Or, d’une certaine façon, Œdipe incarne cette rationalité triomphante : ne prétend-il pas, par sa seule force intellectuelle et sans l’aide des dieux, découvrir lui-même le meurtrier de Laïos, comme il a jadis triomphé de la Sphinge ? « Et cependant j’arrive, moi Œdipe, ignorant de tout, et c’est moi, moi seul, qui lui ferme la bouche, sans rien connaître des présages, par ma seule présence d’esprit. Et voilà l’homme qu’aujourd’hui tu prétends expulser de Thèbes ! » (trad. Paul Mazon), lance-t-il, plein d’orgueil, à Tirésias. Il y a là une démesure (hùbris) que la pièce, à la suite de nombreux mythes (Prométhée, Tantale, Atlas, Sisyphe…), condamne. Impie dans ses discours comme dans ses actes, Œdipe le sauveur se transforme bientôt en Œdipe l’oppresseur. Car, comme le rappelle le chœur, « la démesure enfante le tyran ». Ainsi « celui-qui-sait » (Oïda en grec signifie : je sais) s’aveugle sur lui-même (il n’y verra enfin clair que lorsqu’il se sera aveuglé pour de bon), et, comble de l’ironie tragique, enquête sur un meurtre dont chacun, sauf lui, devine qu’il est coupable, tandis que Tirésias, le devin aveugle, l’homme des dieux, l’invite en vain à plus de prudence et de modestie. La leçon de la tragédie, on le voit, est à la fois métaphysique et politique : liberté et culpabilité sont les deux faces d’une même pièce, impiété et ignorance (y compris de soi-même) guettent le rationaliste arrogant, oppression et tyrannie menacent le peuple qui se choisit un chef.

Des enjeux aussi riches expliquent l’extraordinaire postérité de la pièce. Avec d’innombrables adaptations (dont celles de Corneille en 1659 et de Voltaire en 1718), l’âge classique y trouvera l’écho de ses propres préoccupations, politiques (la question de la légitimité du souverain) et religieuses (le débat sur le libre-arbitre). Si Œdipe n’est pas absent du xixe siècle (chez Hölderlin notamment), il effectue un spectaculaire retour en force au début du xxe, dans une veine plus parodique, notamment avec les Œdipe de Gide et d’Anouilh, sans oublier, de Cocteau, le livret de l’oratorio de Stravinski, Œdipus Rex, et La Machine infernale. Plus récemment, L’Edipo re de P. P. Pasolini au cinéma (1967), et l’Œdipe sur la route du romancier Henry Bauchau (1990) témoignent de la fascination toujours puissante exercée par ce récit. Mais ce sont les sciences humaines, au premier chef bien sûr la psychanalyse (Freud et Ernest Jones), mais aussi l’anthropologie (C. Lévi-Strauss et R. Girard), qui ont peut-être le plus contribué à la réactualisation moderne de la tragédie de Sophocle.

  • Guy BELZANE
  • À propos de Artisan de l'ombre

    Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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