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Le Neveu de Rameau  (Denis Diderot – 1764-1891

27 septembre 2009

1.Lu pour vous

Le texte qui est sans doute devenu le plus célèbre de Diderot   (1713-1784) est resté ignoré de ses contemporains. Il manque aux Œuvres complètes éditées par Naigeon en 1798. Il n’a été publié pour la première fois qu’en 1805, plus de vingt ans après la mort de l’auteur, dans une traduction allemande de Goethe, et l’on n’en a connu que des versions françaises approximatives jusqu’à la découverte du manuscrit autographe en 1891. La prudence de Diderot et les scrupules de ses éditeurs expliquent ce retard à révéler un texte où l’écrivain évoquait crûment nombre de figures de son temps et posait non moins nettement des problèmes moraux. Il nomme « satire », au sens étymologique de mélange, et place sous le patronage d’une citation d’Horace (« Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis », « né sous la malice de tous les Vertumne réunis », c’est-à-dire de tous les changements de temps) un texte que nous rattachons au genre du dialogue.

Un dialogue mordant

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie. J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. » Tel est le décor de la rencontre du Philosophe lui-même (« Moi ») et d’un personnage haut en couleur (« Lui »), neveu du célèbre musicien Rameau, touche-à-tout, parasite et bohème, grand amateur de paradoxes. Ensemble, ils débattent du Beau et du Bien. Le neveu raconte sa vie pour justifier son cynisme, mais il continue à croire aux valeurs du Beau. Il décrit le salon du financier Bertin et de la comédienne Mlle Hus, et brosse un portrait satirique des artistes et hommes de lettres qu’ils entretiennent. Le ton y est à la flagornerie et à la critique des encyclopédistes. Le Philosophe s’amuse de tant de bassesse, mais s’indigne de la dérive de son interlocuteur qui considère les choses morales d’un point de vue esthétique. Un crime particulièrement crapuleux devient un beau spectacle. La question se pose alors du dialogue lui-même, et de la possibilité d’un échange intellectuel sans un minimum de valeurs communes. L’œuvre s’achève par une pirouette. Indifférent aux admonestations de Moi, c’est-à-dire du Philosophe, Lui, le Neveu de Rameau, s’échappe, en raillant : « Rira bien qui rira le dernier. »

La tentation de l’immoralisme

Un faisceau de références biographiques aux modèles des personnages : Jean-François Rameau, Auguste Louis Bertin de Blagny et Adélaïde Louis Hus, date la scène des années 1760-1762. Mais la mort du grand Rameau, déjà advenue dans le texte, n’eut lieu qu’en 1764. Diderot amalgame des époques différentes, et les historiens sont réduits aux conjectures. Certains penchent pour une rédaction en 1761-1762, remaniée plusieurs fois jusqu’à la mort de Diderot. D’autres, qui sont plus sensibles esthétiquement à l’unité du dialogue et idéologiquement à l’amertume de son ton, rejettent l’essentiel de la composition dix ans plus tard, au retour de Russie.

Quoi qu’il en soit, Diderot exorcise ses tentations immoralistes à travers le personnage du Neveu qui apparaît comme sa caricature. Son refus d’une morale religieuse, son sens de la relativité des valeurs humaines ne doivent point dériver vers la perte de toute référence. Socrate, capable de boire la ciguë pour rester fidèle à ses principes, Diogène, choisissant de renoncer à toute facilité de vie pour garder sa liberté, sont des modèles historiques qu’il oppose à l’opportunisme d’un musicien capable d’apprécier les belles œuvres, mais incapable d’en créer lui-même. Les rôles sont pourtant loin d’être fixés une fois pour toutes. Dès l’ouverture du dialogue, « Moi » avouait son libertinage, jusqu’à la provocation : « Mes pensées, ce sont mes catins. » « Lui » aurait aimé se prendre pour Diogène le cynique. De tels effets de miroir ont pu être interprétés par Hegel comme un renversement dialectique, le Neveu ruinant finalement la bonne conscience du Philosophe nanti. Les lecteurs, aujourd’hui, sont plus attentifs à la conviction qui anime les attaques de Diderot contre ses adversaires. Les gens de théâtre, pour leur part, ont revendiqué l’œuvre comme un extraordinaire prétexte à numéros d’acteur. Le Neveu se livre à des pantomimes qui débordent la parole, deviennent musique du corps et suggèrent un opéra du geste.

La force et la modernité du dialogue de Diderot se mesurent au nombre des mises en scène théâtrales, des imitations ou prolongements, des interprétations philosophiques. Jules Janin imagine en 1829 La Fin d’un monde et du Neveu de Rameau ; Le Neveu de M. Duval d’Aragon (1953) place dans un des cafés chers aux surréalistes une discussion entre un Moi communiste et un Lui plus libéral, tandis que Le Neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard (1982), sur fond de cafés viennois et dans un contexte de passion musicale, pose la question de l’exclusion de la folie : Paul Wittgenstein se ruine économiquement et intellectuellement. Enfin, après être devenu une des figures des aventures de l’Esprit chez Hegel, Le Neveu de Rameau marque chez Foucault un tournant dans les rapports entre raison et déraison (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961). Diderot ne cesse de dialoguer avec notre présent.

  • Michel DELON
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    À propos de Artisan de l'ombre

    Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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