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Le Livre des questions  (Edmond Jabès – 1963)

27 septembre 2009

1.Lu pour vous

Premier des sept volumes qui formeront le cycle complet du Livre des questions (1963-1973), cet ouvrage est né de toute l’expérience passée d’Edmond Jabès : ses livres de poésie – Jabès en reprend l’essentiel en 1959 sous le titre emblématique Je bâtis ma demeure – la traversée de la guerre, la Shoah, sa « sortie d’Égypte », lorsqu’il lui fallut quitter son pays natal en 1957 pour s’installer à Paris, ou encore la mort de sa sœur, dans ses bras, quand il avait douze ans. Le Livre des questions est donc le livre de l’exil. Il est aussi le livre de la mémoire, où viennent se confronter l’histoire et le destin de Jabès et ceux du peuple juif.

L’ensemble des sept volumes compose un cycle ouvert. Chaque livre engendre le suivant, qui en développe les manques et en remplit les marges. Au Livre des questions (1963) succèdent donc Le Livre de Yukel (1964) puis Le Retour au livre (1965). Viendront ensuite Yaël (1967), Elya (1969) et AëlyEl, ou le Dernier Livre (1973), ouvrant le livre à l’infini… (1972) ; trois personnages pour incarner une même idée de la création que sublimera

« Tu es celui qui écrit et qui est écrit » : l’exergue du premier volume résume un tel dessein, en inscrivant d’emblée une expérience de la littérature au sein d’une aventure humaine.

Le « seuil du livre » s’ouvre sur un dialogue qui, à lui seul, semble justifier le titre de l’ouvrage. Cet échange présente tous les acteurs du récit : l’écrivain, les personnages qui en illustreront l’histoire, des rabbins, « prêts à affronter le livre », « l’homme qui est lien et lieu écrits ». Et chacun interroge l’autre : « Quel est ton destin ?… Es-tu dans le livre ?… Quelle est ton histoire ?… Quelle est ta vérité ?… et ton salut ?… ». Chaque question en appelle d’autres et esquisse ainsi une des voies possibles de la recherche, conduisant à une mise en question de l’homme par l’écrivain qu’il est au fond de lui-même.

Toutefois le sens profond du livre tient au récit qu’il porte, et qui évoque l’histoire de deux amants, deux adolescents juifs qui ont connu les camps nazis. Sarah survit ; on la dit folle, sa vie ne tient, de fait, qu’à peu de choses. « Je n’entends pas le cri, je suis le cri », dit-elle. Yukel l’entend et semble lui répondre. Mais, figure aux multiples visages, il reste insaisissable. Confident de l’écrivain, dans sa possible quête, il est d’abord un survivant, le revenant des camps de la mort, témoin et victime désignée de l’histoire. Il répond d’un passé que le mot seul ne peut ni contenir ni dire, mais qu’il laisse transparaître ; il répond aussi bien d’un avenir qui peut et doit encore s’écrire. De fait, le destin des amants oriente toute l’aventure du livre.

Le récit est ponctué par les propos de multiples rabbins (Reb Bar, Reb Naam, Reb Sayod…). Ce sont, précise l’auteur, autant d’interprètes du livre. Ces « faux » rabbins, aux paroles inventées, mais bien réels dans leur chair d’écriture, ressemblent, dans leur diversité, au juif qui s’est trouvé dans l’écrivain qui se cherche, lui qui voit en eux « les phares de [sa] mémoire ».

Ainsi quand le récit prend forme, il parle du temps présent et décrit les chemins du livre. Et c’est très logiquement qu’on retrouvera pratiquement à chaque page des réflexions sur le travail en cours. Le reste du temps, le récit se déconstruit, nous en lisons des traces : fragments du journal de Yukel et de Sarah, morceaux de dialogues, bribes de rêves ou de contes, chansons, poèmes, etc. Autant de paroles qui valent par les silences qu’elles creusent, autant de silences instruits qui permettent au lecteur de composer l’histoire !

Parce que Jabès recherche pour dire l’histoire une parole impossible, il multiplie aussi les questions au langage et aux modes d’expression élus par la littérature. En ce sens, son œuvre inquiète toute une culture encore trop sûre d’elle-même. Ainsi, dans les années 1960, Le Livre des questions a semblé côtoyer l’avant-garde. En vérité l’aventure qui le porte, l’expérience qui l’emporte ont peu de rapports avec la littérature dite expérimentale. C’est bien le fonds de l’aventure qui demandait une véritable indiscipline formelle ; d’où l’aspect fragmentaire du texte, seul à même de prêter une nouvelle vie au livre, au-delà des pires « compromissions » de la raison et du sens, de la faillite du temps et de l’être. « Avant et après la parole, il y a le signe et, dans le signe, le vide où nous croissons », remarque l’écrivain. En acceptant la loi du Livre pour la soumettre au risque de la création, Edmond Jabès ne cède qu’à l’exigence de sa propre recherche.

  • Didier CAHEN
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    À propos de Artisan de l'ombre

    Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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