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Charles Baudelaire

13 juin 2009

Non classé

  • Charles Baudelaire
    L’un des grands poètes de tous les temps

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C’est un poète hors pair. Ses textes poétiques et ses visions singulières de l’existence ne cessent de marquer ses lecteurs aux quatre coins du monde. C’est un artiste qui n’a jamais quitté le sommet de la gloire.

Charles Baudelaire est un grand poète français né à Paris le 9 avril 1821, baptisé à Saint-Sulpice le 7 juin. Son père avait 61 ans, sa mère 27. François Baudelaire, prêtre défroqué devenu fonctionnaire, meurt six ans plus tard, laissant le petit Charles inconsolable.

Sa mère l’est moins puisqu’elle songe aussitôt au remariage. 18 mois après (c’est le délai-limite), c est chose faite : Charles a pour beau-père le fringant chef de bataillon Aupick, âgé de 33 ans. On dit que durant leur mariage, Charles avait lancé par la fenêtre la clé de la chambre conjugale…

En 1832, Aupick est nommé à Lyon et Charles entre comme interne au Collège royal. Il n’y est pas heureux : « Coups, batailles avec les professeurs et les camarades, lourdes mélancolies ». Trois ans après, c’est le retour à Paris et l’entrée au collège Louis le Grand. Charles continue à mal supporter ce désastre qu’a été pour lui la mort de son père. Il continue à mal comprendre le remariage de sa mère : ce n’est pas qu’il déteste encore son beau-père mais, pour lui, sa mère a enterré un peu vite son passé… Dans Les Fleurs du Mal, il écrira des poèmes sans titres qu’il destinera en privé à sa mère :

« Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs (…) Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver et le siècle couler, sans qu’amis ni famille ne remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille ».

Lourdeur de la mort et légèreté oublieuse de la vie sont déjà là, qui tourmentent le futur poète… Mais il aime sa mère, c’est le temps des « longues promenades » et des « tendresses perpétuelles » mais cet amour reste indissociable du souvenir du père, souvenir de mort et d’infidélité…

Enfant, le futur dandy Baudelaire est déjà marqué par l’amour du costume et par l’attrait de la grandeur : « Etant enfant, je voulais tantôt être pape, mais pape militant, tantôt comédien ». Plus tard, il dira respecter seulement « le prêtre, le guerrier et le poète ». Quant au comédien, il peut être les trois. En avril 1839, il est renvoyé de Louis le Grand. Motif : il a refusé de montrer à son professeur le billet que venait de lui passer un de ses camarades. En août, il est toutefois reçu à son baccalauréat, tandis qu’Aupick est nommé général de brigade. Tout semble alors aller pour le mieux dans la plus respectable des familles bourgeoises. En fait, aussitôt passé son baccalauréat, il déclare vouloir être écrivain et refuse les projets de carrière diplomatique que son beau-père caresse pour lui. C’est le conflit. Sa mère prend parti contre lui. La seule idée de voir son fils écrivain la consterne : « Quelle stupéfaction ! (…) Quel désenchantement ! (…) Quel chagrin ! »

Charles, qui ne veut pas qu’on fasse son bonheur malgré lui, résiste aux supplications de sa mère, qui deviennent alors des imprécations. La mère du poète, dans Bénédiction, s’écriera, comme Mme Aupick :

« Ah ! Que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères !

Plutôt que de nourrir cette dérision !

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères

Où mon ventre a conçu cette expiation ! » Installé par sa famille dans une pension place de l’Estrapade, il fait ses premières rencontres littéraires : Gérard de Nerval, Balzac, le poète normand Gustave Le Vavasseur… et s’enflamme pour Louchette, petite grisette du Quartier latin.

Avec Le Vavasseur, il publie une chanson contre Casimir Delavigne et Jacques Ancelot, deux auteurs très respectés de la bourgeoisie louis-philipparde. Tout cela n’est pas pour rassurer le général et Madame : cette double débauche intellectuelle et sensuelle (pour eux parfaitement complémentaire) les terrifie. Les voyages formant la jeunesse, ils réunissent un conseil de famille et décident d’envoyer le jeune homme prendre l’air à l’autre bout du monde. Le 9 juin 1841, Baudelaire s’embarque à Bordeaux sur le Paquebot des Mers du Sud, qui part pour Calcutta. On le « confie » au capitaine, qui n’a jamais eu à son bord quelqu’un d’aussi bizarre. Loin de « redresser la barre », le voyage va accentuer encore la part du rêve et de révolte chez le jeune poète. A l’île Maurice, reçu chez Mme Autard de Bragard, une belle créole à laquelle il dédie un poème (A une dame créole). Il tombe amoureux de sa soeur de lait, une superbe noire dont il parlera aussi dans Les Fleurs du Mal: « Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair ». A la Réunion, il refuse d’aller jusqu’aux Indes et fausse compagnie au capitaine. De retour à Paris en mars 1842, il s’éprend de Jeanne Duval, une actrice mulâtresse qu’il a rencontrée avec son ami Nadar au théâtre de la Porte-Saint-Antoine.

C’est désormais confirmé : au lieu de « bonnes résolutions », il a surtout rapporté de son voyage un goût solide pour un certain style féminin, sensuel, exotique et aventureux. Il aimera Jeanne (sa Vénus noire) toute sa vie, malgré de nombreuses brouilles, et tout en sachant parfaitement ce qu’elle est : « sournoise, menteuse, débauchée, dépensière, alcoolique, ignorante et stupide ». Mais la bêtise n’est-elle pas selon lui « la conservation de la beauté ? » C’est en pensant à Jeanne qu’il écrira les pièces les plus sensuelles des Fleurs du Mal. Il chantera : L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane. De la bouche, mais pas de coeur : « Je sucerai, pour noyer ma rancoeur, le népenthès et la bonne ciguë aux bouts charmants de cette gorge aiguë qui n’a jamais emprisonné de coeur ». Devenu majeur, il réclame sa part de l’héritage paternel. Les Aupick, affolés par les goûts de luxe de Baudelaire, diffèrent la remise des comptes… De fait, le voilà installé, et fort bien, dans l’île Saint-Louis. Il multiplie les essais littéraires, écrit une épître en vers à Sainte-Beuve puis déménage, on ne sait pourquoi, pour revenir bientôt dans l’île, Hôtel de Lauzun, 17 quai d’Anjou. Dans cet hôtel se tient, chez un des locataires, peintre de son état, le fameux Club des Fiaschischins, qui va donner à Baudelaire l’idée de la première version des Paradis artificiels. L’expression restera… Il rencontre alors Théophile Gautier et joue beaucoup au dandy. Pas de déguisement : La « simplicité absolue » est « La meilleure manière de se distinguer ». Ce n’est pas la moins coûteuse. S’il se sent riche, il se veut aussi généreux. Il dépense pour les autres comme pour lui et contracte alors des dettes qui pèseront toute sa vie sur son budget. Comme Balzac, qu’il adore, il voudrait, pour gagner de l’argent, écrire des romans. Il ne peut pas. Alors, il s’endette à nouveau.

Les Aupick font demander aux restaurateurs et aux tailleurs de ne pas lui accorder de longs crédits. Rien n’y fait : il change de fournisseurs. Alors c’est la décision fatale : le 21 septembre 1844, le tribunal civil, sur la requête du conseil de famille, soumet Baudelaire à un conseil judiciaire, Me Ancelle, notaire à Neuilly. Baudelaire, ainsi, ne pourra pas profiter de sa fortune ! 16 ans après avoir « bafoué » par son remariage le souvenir du père, voilà que Mme Aupick prive maintenant son fils de l’argent paternel ! L’humiliation ressentie par Baudelaire restera inguérissable. Loin de s’amender, il en « remettra » toute sa vie, comme pour justifier, de manière sarcastique, cette « relégation » en enfance…

C’est aussi le moment où apparaît la syphilis. Rapidement et provisoirement « blanchie », elle reste pourtant dès lors tapie, au plus profond de son être… En avril 1845, il publie son premier ouvrage signé : le Salon de 1845. Le plus grand critique pictural du siècle a commencé son labeur. L’année suivante, toujours dans son Salon, il exaltera Delacroix et éreintera le très officiel Horace Vernet. En passant, il encense Balzac :

« Les héros de l’Itiade ne vont qu’à votre cheville, ô Vautrin, ô Rastignac, ش Birotteau (…) et vous ô Honoré de Balzac, vous le plus héroïque, le plus singulier, le plus romantique et le plus poétique de tous les personnages que vous avez tirés de votre sein ! »

Le 30 juin de cette année 1845, il rédige un testament en faveur de Jeanne, confie ses manuscrits à son ami le poète Théodore de Banville et tente de se tuer d’un coup de couteau. Ce n’est qu’une égratignure, mais sa mère, inquiète, persuade Baudelaire de venir habiter quelque temps dans l’appartement de fonction qu’elle occupe place Vendôme : le général Aupick vient en effet d’être nommé commandant de la place de Paris.

 

Les chemins vertigineux

Les retrouvailles sont de courte durée… Il s’installe alors dans un hôtel rue Laffitte, commençant ainsi d’interminables pérégrinations à travers Paris. Il habitera successivement rue Lamartine, rue de Provence, rue de la Femme sans tête, rue de Babylone, avenue de la République à Neuilly, Poissonnière, rue des Marais des Temples, Bonne Nouvelle, rue Pigalle, rue Sainte-Anne, rue de Seine, rue Neuve des Bons Enfants, rue d’Angoulême, quai Voltaire, rue Beau treillis, rue d’Amsterdam, rue Louis-Philippe, à Neuilly… En mars / avril 1855, il change six fois d’hôtel. Pourquoi tous ces changements ? Il se réfugie alors dans des hôtels, des meublés ou, plus rarement dans un appartement vide qu’il n’a guère le temps d’aménager avant le prochain départ précipité.

Il réside aussi souvent chez Jeanne Duval ou chez son autre maîtresse, Marie Daubrun, une jeune comédienne qu’il surnomme « la femme aux yeux verts ». Il publie sa nouvelle La Fanfarlo : il s’agit d’un autoportrait, à peine transposé, sous le nom de Samuel Cramer. Mais la grande différence, c’est que ce Cramer dandy, c’est un Baudelaire qui serait riche et heureux. Avec le dandysme, Baudelaire rêve d’une vie totalement étrangère aux bassesses et aux bêtises bourgeoises, qu’elles soient « réactionnaires » ou « progressistes ». Le dandy, c’est aussi l’amoureux riche, c’est-à-dire heureux parce que débarrassé du « devoir conjugal » comme de « l’orgie du roturier ». C’est l’homme au « crédit indéfini » dont a rêvé Balzac, et qui fait rêver tant d’écrivains du siècle. Le dandysme, c’est une nouvelle forme d’aristocratie, à la fois riche et méprisante de l’argent. « Comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie ». Le dandysme est romantique : c’est le « dernier éclat d’héroïsme dans les décadences ». Son grand ennemi : « la marée montante de la démocratie »; ses seuls remparts : une « règle monastique », une « toilette irréprochable » et le souci d’étonner sans jamais s’étonner soi-même… Il travaille beaucoup, mais difficilement. Faire des vers est pour lui « l’occupation la plus fatigante ». Vingt fois, il revoit ses textes ; jamais il n’en est content. Il déclarera en 1857 : « Croyez-vous donc que j’ai la souplesse de Banville ? » En février 1848, vient la révolution, l’exaltation anti-bourgeoise (et anti-parentale). Il dira plus tard : « De quelle nature était cette ivresse ? Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. Ivresse littéraire : souvenir des lectures ». Puis, c’est très vite l’hésitation. Dans Le Salut public, il écrit des articles « humanitaires », mais collabore aussi à La Tribune nationale, journal « modéré ». Il participe aux journées insurrectionnelles de juin, dans le camp des insurgés, mais continue à lire Joseph de Maistre et à voir dans le peuple l’ennemi du « beau ». Et il ne renie rien de ce qu’il écrivait en 1846 sur le gendarme « cognant » l’homme du peuple : »Crosse, crosse un peu plus fort, crosse, crosse, municipal de mon coeur (…) L’homme que tu crosses est un ennemi des roses et des parfums, un fanatique des ustensiles (… ) Crosse religieusement les omoplates de l’anarchiste ». Dans un texte sur la « poésie sociale » de Pierre Dupont (alors très connu), il le félicite de parler avec émotion des maladies ouvrières mais lui-même en parle comme de « poisons nécessaires à la création des chefs-d’oeuvre »! La mode était aux enquêtes dans les manufactures, et Pierre Dupont s’en inspirait, mais ces enquêtes ne concluaient pas au caractère inéluctable de ces maladies au regard des « chefs-d’oeuvre » ! Baudelaire au contraire est persuadé (comme plus tard Mallarmé) que « comprendre la misère », c’est à la fois la voir dans toute son horreur, et l’accepter dans son principe.

Aucun cynisme ici, mais la certitude que sans la gangue, l’or n’existerait pas… D’où pour lui, l’impossibilité d’un engagement politique, qu’il s’agisse du camp bourgeois ou du camp socialiste : « Je manque totalement de conviction, d’obéissance et de bêtise ».

 

La vieillesse avant l’heure

Nommé rédacteur en chef d’une “feuille” conservatrice à Châteauroux le 20 octobre 1848, il y scandalise tout le monde et revient à Paris au bout d’une semaine… Déclassé (au sens propre : sorti de sa classe), inclassable, il est un de ces « réfractaires » dont parle Jules Vallès et qui, bien au-delà des différences politiques, se reconnaissent par leur refus commun de la facilité, de la médiocrité, de la conformité. Il rencontre à ce moment-là le peintre Gustave Courbet, Auguste Poulet Mal assis (qui vient d’être libéré de prison après avoir participé à l’insurrection de juin) et aussi Mme Sabatier, à qui il envoie sans la signer (et en déformant son écriture) une pièce de vers, A celle qui est trop gaie Apollonie Sabatier est une demi-mondaine. « Celle qui est trop gaie » est aussi « la très belle », la « très bonne », la « très chère ». Baudelaire va continuer à lui envoyer des sonnets anonymes qu’elle reconnaîtra plus tard dans Les Fleurs du Mal. Pour autant, il n’oublie pas Jeanne, qui le retient par des liens plus grossiers mais plus solides : quand Apollonie lui cédera, (le 30 août 1857 pour être précis) ce sera un fiasco et Jeanne triomphera : Apollonie restera une amie et gardera le surnom de « la Présidente ». Le 27 novembre 1851, il publie un article retentissant sur « Les drames et les romans honnêtes » Il y critique toute forme de « collaboration » entre le gouvernement, les artistes et la morale. Il se dit écœuré par la « morale bourgeoise » autant que par la « morale socialiste ». La « vertu », socialiste ou bourgeoise, lui semble effroyable : « Je ne voudrais pas faire mon ami d’un homme qui aurait eu un prix de vertu : je craindrais de trouver un tyran implacable ». Dans le même article, il règle aussi un compte avec Jeanne. Il écrit : « Généralement, les maîtresses des poètes sont d’assez vilaines gaupes, dont les moins mauvaises sont celles qui font la soupe et ne paient point un autre amant ». Jeanne ne faisait pas la soupe ? Cinq jours après, c’est le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte. On ignore ce que fit Baudelaire. Il dira, mais plus tard :

« Ma fureur au coup d’Etat; Combien j’ai essuyé de coups de fusil. Encore un Bonaparte ! Quelle honte ! »

En fait, il ne va pas vraiment haïr le Second Empire. Il obtiendra même de lui, après les avoir demandées, de multiples petites « récompenses » financières. Le seul problème qu’il ait avec lui c’est, en 1857, lors de la publication en volume des Fleurs du Mal (un titre suggéré en 1855 par un de ses amis, de préférence à ceux de Lesbiennes et de Limbes, auxquels pensait Baudelaire). Le livre paraît le 25 juin chez Poulet Mal assis, maintenant éditeur et très grand ami de Baudelaire. Il est tiré à 1300 exemplaires. Le 5 juillet, Le Figaro se déchaîne et conclut ainsi : « Rien ne peut justifier un homme de plus de trente ans d’avoir donné la publicité du livre à de semblables monstruosités ». Ce qui signifie : écrivez ce que vous voulez, mais n’imprimez pas.

En fait de publicité, c’est bien celle faite par Le Figaro qui semble avoir déclenché des poursuites Le 20 août, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés à des amendes et six des poèmes du volume sont interdits de publication. Le réquisitoire a été dressé par Ernest Picard : c’est un spécialiste, puisqu’il vient aussi de requérir contre Madame Bovary de Flaubert. Les Frères Goncourt peignent ainsi Baudelaire à ce moment de sa vie : « Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il régime grand enfant, toujours déçu, toujours aimant. Les lettres qu’il lui écrit sont douloureuses et belles, en particulier celle du 6 mai 1861, où il lui dévoile enfin bien des blessures cachées ».

« Ma chère mère, si tu possèdes vraiment le génie maternel et si tu n’es pas encore lasse, viens me voir, et même me chercher (..) Car en vérité, j’ai besoin d’être sauvé, et toi seule tu peux me sauver. Je veux tout dire aujourd’hui. Je suis seul, sans amis, sans maîtresse, sans chien et sans chat, à qui me plaindre. Je n’ai que le portrait de mon père, qui est toujours muet (…) Je ne veux pas parler de ces affections nerveuses qui me détruisent jour à jour, et annulent le courage, vomissements, insomnies, cauchemars, défaillances… Adieu, je suis exténué. Pour rentrer dans les détails de santé, je n’ai ni dormi ni mangé depuis presque trois jours (…) Oh, bien attentivement, tâche de bien comprendre. » Mais il ne peut guère prolonger la souffrance, la solitude l’attire et l’entraîne irrésistiblement. En 1860, il a écrit à Wagner pour lui dire son admiration après les concerts qu’il avait donnés à la salle des Italiens. Il publie peu après une longue étude sur Tannhنuser et poursuit la publication des Paradis artificiels, des Curiosités esthétiques et des Salons.

Autre grande occupation, ses importants travaux sur Edgar Poe, jusqu’alors inconnu en France. Il le traduit, le commente, l’explique, l’élève enfin au niveau des plus grands. Le poète maudit de l’Amérique trouve en France un frère tout prêt à le comprendre et à défendre sa mémoire.

Il travaille dans le plus grand dénuement physique et moral. Il écrit : « Plus je deviens malheureux, plus mon orgueil augmente ». Depuis 1857, il doit absolument de l’argent à tout le monde. De plus, la syphilis revient en force. Il veut pourtant poser sa candidature à l’Académie française ! Rêve fou d’un enfant gui veut pour une fois satisfaire les goûts bourgeois de sa mère ou bizarrerie d’un dandy méprisant, tout d’un coup tenté par l’Establishment ? En tout cas, son ami Sainte-Beuve l’en dissuade : il n’aurait effectivement pas eu une seule voix, pas même celle de Sainte-Beuve. Jeanne Duval, gravement malade depuis trois ans, vit maintenant avec un prétendu frère qui la gruge à peu près autant qu’elle-même grugeait Baudelaire. Ce dernier découvre alors un « fait monstrueux » sur lequel il ne s’étend pas, sans doute que ce frère n’est qu’un amant.  Quant à « Poulet Mal assis », en pleine déconfiture financière, il est incarcéré à nouveau, pour dettes cette fois-ci, à la prison de Clichy. Une fois sa peine achevée, il ira s’installer à Bruxelles. Baudelaire, malgré sa maladie, continue à travailler il publie la troisième édition des Fleurs du Mal. Son article sur Delacroix, fin 1863, fait beaucoup de bruit. Il continue à égratigner Victor Hugo : il aime certaines de ses oeuvres, mais déteste l’aura progressiste et sentimentale qui l’entoure. Hugo oui, mais les groupies hugolâtres, non, merci ! L’aspect « propagande » le fait vomir : « Hugo Sacerdoce a toujours le front penché, trop penché pour rien voir, excepté son nombril ».  De même déteste-t-il Musset et Molière, un « bourgeois » qui, dans Tartuffe, a mêlé la « canaille » à des questions trop « graves » pour elle. Mais pour lui, le comble de la démagogie méprisable, c’est Garibaldi ! Depuis ses mésaventures académiques, il a un nouvel ami, le grand poète Alfred de Vigny. Ils parlent littérature bien sûr, mais le dandy Baudelaire (malheureux et pauvre mais toujours dandy). Ils parlent aussi ensemble de la mode, une mode qui plus tard fascinera aussi Mallarmé. La femme et la robe sont pour Baudelaire « une totalité indivisible ».

Les anecdotes les plus incroyables courent sur lui, la plupart sans doute fausses, mais toujours révélatrices du personnage glacial, cruel, excentrique qu’il ne dédaignait pas de paraître. Ses œuvres sont caricaturées, moquées, incomprises. Lemercier de Neuville, dans un article du Figaro, le 19 mai 1861, donne la recette du salami de cadavres à la Baudelaire: « Découpez un cadavre faisandé et déjà en décomposition en autant de parties que vous pourrez, bourrez de vers bien faits et d’originalité, saupoudrez de paradoxes, parez de Fleurs du Mal et servez raide (Echauffant) » La légende baudelairienne est en marche. Le Figaro commence la publication du Spleen de Paris mais l’interrompt assez vite. Le directeur dit à Baudelaire que ses poèmes en prose « ennuient tout le monde ». Le 24 avril 1864, lassé de Paris, il part pour Bruxelles. Il veut y donner des conférences et trouver un grand éditeur pour publier ses œuvres complètes. Hélas, les conférences n’ont aucun succès et les éditeurs Lacroix et Verboeckhoven, auxquels il pensait surtout, ne sont pas intéressés. اa n’arrange pas l’opinion que Baudelaire s’est trop rapidement faite de la Belgique et des Belges : de rancoeur, il écrit tout un livre, qu’il intitule Pauvre Belgique. A Bruxelles, il voit Mme Hugo, à laquelle il parle de son ancien amant Sainte Beuve. Elle l’écoute avec ravissement. Il voit aussi bien sûr « Poulet Mal assis » et tous deux échafaudent des projets qui, assez vite, tombent à l’eau. En fait, la santé de Baudelaire est maintenant franchement inquiétante : il n’arrive même pas à achever les ouvrages qu’il s’était proposés de mettre au point pendant ce long séjour en Belgique. Il lit avec étonnement les louanges que publient sur lui deux jeunes Français encore inconnus : l’un a 21 ans, et s’appelle Paul Verlaine ; l’autre a 23 ans et s’appelle Stéphane Mallarmé. Mais ce solitaire se sait damné et s’effraie de tant d’enthousiasme à son égard : « Ces jeunes gens me font une peur de chien. Je n’aime rien tant que d’être seul ». Il se sait et se veut coupé de son temps. A part quelques amis « Poulet Mal assis », Asselineau, Nadar, seuls quelques contemporains trouvent grâce à ses yeux, « Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, de Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Lisle. » “Toute la racaille moderne me fait horreur. Vos académiciens, horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le style coulant, horreur. Le progrès, horreur. Ne me parlez plus jamais des diseurs de rien ». A Namur, il visite en mars 1866 l’église Saint Loup. A ses côtés, « Poulet Mal assis » et le peintre Félicien Rops. Baudelaire a un étourdissement et tombe brutalement sur les dalles. Ses amis le ramènent à Bruxelles.

Il est paralysé du côté droit et a du mal à parler. Le 19 avril, il ne profère qu’un seul mot :  » Crénom ! » Il est hospitalisé. Sa mère et Me Ancelle vont le voir. Il a une grande joie d’enfant quand il voit une plaquette de ses poèmes, nouvellement publiée et ornée d’un beau frontispice de Rops. Le 2 juillet, il rentre à Paris.

Sur le piano de la clinique, la femme du peintre Edouard Manet et celle de l’écrivain Paul Morrice jouent pour lui des fragments de Tannhنuser. Pendant presque un an, il reste là, prostré, muet, lucide, terminant dans le silence et la douleur une vie de dandy tragique, une vie qui, fidèle à la devise du dandysme, a sans doute beaucoup plus étonné les autres qu’elle ne l’a étonné lui-même.

Sa longue agonie comblait atrocement, mais solennellement, cet orgueil de la solitude qui avait marqué sa vie. Cet homme comblé de dons, rénovateur de toute la poésie moderne, meurt le 31 août 1867, à 11 h du matin. Sa mère, qui reçoit son dernier soupir, commence enfin à comprendre à quel génie elle a donné la vie, un jour d’avril 1821.

 

Yasmine Chérifi

http://www.depechedekabylie.com/popread.php?id=35672&ed=1434

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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