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Rachid Boudjedra, hôte de la ville de Blida

9 juin 2009

Rachid Boudjedra

Le Quotidien d’Oran du 5 Mars 2002

Rachid Boudjedra, hôte de la ville de Blida
Emotion aux senteurs de roses

C’est en répondant à l’invitation de la librairie Mauguin que l’auteur de La répudiation a saisi l’occasion de se réconcilier avec la ville des Roses.

Un programme chargé l’attendait puisqu’il fut reçu à l’Institut des langues étrangères de l’Université de Soumaâ, puis il eut à animer un débat sur le film de Farouk Beloufa, Nahla, dont il fut le scénariste. Il a été également l’hôte des lycées Ibn Rochd et El Feth, enfin l’invité de l’espace littéraire des Causeries blidéennes, initié par la librairie Mauguin afin de présenter son dernier texte publié par les éditions Barzakh, Cinq fragments du désert.

Rachid Boudjedra, le citoyen, l’écrivain, le militant, l’artiste fut accueilli chaleureusement par la ville de Blida. Il y eut une histoire entre ces deux-là. Elle remonte à l’année 1967 où, alors jeune professeur, il fut muté au lycée El Feth juste après sa sortie de prison. Considéré comme anti-révolutionnaire dangereux, le pouvoir de l’époque décide de l’éloigner de la capitale et de le démettre de son premier poste d’enseignant au lycée Emir Abdelkader d’Alger. Une intention toute avouée des «MCS» (Membres secrets des clans) de l’exiler. Son lieu d’exil est désigné, c’est Blida. L’homme devenait gênant, il fallait «l’interner». Frantz Fanon avait subi le même sort, le même exil, dans la même ville. Mais, là, direz-vous, c’est une histoire de colonisation. Boudjedra est un enfant de l’indépendance.

Alors ? Celui-ci dira à ce sujet : «Blida n’était pas une punition pour moi, le lycée El Feth était un paradis, car j’y avais tout enseigné, la philosophie, le français, l’anglais, les mathématiques, le théâtre… Je travaillais, jusqu’à quarante heures par. semaine, il m’arrivait de m’évanouir d’épuisement.» Nostalgique, il ajoutera : «Mon contact avec ces jeunes filles était merveilleux, elles étaient attentives, curieuses, on parlait souvent de leur droit, de l’émancipation de la femme algérienne.» Avec une gorge nouée, il se souvient qu’il allait signer tous les jours au commissariat central juste en face de l’établissement où il travaillait. «Je me souviens aussi que parmi les intellectuels de Blida, il y avait une telle méfiance à mon égard, on m’évitait. Je dérangeais.» En effet; Rachid Boudjedra avait vraiment vécu l’exil. L’hypocrisie de certains avait eu raison de lui. Depuis, il n’est plus revenu dans la ville de Mohamed Touri, jusqu’à ce jour de l’année 2002, trente-cinq ans après. Ces propos furent suivis d’un témoignage vibrant d’une de ses anciennes élèves du lycée Et Feth, aujourd’hui citoyenne, femme travailleuse et militante. Elle dira: «En effet, nous travaillions beaucoup avec M. Boudjedra, nous avions appris énormément de choses. Son empreinte est toujours là, l’hypocrisie de certains de ses détracteurs, n’a pu l’effacer. Sa présence à l’époque, son discours progressiste et moderniste tranchait avec celui des professeurs du Moyen-Orient qui étaient venus surtout pour nous embrigader et nous brimer en tant que femmes.» Bien sûr que cette rencontre avec Blida est fortement symbolique. Fief de l’intégrisme islamiste durant les années 90, c’est à partir de ces mosquées que Boudjedra, Mimouni et bien d’autres ont été déclarés apostats. Mais l’écrivain voue un respect et une estime particuliers à cette ville. Après avoir flâné dans ses rues, il déclare «avoir trouvé la ville conservée, son site préservé. Les mêmes senteurs sont là et n’ont pas changé depuis cette longue absence qui ne fut nullement une rupture.»

Devant un public nombreux, composé essentiellement d’universitaires, il parlera de la littérature en s’avouant «incapable de la définir, mais conçoit que la sienne a des racines dans le nouveau roman, la modernité». Ecrivain de la troisième génération, son oeuvre est en rupture avec l’écriture classique, plate, linéaire : «J’ai voulu faire différemment que Dib ou Feraoun.» «La colonisation ne m’intéressait pas même si je suis issu d’un milieu nationaliste, et avais pris le maquis à l’âge de 17 ans.» Ecrivain anticonformiste, souvent provocateur, les thèmes de la sexualité, de la femme sont présents dans tous ses textes. Rachid Boudjedra est un briseur de tabous, dénonciateur de l’hypocrisie sociale. Sa premiére oeuvre La Répudiation (1969) lui a valu l’emprisonnement, l’exil : «Mon intention est de poser la problématique de ce qu’est devenu l’Algérien, je veux m’opposer, dénoncer l’archaïsme. Dans les romans algériens de Feraoun, Dib et Mameri, il n’y avait pas d’amour, ou bien il se faisait de loin.». «J’avais ma propre vision des choses; j’ai fait La Répudiation pour dire la subversion sociale et psychologique des MSC, de dire ce qui ne se dit pas, la sexualité, la religion, l’amour, la femme…» Relatant une anecdote concernant la réaction des autorités algériennes à la publication de son premier écrit: «Lorsque Taleb El Ibrahimi avait interdit La Répudiation tout en me torturant « gentiment », un officier de la sécurité me disait « on vous tuera par l’indifférence. »» «C’est vrai, il nous ont tués.» «Dans mon pays, nous sommes aujourd’hui isolés avec une minorité.» «Cette Algérie n’a pas bougé. Nous avons une société complètement conforme, castratrice…»

Revendiquant une écriture autobiographique, «j’écris à partir de mon histoire et celle de la société». Ayant eu un père polygame et trente six frères et soeurs, «il est en carence d’amour, il exige sa part en s’opposant à l’autorité paternelle». Revenant à sa technique, d’écriture et à la structure de son texte auxquelles il reconnaît la complexité tout en maintenant que «seules les techniques complexes peuvent refléter les mentalités complexes», perpétuel conflit entre la liberté, la libération. La structure est également anticonformiste, rebelle, audacieuse. «On n’est pas encore obsédé par la structure comme Proust, Faulkner ou le texte des Mille et Une Nuits.» De par sa double culture, l’auteur de l’InsolationLa vie à l’endroit (1997) aurait pu être écrit en arabe, mais à défaut d’éditeur dans cette langue en Algérie et au Moyen-Orient, il a été édité en français.» Pour l’écrivain, «il y avait à ce moment, une urgence d’écrire et de dire». écrit dans les deux langues : «La structure est la même dans la langue arabe, j’ai un penchant particulier pour l’arabe dialectal bourré de métaphores», précisera-t-il. «C’est un bonheur que je n’ai pas dans la langue française, mais écrire en arabe est un choix. Ma volonté est de prouver à tous que c’est aussi la langue de la modernité.» «

Parlant de l’intellectuel, il pose la question «de quel intellectuel parle-t-on ?». C’est un terme générique, les fascistes avaient également leurs intellectuels. Il y a des intellectuels sincères, d’autres hypocrites, passifs, lâches.» «Je ne suis pas un intellectuel, je suis un créateur, je suis un écrivain.». «J’écris pour le plaisir du texte, la littérature est un jeu ludique pour moi, l’écriture est une cure, une thérapie, une catharsis». Il déclarera lors des Causeries blidéennes en présentant son dernier texte Cinq fragments du désert, un discours mystique sur le désert : «Sans la littérature, ma vie aurait été un enfer, car mon enfance a été douloureuse, elle a subi un saccage.»

Quant à la présence de la femme, de la féminité à travers toute son oeuvre, il avouera : «Aimer la femme, la beauté de son corps.» «J’aime la femme dénudée, son corps tend à être castré, il est assassiné, caché, honni.» Il ajoutera en hommage à toutes les femmes, citant Paul Eluard : «elle est debout sur mes paupières et ses cheveux sont dans les miens.» Il paraphrasera le poète en déclarant : «Pour moi, elle est debout sur mes cils…» «J’ai toujours été entouré de femmes; j’aime leur présence étant moi-même fils d’une femme, ma mère, époux d’une autre, ma femme, et père et grand-père d’autres.»

Boudjedra, l’homme, le militant de gauche répondant à ses détracteurs «de l’Algérie, je ne suis jamais parti malgré leur fetwa». «Je sortais dans la rue, la peur au ventre, souvent déguisé mais toujours là présent dans mon pays. Pourtant, j’ai eu mille occasions de m’installer ailleurs, j’ai été sollicité à travers tous les continents.» «J’avais obtenu une bourse italienne d’écrivain pour une résidence d’écriture à Venise où l’on m’avait cédé une maison avec tout le confort et les conditions permettant à un écrivain la création littéraire. Je m’étais ennuyé à mourir durant ce séjour, au bout de trois mois, j’ai rendu les clefs et remboursé les frais.» «Je m’ennuyais de mon pays, il me manquait, c’est un pays qui a une histoire douloureuse. L’algérien est tendre, nous sommes tous des mélancoliques. Peut-être à cause de notre histoire.» Boudjedra le mystique se revendiquant du soufisme et d’El Halladj dit : «ne rien attendre de Dieu à l’opposé du religieux dont les actes attendent des récompenses divines ailleurs ou ici.» A la cinémathèque de Blida, malheureusement très peu fréquentée, le scénariste du film Nahla de Farouk Beloufa dira «avoir voulu surtout montrer la fragilité des militants communistes durant la guerre du Liban et le conflit israélo-palestinien». De ses Lettres algériennes et du pamphlet Le FIS de la haine, il avouera «avoir voulu témoigner d’une tranche de l’histoire de son pays». «Devant la barbarie et la bêtise, on ne peut se taire. Mais je les ai écrits surtout pour l’opinion internationale.» Il portera une critique sévère vis-à-vis des médias occidentaux. «Dans les Lettres algériennes (1995), j’ai voulu dire à la société française que nous aussi nous avons un regard sur elle, un regard critique et sans complaisance.»

Le public durant ces deux jours de présence de Rachid Boudjedra a découvert un homme, un écrivain marqué profondément par les soubresauts qui ont secoué son pays. Un homme «mélancolique comme tous les algériens» mais débordant de générosité et de tendresse. Un écrivain iconoclaste refusant l’archaïsme, un militant de la. modernité. Il est à noter que Rachid Boudjedra durant toute ses interventions n’a cessé de rendre hommage à Kateb Yacine. En souvenir de Jean Sénac, il a parlé avec beaucoup de fraternité de tous ceux qui ont porté l’Algérie dans le coeur à l’image de Mme Chantal Lefèvre, instigatrice principale de tout l’événement de ce week-end, vécu particulièrement par les Blidéens.

par C. Koriche

Lien vers le site du journal Le Quotidien d’Oran : http://www.quotidien-oran.com

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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