Une « mythologie moderne »
Baudelaire le notait déjà : « La vie parisienne est féconde en sujets poétiques et merveilleux : le merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l’atmosphère ». Les surréalistes furent attentifs à la vie secrète de la grande ville, dont les rues fourmillent de « hasards objectifs » : ceux des rencontres dans le « vent de l’éventuel », comme le dit Breton (voyez nos pages sur Nadja), mais aussi ceux des associations fortuites permises par le spectacle des vitrines ou des affiches publicitaires. Dégagées de leur visée commerciale, celles-ci fournissent au promeneur égaré une imagerie entièrement inédite qui est à la source de la modernité.
Louis Aragon (1897-1982)
Le Pays
an de Paris (1926)
Fondateur du surréalisme au même titre que Breton, Aragon signe des textes d’une grande virtuosité où s’épanouit le goût du quotidien insolite. Breton se souvient dans ses Entretiens (1952) de son extraordinaire compagnon de promenade : «Les lieux de Paris, même les plus neutres, par où l’on passait avec lui, étaient rehaussés de plusieurs crans par une fabulation magico-romanesque qui ne restait jamais à court et fusait à propos d’un tournant de rue ou d’une vitrine.»
Pourtant qu’était-ce, ce besoin qui m’animait, ce penchant que j’inclinais à suivre, ce détour de la distraction qui me procurait l’enthousiasme ? Certains lieux, plusieurs galeries, j’éprouvais leur force contre moi bien grande, sans découvrir le principe de cet enchantement. Il y avait des objets usuels qui, à n’en pas douter, participaient pour moi du mystère, me plongeaient dans le mystère. J’aimais cet enivrement dont j’avais la pratique, et non pas la méthode. Je le quêtais à l’empirisme avec l’espoir souvent déçu de le retrouver. Lentement j’en vins à désirer connaître le lien de tous ces plaisirs anonymes. Il me semblait bien que l’essence de ces plaisirs fût toute métaphysique, il me semblait bien qu’elle impliquât à leur occasion une sorte de goût passionné de la révélation. Un objet se transfigurait à mes yeux, il ne prenait point l’allure allégorique ni le caractère du symbole; il manifestait moins une idée qu’il n’était cette idée lui-même. Il se prolongeait ainsi profondément dans la masse du monde. Je ressentais vivement l’espoir de toucher à une serrure de l’univers : si le pêne allait tout à coup glisser. Il m’apparaissait aussi dans cet ensorcellement que le temps ne lui était pas étranger. Le temps croissant dans ce sens suivant lequel je m’avançais chaque jour, chaque jour accroissait l’empire de ces éléments encore disparates sur mon imagination. Je commençais de saisir que leur règne puisait sa nature dans leur nouveauté, et que sur l’avenir de ce règne brillait une étoile mortelle. Ils se montraient donc à moi comme des tyrans transitoires, et en quelque sorte les agents du hasard auprès de ma sensibilité. La clarté me vint enfin que j’avais le vertige du moderne. [...]
Il ne put m’échapper bien longtemps que le propre de ma pensée, le propre de l’évolution de ma pensée était un mécanisme en tout point analogue à la genèse mythique, et que sans doute je ne pensais rien que du coup mon esprit ne se formât un dieu, si éphémère, si peu conscient qu’il fût. Il m’apparut que l’homme est plein de dieux comme une éponge immergée en plein ciel. Ces dieux vivent, atteignent à l’apogée de leur force, puis meurent, laissant à d’autres dieux leurs autels parfumés. Ils sont les principes mêmes de toute transformation de tout. Ils sont la nécessité du mouvement. Je me promenai donc avec ivresse au milieu de mille concrétisations divines. Je me mis à concevoir une mythologie en marche. Elle méritait proprement le nom de mythologie moderne. Je l’imaginai sous ce nom.






21 mai 2009
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