Des « spécialistes de la révolte »
Happé par le siècle, le surréalisme s’est constamment situé au cœur des événements. Mais sa position ne pouvait se satisfaire de l’appareil des partis, y compris de celui du Parti communiste, dont il a voulu un temps se sentir proche. C’est qu’aux impératifs de la Révolution sociale, les surréalistes ont toujours subordonné l’urgence majeure qui devait être la libération des modes de pensée : « »Transformer le monde » a dit Marx ; « changer la vie » a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un », affirme Breton (Position politique du surréalisme). Antonin Artaud formulera plus définitivement ces objections à l’égard d’une révolution qui n’aurait que l’économie pour domaine : « Je méprise trop la vie pour penser qu’un changement quel qu’il soit qui se développerait dans le cadre des apparences puisse rien changer à ma déplorable condition. » (A la grande nuit, ou le bluff surréaliste, 1927). Breton confirmera plus tard : « L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair / Tant qu’elle dure / Défend toute échappée sur la misère du monde.» (Sur la route de San Romano, 1948).
Antonin Artaud (1896-1948)
Déclaration du 27 janvier 1925
Ouvert le 11 octobre 1924 au 15, rue de Grenelle, le Bureau de Recherches surréalistes a l’ambition de recevoir tous ceux que le Surréalisme intéresse et d’être attentif à leurs questions comme à leurs propositions. Porte ouverte sur l’inconnu, cette « Centrale », qui fermera l’année suivante, fut pendant quelques mois dirigée par Antonin Artaud.
Eu égard à une fausse interprétation de notre tentative stupidement répandue dans le public,
Nous tenons à déclarer ce qui suit à toute l’ânonnante critique littéraire, dramatique, philosophique, exégétique et même théologique contemporaine :
1° Nous n’avons rien à voir avec la littérature,
Mais nous sommes très capables, au besoin, de nous en servir comme tout le monde.
2° Le SURRÉALISME n’est pas un moyen d’expression nouveau ou plus facile, ni même une métaphysique de la poésie;
Il est un moyen de libération totale de l’esprit
et de tout ce qui lui ressemble.
3° Nous sommes bien décidés à faire une Révolution.
4° Nous avons accolé le mot de SURRÉALISME au mot de RÉVOLUTION uniquement pour montrer le caractère désintéressé, détaché, et même tout à fait désespéré, de cette révolution.
5° Nous ne prétendons rien changer aux mœurs des hommes, mais nous pensons bien leur démontrer la fragilité de leurs pensées, et sur quelles assises mouvantes, sur quelles caves, ils ont fixé leurs tremblantes maisons.
6° Nous lançons à la Société cet avertissement solennel :
Qu’elle fasse attention à ses écarts, à chacun des faux pas de son esprit nous ne la raterons pas.
7° A chacun des tournants de sa pensée, la Société nous retrouvera.
8° Nous sommes des spécialistes de la Révolte.
Il n’est pas de moyen d’action que nous ne soyons capables, au besoin, d’employer.
9° Nous disons plus spécialement au monde occidental :
le SURRÉALISME EXISTE
– Mais qu’est-ce donc que ce nouvel isme qui s’accroche maintenant à nous ?
– Le SURRÉALISME n’est pas une forme poétique.
Il est un cri de l’esprit qui retourne vers lui-même et est bien décidé à broyer désespérément ses entraves,
et au besoin par des marteaux matériels.
DU BUREAU DE RECHERCHES SURRÉALISTES
15, rue de Grenelle






21 mai 2009
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