RSS

Nedjma ou le poème ou le couteau: l’apparition chimérique

16 avril 2009

Non classé

Nedjma ou le poème ou le couteau: l’apparition chimérique

Paru au Mercure de France en Janvier 1948, ce second poème à l’enseigne de Nedjma est désigné par l’auteur comme noyau germinatif de l’oeuvre en français . Véritable « génotexte », il s’ inaugure par un pacte, rituel archaïque et sacrificiel, qui scellant l’alliance à contre temps des amants maudits dans un  interdit tout à la fois incestueux et adultérin, transgresse les  limites de la vie et de la mort, les lois symboliques, les frontières du sujet.

Nous avions préparé deux verres de sang    
Nedjma ouvrait les yeux parmi les arbres.

Par l’alchimie du verbe s’opère la métempsychose: dans cette « comme-union », transfusion de sang/sens du Même à l’Autre et inversement, la disparue se ranime, double chimérique qui vampirise une écriture la transportant fugacement au temps de la genèse. Mais, théâtre de la faute originelle et de la malédiction de l’exil, l’illusion édénique n’est restaurée que pour mieux mesurer la perte en altérations successives. Baignée dans une atmosphère aquatique, Nedjma, authentique figure du mixte surgit d’abord dans le cadre d’un jardin par la médiation artistique, au son du luth. S’esquisse là le rêve du Nadhor, paradis perdu de l’indifférenciation primitive au coeur de la quête romanesque:

Un luth faisait mousser les plaines et les transformait en jardins             
Noirs comme du sang qui aurait absorbé le soleil      
J’avais Nedjma sous le coeur frais humais des bancs de chair précieuse.

Cette  « écriture cannibale » qui fixe et absorbe cette « morte si vive » – tout à la fois figure idéalisée de l’ ailleurs et oralité dévorante aux traits féroces de l’ogresse au sang obscur, – coagule ces contradictions initiales en mythe d’ambivalence. Et le fou de Nedjma cristallise autour de « l’Andalouse » la nostalgie d’une mirifique luxuriance poétique où la puissance  du verbe arabe saurait enrichir l’alliage subtil du chant d’Aragon et, autorisant toutes les licences, intégrer l’expérience du présent dans les riches traces d’un héritage culturel ancien:

Et les émirs firent des présents au peuple c’était la fin du Ramadhan    
Les matins s’élevaient du plus chaud des collines une pluie    
odorante ouvrait le ventre des cactus              
Nedjma tenait mon coursier par la brise greffait des cristaux sur le sable            
Je dis Nedjma le sable est plein de nos empreintes gorgées d’or.

Mais l’évocation poétique qui fait lever fugitivement dans un geste mallarméen cette figure chimérique tout aussi précieuse qu’anachronique se heurte aux gardiens jaloux d’une tradition régressive et répressive comme aux exigences du réel, condamnant à la marginalité et à l’errance ceux qui ont transgressé les lois de l’échange. (« Les nomades nous guettent et crèvent nos mots comme des bulles »). Et les bribes du poème d’Arabie, prises dans la plainte lyrique en langue étrangère  ne proclament plus désormais que l’effondrement symbolique:

Nedjma je t’ai appris un diwan tout puissant mais ma voix s’éboule       
Je suis dans une musique déserte j’ai beau jeter mon coeur il me revient décomposé(…)              
Pourtant nous avions nom dans l’épopée nous avions parcouru le pays de complainte nous avons suivi les pleureuses quand elles riaient au bord du Nil.

Né de la mêlée des langues et des cultures, Nedjma, poème-couteau, s’écrit en rupture des domaines linguistiques et des genres constitués. Il se dit dans un français où se greffent  nombre d’emprunts à l’arabe, les uns « naturalisés » dans la langue cible, les autres marquant  une altérité radicale Il  initie du même coup à une réflexion sur le déclassement du patrimoine culturel en explorant la trace de la perte originelle:

La mer sifflée sur les visages grâce à des lunes          
Suspendues dans l’eau telles des boules de peau de grive(…)
C’était ce poème d’Arabie Nedjma qu’il fallait conserver.

Ces poèmes en suspension, Mu’allaquât (littéralement des suspendues ») des temps préislamiques, éclats de la chevauchée des Beni Hillal ou fragments du « diwan tout puissant » trouvent écho à l’endroit de Nedjma: signe à double face qui marque la faille des discours identitaires abîmés, Nedjma appelle « affleurement et affluences de paroles mémorielles en quête d’emploi » [5]. La quête utopique de soi se fonde là, à partir de ce site énigmatique où se croisent les références de l’ici et de l’ailleurs:

Où sont Nedjma (…)             
la fontaine où les saints galvanisent les bendirs          
La mosquée pour penser la beauté lisse comme un chiffon de soie.

Véritable ouverture de l’oeuvre (plusieurs occurences  du verbe ouvrir dans le texte) Nedjma ou le poème ou le couteau féconde un questionnement poursuivi, ressassé, disséminé dans une constellation de poèmes, déplacé du roman à la tragédie, bouleversant les plans d’un livre à jamais inachevé. Cette parole poétique ambivalente qui oscille entre la fascination captive de Nedjma et la nécessité de se séparer pour être, entre le chant d’amour et le présent des luttes contient déjà les éléments essentiels de l’oeuvre future. Du paradis mythique de l’entre-soi dans l’échappée onirique au passage clandestin aux antipodes du destin dans les cales de l’histoire s’ébauche ici le trajet paradoxal d’une écriture d’exil fondée sur la séparation, la perte dénaturante:

Maintenant Alger nous sépare une sirène nous a rendu sourd un treuil sournois déracine ta beauté
Peut-être Nedjma que le charme est passé mais ton eau gicle sous mes yeux déférents.

Déportée ves l’ailleurs, l’expression poétique joue de la surréalité du signe pour mieux évoquer un monde oublié et y fonder son propre territoire littéraire:

Lorsque je perdis l’Andalouse je ne pus rien dire j’agonisais sous son souffle il me fallut le temps de la nommer    
Les palmiers pleuraient sur ma tête j’aurais pu oublier l’enfant pour le feuillage 
Mais Nedjma dormait, restait immortelle et je croyais toucher ses seins déconcertants    
C’était à Bône au temps des jujubes Nedjma m’avait ouvert d’immenses palmeraies.

Explorer l’espace de la rupture, la nommer, c’est ce qui conduit une écriture qui, jusqu’aux dernières pages du Polygone étoilé, s’interroge sur sa propre histoire. Dès lors, « en d’interminables salves », des instantanés poétiques jalonnent le déroulement d’un discours littéraire confronté à l’énigme des origines . La réminiscence à l’oeuvre épouse tour à tour la quête des différents protagonistes du premier « roman », celle de Rachid notamment  qui « ne devait rien savoir encore des deux morts qui le laissaient devant le gouffre – l’homme et l’oued confrontés par l’abîme – Rachid n’ayant jamais entendu le mot révélateur et le Rhummel n’ayant jamais reçu la primeur de l’orage sous le roc où l’avait cruellement précipité sa naissance en l’éloignant de l’Atlas natal vers la mer, en modifiant son cours. Elle conduit in fine jusqu’à l’orageuse scène de l’enfance qui illumine en retour cette aventure de la mémoire poétique: »…il y eut d’interminables salves, pendant lesquelles je me fourrais entre deux matelas (…). Ma mère poussa un cri presque en même temps qu’une boule incandescente roulait dans la cour près du sac de charbon (…). Le feu est dans le sac » Une fumée épaisse puis plus rien. « 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

S'abonner

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

Les commentaires sont fermés.

Académie Renée Vivien |
faffoo |
little voice |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | alacroiseedesarts
| Sud
| éditer livre, agent littéra...